Marin Mersenne

8 septembre 1588 - 1er septembre 1648 française 12 min de lecture

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Frère minim, épistolier infatigable et animateur du premier cercle savant parisien, Mersenne est la cheville ouvrière de la révolution scientifique du XVIIe siècle.

Biographie

Marin Mersenne naît le 8 septembre 1588 près d'Oizé, dans la région du Haut-Maine (actuel département de la Sarthe), dans une famille de marchands et de petits propriétaires terriens. Après des études au collège du Mans, il est envoyé en 1604 au collège jésuite de La Flèche, institution nouvellement fondée où il reçoit une formation humaniste et aristotélicienne. Il y côtoie peut-être le jeune René Descartes, son cadet de huit ans, bien que leur amitié ne semble pas remonter à cette époque.

À son départ de La Flèche, Mersenne complète sa formation à Paris, au Collège royal et à la Sorbonne, où il est instruit par des théologiens thomistes. Attiré par la règle austère des Minimes, ordre franciscain récemment introduit en France, il prend l'habit en 1611. Après plusieurs périodes de noviciat et d'enseignement à Meaux, Paris et Nevers, il est rappelé à Paris en 1619, au couvent de la Place Royale (actuelle Place des Vosges), où il résidera de façon permanente jusqu'à sa mort, en dehors de quelques voyages en province, aux Pays-Bas en 1630 et en Italie de 1644 à 1645.

À partir des années 1620, Mersenne déploie une activité intellectuelle débordante. Par l'intermédiaire de Claude Fabri de Peiresc, il est introduit dans l'élite intellectuelle parisienne, et noue une amitié durable avec Pierre Gassendi. À Paris, il fréquente le mathématicien Claude Mydorge, par qui il renoue probablement avec Descartes. À partir de 1633 environ, des réunions hebdomadaires se tiennent chez l'un ou l'autre de ses amis ou protecteurs : cette « Academia Parisiensis », comme on la nommera rétrospectivement, rassemble des savants tels qu'Étienne Pascal, Mydorge, Hardy, Roberval et Fermat. Elle accueillera plus tard le jeune Blaise Pascal.

Mersenne est aussi le relais indispensable entre Descartes et le monde savant européen. Après l'installation de Descartes en Hollande, Mersenne reste son principal correspondant : 146 lettres de Descartes subsistent, soit environ un quart de sa correspondance connue. Il est l'intermédiaire pour l'édition des Meditationes de prima philosophia et organise la collecte des six séries d'objections qui accompagnent le texte, notamment celles de Thomas Hobbes et de Gassendi. Il rédige lui-même la deuxième série.

Son réseau s'étend bien au-delà de la France : il introduit Galilée en France, publie en 1634 une traduction libre de ses Méchaniques, entretient des liens réguliers avec des savants anglais et correspond avec des protestants des Pays-Bas, au point d'être parfois surnommé, avec ironie, le « moine huguenot ».

Mersenne s'intéresse aussi aux mathématiques en propre : il établit une première liste des nombres premiers de la forme 2n − 1, désormais appelés « nombres de Mersenne ». Il envisage son cercle de correspondants comme le prototype d'une institution savante internationale, préfigurant à la fois l'Académie des sciences fondée en 1666 et la Royal Society anglaise.

Il meurt à Paris le 1er septembre 1648, laissant une correspondance de plus de 10 000 lettres échangées avec la quasi-totalité des savants européens de son temps.

Pensée principale

Un apologète devenu promoteur de la science mécanique

La pensée de Mersenne se déploie en deux temps distincts, séparés par une inflexion profonde au tournant des années 1630.

Dans ses premières grandes œuvres (1623-1625), Questiones celeberrimae in Genesim, L'Impiété des Déistes et La Vérité des sciences, Mersenne pratique une apologétique scientifique : il mobilise les acquis des mathématiques et des sciences naturelles pour réfuter les « athées » et les hétérodoxes (Giordano Bruno, Telesio, Robert Fludd, les hermétistes et les cabalistes). L'enjeu est de montrer que la science authentique, loin de menacer la foi, la conforte. La Vérité des sciences met en scène un dialogue entre un alchimiste, un sceptique et un philosophe chrétien : le philosophe oppose aux prétentions excessives de l'alchimiste et au doute radical du sceptique la solidité des mathématiques, domaine humain que ni l'un ni l'autre ne peuvent ébranler.

À partir de 1634, l'apologétique s'efface presque entièrement au profit de la promotion des sciences mécaniques, mathématiques et expérimentales. Mersenne traduit et commente Galilée, publie ses propres travaux en acoustique et en optique, et coordonne des recherches collectives. Cette conversion à la « philosophie mécanique » ne signifie pas abandon de la foi, mais déplacement de l'accent : la science n'a plus besoin d'être défendue contre l'athéisme, elle se suffit comme programme de connaissance du monde.

