William James

11 janvier 1842 - 26 août 1910 américaine 11 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe et psychologue américain, William James popularise le pragmatisme, fonde la psychologie scientifique américaine et défend une métaphysique pluraliste de l'expérience pure.

Biographie

William James naît le 11 janvier 1842 à New York, premier enfant de Henry James Sr., théologien et écrivain mystique, et de Mary Walsh. Son cadet, le futur romancier Henry James, naîtra l'année suivante. La famille appartient à la grande bourgeoisie cultivée de la côte Est, fortune héritée d'un grand-père irlandais devenu l'un des hommes les plus riches d'Amérique. Le père donne à ses enfants une éducation cosmopolite : entre 1855 et 1860, la famille s'établit successivement à Genève, Paris, Boulogne-sur-Mer, Newport. William y développe un goût pour la peinture, puis pour les sciences.

En 1861, il s'inscrit à la Lawrence Scientific School de Harvard, qu'il quitte en 1864 pour la Harvard Medical School. Il interrompt ses études pour participer comme naturaliste à une expédition en Amazonie avec Louis Agassiz (1865-1866), puis pour un séjour de soins à Dresde et Berlin (1867-1868). Il obtient son diplôme de médecine en 1869. C'est aussi la période de la dépression la plus sombre de sa vie : en 1870, il sort de cette crise après avoir lu un essai de Charles Renouvier sur le libre arbitre, qui lui permet, écrit-il dans son journal, d'« exercer son premier acte de libre arbitre en choisissant de croire au libre arbitre ».

À partir de 1872, James enseigne à Harvard, d'abord la physiologie, puis la psychologie, enfin la philosophie. Il y reste toute sa carrière, jusqu'à sa retraite en 1907. Il y fonde en 1875 le premier laboratoire de psychologie expérimentale aux États-Unis. En 1878, il épouse Alice Howe Gibbens, dont il aura cinq enfants. La même année, il signe un contrat pour un manuel de psychologie qu'il mettra douze ans à terminer : les Principles of Psychology (1890), monument en deux volumes qui fonde la psychologie scientifique américaine et introduit notamment la notion de « courant de conscience » (stream of consciousness).

Dans les années 1890, James se consacre de plus en plus à la philosophie. En 1898, dans une conférence à Berkeley, il s'identifie publiquement comme « pragmatiste » et fait connaître le terme et la doctrine au grand public, en se réclamant de Peirce. En 1901-1902, il donne à Édimbourg les Gifford Lectures publiées sous le titre The Varieties of Religious Experience (Les Formes multiples de l'expérience religieuse), texte majeur de la psychologie et de la philosophie de la religion. Pragmatism : A New Name for Some Old Ways of Thinking paraît en 1907 d'après une série de conférences à Boston et à Columbia.

Dans la dernière décennie de sa vie, il développe sa métaphysique de l'« empirisme radical » dans une série d'essais qui seront réunis posthumément en 1912 sous le titre Essays in Radical Empiricism. A Pluralistic Universe paraît en 1909. Membre actif de la Ligue anti-impérialiste, il s'oppose à la politique américaine aux Philippines. Il meurt d'une défaillance cardiaque le 26 août 1910 dans sa maison d'été de Chocorua, dans le New Hampshire.

Pensée principale

Un philosophe-psychologue

William James est l'une des rares figures à avoir profondément marqué deux disciplines distinctes. Sa pensée se déploie sur trois grands chantiers, intimement liés : la psychologie scientifique, la philosophie pragmatiste et la métaphysique de l'empirisme radical. Sa manière philosophique est celle d'un essayiste plus que d'un systématicien : il écrit clairement, avec un sens du concret, et déteste les architectures rationnelles fermées qu'il associe à l'idéalisme allemand. Sa philosophie défend une vision du monde ouverte, plurielle, en construction permanente.

La psychologie : le courant de conscience

Les Principles of Psychology (1890) sont à la fois une somme de la psychologie scientifique de l'époque et un texte philosophique d'une grande originalité. James y formule notamment la notion de courant de conscience (stream of consciousness) : la vie mentale n'est pas faite d'atomes psychiques juxtaposés, comme le supposait l'associationnisme britannique, mais d'un flux continu où chaque état se fond dans le suivant sans rupture nette. On ne « pense » jamais une pensée isolée : on pense dans le mouvement de la conscience, où les contenus sont toujours teintés par leur contexte mental immédiat.