Le scepticisme mitigé

La position épistémologique de Mersenne est originale. Face aux sceptiques qui nient toute possibilité de connaissance, il ne répond pas par une réfutation dogmatique mais par ce que Robert Lenoble a appelé le « scepticisme mitigé » : nous ne pouvons pas connaître les essences des choses, les causes premières ni la nature intime de la matière, mais nous pouvons construire une science des phénomènes, fondée sur les mathématiques et l'expérience. Cette position, partagée avec Gassendi, trace une voie entre le dogmatisme aristotélicien et le scepticisme radical : la science est possible, mais ses ambitions doivent être ajustées à ce que les sens et le calcul peuvent atteindre.

Ce probabilisme épistémologique distingue Mersenne de Descartes, qui cherche au contraire des fondements absolument certains. Leur échange constant nourrit pourtant la pensée des deux hommes : Mersenne questionne sans cesse Descartes, l'amenant à préciser et à durcir ses positions, tandis que Descartes offre à Mersenne un modèle de rigueur mathématique.

Le volontarisme théologique et les vérités éternelles

Sur la question des vérités éternelles (les lois mathématiques et logiques sont-elles indépendantes de Dieu ou créées par lui ?), Mersenne adopte une position volontariste : les vérités mathématiques dépendent de la volonté divine, non d'une nécessité qui s'imposerait à Dieu. Cette thèse, qu'il défend contre une conception rationaliste de Dieu, éloigne Mersenne du naturalisme aristotélicien et prépare le terrain pour la position de Descartes sur les mêmes vérités éternelles, bien que les deux hommes divergent sur les modalités exactes de cette dépendance.

L'harmonie universelle

Un fil continu traverse toute l'œuvre de Mersenne : la musique, comprise comme science générale de l'harmonie. Son Harmonie universelle (1636-1637), traité monumental en deux volumes, est à la fois un traité de physique acoustique et une somme musicologique. Mersenne y explore les lois du son, les intervalles musicaux, la voix humaine et les instruments. Il intègre les découvertes de Galilée sur les cordes vibrantes et celles de Beeckman sur la relation entre la fréquence des sons et leurs propriétés mathématiques. Pour Mersenne, l'harmonie musicale est le reflet sensible d'une harmonie mathématique du monde créé, idée néoplatonicienne qu'il reformule dans un cadre mécaniste.

Un rôle de médiateur irremplaçable

Au-delà de ses apports doctrinaux propres, Mersenne joue un rôle structurant dans la vie intellectuelle de son époque par sa fonction de médiateur. À une époque sans revues scientifiques, sa correspondance, ses réunions hebdomadaires et ses publications de compilations et de traductions assurent une circulation des idées à l'échelle européenne que rien d'autre ne peut alors fournir. Il introduit Galilée en France, fait connaître Descartes aux savants étrangers, transmet les objections au Discours de la méthode et aux Méditations, et stimule des recherches en soumettant des problèmes à ses correspondants. Cette fonction de « secrétaire de l'Europe savante » est elle-même une contribution philosophique : elle incarne l'idéal d'une république des lettres fondée sur l'échange et la coopération.

Œuvres majeures

Questiones celeberrimae in Genesim (1623)

Commentaire monumental des six premiers chapitres de la Genèse (près de 1900 colonnes in-folio), lardé de longues digressions scientifiques et philosophiques. L'ouvrage est conçu comme une apologie de la religion chrétienne contre toutes les formes d'« athéisme », terme que Mersenne emploie de façon large pour désigner les néoplatoniciens hermétistes (Bruno, Pomponazzi, Fludd), les cabalistes et les naturalistes. Le ton est polémique, parfois offensif, et le livre suscite plusieurs réponses indignées.

L'Impiété des Déistes (1624)

Réfutation point par point d'un long poème anonyme attaquant la révélation chrétienne. Mersenne construit le texte sous forme de dialogue entre un déiste et un théologien, qui conduit à la conversion du premier. L'ouvrage, dédié à Richelieu, s'inscrit dans un contexte de répression des libertins et de renforcement de l'orthodoxie catholique.

La Vérité des sciences (1625)

Dialogue entre un alchimiste, un sceptique et un philosophe chrétien. Les parties centrales (arithmétique et géométrie) constituent une compilation de 800 pages des acquis anciens et récents des sciences mathématiques, destinée à montrer qu'il existe des domaines du savoir humain à l'abri du doute. C'est ici que Mersenne ébauche sa position de scepticisme mitigé.

Harmonie universelle (1636-1637)

Traité en deux volumes, considéré comme son œuvre majeure dans le domaine de l'acoustique et de la musicologie. Mersenne y formule les lois des cordes vibrantes, explore les intervalles musicaux, les propriétés de la voix humaine et les instruments. Il intègre les découvertes de Galilée et de Beeckman. L'ouvrage est à la fois un traité de physique acoustique fondé sur des mesures précises et une réflexion sur la signification cosmologique de l'harmonie musicale.

Les Méchaniques de Galilée (1634)

Traduction libre et annotée d'un manuscrit de Galilée sur la mécanique, complétée d'idées empruntées à Guidobaldo del Monte et à Simon Stevin, et de commentaires originaux de Mersenne. Première introduction substantielle de la physique galiléenne en France.

Nouvelles pensées de Galilée (1639)

Traduction ou adaptation de parties des Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze (1638). Mersenne contribue ainsi à diffuser en France les résultats des expériences sur la chute des corps et l'accélération.

Cogitata physico-mathematica (1644)

Recueil de traités sur la mécanique, l'hydrostatique, la balistique et l'acoustique, représentant la synthèse de la pensée scientifique de Mersenne à la fin de sa vie. Contient entre autres une discussion des expériences de Torricelli sur le vide.

Postérité et influence

Un rôle longtemps sous-estimé

Mersenne a longtemps été perçu, à tort, comme un simple passeur dont l'intérêt résidait dans son rôle de courroie de transmission entre Descartes, Galilée et les autres. La réévaluation historiographique du XXe siècle, notamment par Robert Lenoble (Mersenne ou la naissance du mécanisme, 1943) et par les chercheurs qui l'ont suivi, a remis en lumière la contribution philosophique propre de Mersenne : sa position épistémologique de scepticisme mitigé, son volontarisme théologique et son programme de science phénoménale font de lui un penseur original, pas seulement un intermédiaire.

L'héritage des sciences physiques

Dans le domaine de l'acoustique, Mersenne est le premier à mesurer avec précision la fréquence absolue d'un son musical et à établir les lois mathématiques des cordes vibrantes (longueur, tension, densité). Ces résultats, souvent désignés comme les « lois de Mersenne », fondent la physique acoustique moderne. Sa tentative de mesure de la vitesse du son par détonation de canon, bien qu'imprécise, inaugure une démarche expérimentale quantitative.

En mathématiques, les nombres premiers de la forme 2n − 1 portent son nom. Leur étude reste un domaine actif en théorie des nombres.

L'Academia Parisiensis et les institutions savantes

Le cercle de Mersenne préfigure directement l'Académie royale des sciences fondée en 1666 sous l'impulsion de Colbert. Plusieurs membres du cercle (Roberval, Pascal, Gassendi) deviennent parmi les premiers membres de l'Académie. Mersenne a ainsi contribué à inventer un modèle d'institution scientifique fondée sur la réunion périodique, l'échange de résultats et la coopération internationale.

L'influence sur ses contemporains

Son rôle dans la diffusion de Galilée en France est direct et décisif : sans ses traductions et ses résumés, les Discorsi auraient mis bien plus de temps à pénétrer le monde intellectuel français. Sa médiation dans la rédaction des Objections et Réponses aux Méditations de Descartes a façonné la réception immédiate de cet ouvrage fondateur.

Gassendi lui doit une part de ses orientations : leur dialogue continu sur l'atomisme, l'expérimentation et le scepticisme nourrit la pensée des deux hommes. Blaise Pascal, qui fréquente le cercle à partir de 1639, y reçoit une formation scientifique et philosophique décisive.

Une figure du catholicisme éclairé

Mersenne incarne une posture intellectuelle rare dans le premier XVIIe siècle français : un religieux qui accueille les nouvelles sciences non pas malgré sa foi mais en leur nom, qui correspond avec des protestants sans les traiter d'hérétiques, et qui préfère la coopération des savants à leur affrontement confessionnel. Cette ouverture lui vaut d'être parfois suspect aux yeux des orthodoxes, mais elle le rend précieux comme médiateur dans une Europe encore ravagée par les guerres de religion.

Pour aller plus loin

  • Robert Lenoble, Mersenne ou la naissance du mécanisme, Vrin, 1943 (rééd. 1971). Ouvrage de référence qui a lancé la réévaluation sérieuse de Mersenne comme penseur original. Dense mais accessible aux lecteurs familiers de la philosophie du XVIIe siècle.
  • Marin Mersenne, La Vérité des sciences contre les sceptiques ou pyrrhoniens, Toussaint du Bray, 1625. Texte difficile d'accès en édition moderne, mais le plus représentatif de la position philosophique de Mersenne.
  • Marin Mersenne, Harmonie universelle, Paris, 1636-1637. Réimpression en fac-similé par le CNRS (1963). Consultation surtout utile pour les questions d'acoustique et de musicologie.
  • Peter Dear, Mersenne and the Learning of the Schools, Cornell University Press, 1988. Étude précise du rapport de Mersenne à la scolastique et à l'aristotélisme dans ses premières œuvres.
  • Aza Goudriaan, Stefano Gulizia et Annarita Angelini (dir.), The Correspondence of Marin Mersenne, article introductif in Early Science and Medicine, vol. 26, 2021. Pour une mise au point récente sur la correspondance.
  • Notice « Mersenne » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais, régulièrement mise à jour.
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