Cette intuition rejoint, sans la connaître à l'époque, la notion de durée chez Bergson (les deux philosophes se découvriront plus tard et s'admireront mutuellement). Elle aura une influence considérable sur la psychologie ultérieure et sur la littérature moderniste : Virginia Woolf et James Joyce reconnaîtront leur dette envers cette notion.

Dans le même ouvrage, James propose une théorie controversée des émotions, dite « théorie James-Lange » : nous ne tremblons pas parce que nous avons peur, nous avons peur parce que nous tremblons. L'émotion est la conscience de modifications corporelles, non la cause de ces modifications. Cette thèse fait toujours débat aujourd'hui dans les sciences cognitives et la neurobiologie des émotions.

Le pragmatisme

James reprend de Peirce le principe pragmatique : la signification d'une idée se mesure à ses conséquences pratiques. Mais il en fait quelque chose d'assez différent de ce qu'avait voulu Peirce - différence que Peirce lui-même soulignera avec insistance, allant jusqu'à renommer sa propre position « pragmaticisme » pour se distinguer de James.

Pour James, le pragmatisme n'est pas seulement une méthode de clarification conceptuelle, c'est aussi une théorie de la vérité. Une idée est vraie si elle est utile, si elle nous permet de nous orienter avec succès dans l'expérience, si elle « travaille » (it works). La vérité n'est pas une propriété fixe que les idées posséderaient ou non par leur correspondance à une réalité indépendante : c'est ce qui « se fait vrai » dans le processus de notre interaction avec le monde.

Cette conception est rapidement attaquée comme un relativisme grossier : si le vrai est l'utile, n'importe quelle croyance avantageuse serait vraie, ce qui contredit l'intuition la plus élémentaire. James répond que la vérité utile ne se réduit pas à l'utilité immédiate ou subjective : elle suppose la convergence à long terme de l'expérience, la cohérence interne, la fécondité dans l'action. Ce débat sur la vérité pragmatique a structuré une grande partie de la philosophie du XXe siècle.

La volonté de croire

L'un des textes les plus célèbres et les plus controversés de James est The Will to Believe (1896). Sa thèse est la suivante : dans certains cas - les choix de vie fondamentaux, la croyance religieuse, l'engagement moral -, nous ne pouvons pas attendre des preuves décisives avant de décider. Quand un choix est « forcé » (on ne peut pas ne pas choisir), « vivant » (les options nous concernent réellement) et « momentous » (capital), il est non seulement permis mais nécessaire de choisir en fonction de notre tempérament passionnel, à condition que la raison ne tranche pas elle-même.

L'application principale est la croyance religieuse. James ne prétend pas démontrer l'existence de Dieu : il défend le droit de croire pour ceux qui en éprouvent le besoin et trouvent dans cette croyance une orientation efficace dans leur vie. Cette thèse a été abondamment critiquée comme un sophisme commode pour les croyants ; James répond qu'elle ne s'applique qu'aux cas où l'évidence est insuffisante et où l'inaction est elle-même une forme de décision.

L'empirisme radical

Dans les essais des dernières années, réunis dans les Essays in Radical Empiricism (posthume, 1912), James développe une métaphysique originale qu'il appelle empirisme radical. Sa thèse centrale : les relations entre les choses sont aussi réelles et aussi directement expérimentées que les choses elles-mêmes. L'empirisme britannique classique (de Hume à Mill) avait soutenu que nous percevons des données sensibles atomiques et que les relations entre elles sont des constructions mentales. James inverse : nous percevons les relations - « avec », « après », « parce que » - directement, dans l'expérience même.

Cette thèse débouche sur une métaphysique de la pure expérience ou monisme neutre : il n'y a pas deux substances séparées (matière et esprit) mais une seule étoffe fondamentale, l'expérience pure, qui se laisse organiser tantôt en objet physique tantôt en sujet conscient selon les contextes. Cette position influencera Bertrand Russell (dans son monisme neutre des années 1920) et la phénoménologie naissante.

Le pluralisme

Le dernier grand thème de James est le pluralisme : la réalité n'est pas une totalité harmonieuse et close, comme le voudraient les idéalistes (Hegel, Bradley) ; c'est un univers ouvert, plural, en construction, où la nouveauté est réelle et où nos actions peuvent faire une différence. A Pluralistic Universe (1909) défend cette vision contre les monismes absolutistes. Cette philosophie d'un monde inachevé, riche de possibles et susceptible d'amélioration, est profondément démocratique et a influencé la pensée politique américaine, notamment John Dewey.

Œuvres majeures

The Principles of Psychology (1890)

Somme en deux volumes, douze ans de rédaction. Manuel fondateur de la psychologie scientifique américaine, mais aussi texte philosophique majeur. Introduit la notion de courant de conscience, la théorie James-Lange des émotions, la distinction entre moi-sujet (I) et moi-objet (Me). Traduction française partielle (PUF) sous le titre Précis de psychologie.

The Will to Believe and Other Essays (1897)

Recueil d'essais philosophiques. L'essai-titre défend le droit de croire en l'absence de preuves décisives quand un choix est forcé, vivant et capital. Autres textes importants : The Sentiment of Rationality, The Moral Philosopher and the Moral Life.

The Varieties of Religious Experience (1902)

Gifford Lectures données à Édimbourg en 1901-1902. Étude des expériences religieuses individuelles à travers de nombreux témoignages : conversions, mysticisme, sainteté. James cherche à dégager une « psychologie des religions » qui prend au sérieux la valeur subjective de l'expérience tout en restant méthodologiquement empirique. Texte fondateur de la psychologie de la religion. Traduction française : Les Formes multiples de l'expérience religieuse (Exergue, 2001).

Pragmatism : A New Name for Some Old Ways of Thinking (1907)

Conférences données à Boston et Columbia. Exposé systématique du pragmatisme comme méthode philosophique et théorie de la vérité. Ouvrage le plus lu et le plus populaire de James. Traduction française : Le Pragmatisme (Flammarion, Champs).

A Pluralistic Universe (1909)

Hibbert Lectures données à Manchester. Critique des philosophies monistes et idéalistes (notamment Bradley), défense d'une métaphysique de l'univers ouvert et pluriel. Lecture importante de Bergson.

Essays in Radical Empiricism (posthume, 1912)

Recueil des essais métaphysiques de 1904-1905. Développe la doctrine de la pure expérience et du monisme neutre. Ouvrage central pour comprendre la métaphysique de James.

Postérité et influence

Le fondateur du pragmatisme populaire

C'est James qui a fait connaître le pragmatisme au grand public et l'a introduit comme courant philosophique structuré. Sa version du pragmatisme, plus accessible et plus pratique que celle de Peirce, a connu un succès considérable au début du XXe siècle. John Dewey, le troisième grand pragmatiste classique, prolonge directement la pensée de James en l'appliquant à l'éducation et à la démocratie.

La psychologie moderne

Les Principles of Psychology sont restés un manuel de référence pendant un demi-siècle. Le courant de conscience, la théorie des émotions, les notions d'habitude, d'attention et de soi continuent d'irriguer la psychologie cognitive et les sciences contemporaines de l'esprit.

La phénoménologie et Bergson

Edmund Husserl reconnaît l'importance de James pour le développement de la phénoménologie, notamment sur la conscience comme flux. La rencontre tardive entre James et Bergson (à partir de 1902) donne lieu à une admiration mutuelle : James voit en Bergson la confirmation européenne de ses propres intuitions sur la durée et le pluralisme.

La renaissance contemporaine

Le pragmatisme américain a connu un grand renouveau depuis les années 1970-1980. Richard Rorty (La Philosophie et le miroir de la nature, 1979) mobilise James, Peirce et Dewey pour une critique anti-fondationnaliste de la philosophie analytique. Hilary Putnam et Robert Brandom prolongent ce travail dans des directions plus techniques. Cette renaissance fait de James une référence centrale de la philosophie contemporaine.

Pour aller plus loin

  • William James, Le Pragmatisme, trad. N. Ferron, Flammarion (Champs), 2010. La meilleure entrée dans la pensée de James : court, vivant, accessible.
  • William James, Les Formes multiples de l'expérience religieuse, trad. F. Abauzit, Exergue, 2001. Texte plus long mais d'une grande richesse psychologique et littéraire.
  • William James, Essais d'empirisme radical, trad. M. Girel et G. Garreta, Agone, 2005. Pour aller au cœur de la métaphysique de James.
  • Stéphane Madelrieux, William James, l'attitude empiriste, PUF, 2008. Synthèse rigoureuse en français.
  • Notice « William James » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais.
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