Le Visible et l'Invisible

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Publication : 1964 (posthume, inachevé) (posthume)

Type : Essai

Analyse

Présentation

Le Visible et l'Invisible est un ouvrage inachevé de Maurice Merleau-Ponty, publié à titre posthume en 1964, deux ans après la mort brutale de l'auteur en mai 1961. L'ouvrage rassemble le manuscrit d'un livre en cours de rédaction, laissé interrompu à un état avancé mais préliminaire, accompagné d'un ensemble de notes de travail que Merleau-Ponty tenait dans un carnet depuis 1959.

Le texte constitue la tentative la plus aboutie de Merleau-Ponty pour dépasser le cadre encore husserlien de la Phénoménologie de la perception (1945) et pour formuler une ontologie nouvelle, qu'il désigne par les concepts de « chair », d'« entrelacs » et de « chiasme ». Bien qu'inachevé et parfois obscur, l'ouvrage a exercé une influence considérable sur la philosophie française et internationale, notamment dans les courants postphénoménologiques et écologiques contemporains.

Contexte historique

Merleau-Ponty commence à travailler à ce qui deviendra Le Visible et l'Invisible à la fin des années 1950, alors qu'il est professeur au Collège de France depuis 1952 (chaire de philosophie). Il a déjà publié la Phénoménologie de la perception (1945), Les Aventures de la dialectique (1955), Signes (1960), et un grand nombre d'articles et de conférences.

Le projet naît d'une insatisfaction croissante à l'égard du cadre conceptuel de la Phénoménologie de la perception, encore trop marqué à ses yeux par le vocabulaire de la subjectivité, du sujet et de l'objet, de la conscience et de son autre. Merleau-Ponty cherche à formuler une ontologie qui rende compte de l'expérience perceptive et corporelle en s'affranchissant des dualismes cartésiens que la phénoménologie husserlienne, malgré ses ruptures, tendait à reconduire sous d'autres noms.

Merleau-Ponty meurt subitement le 3 mai 1961 d'une thrombose coronarienne, à cinquante-trois ans, alors qu'il prépare son cours du lendemain. Le manuscrit du Visible et l'Invisible est trouvé sur son bureau, dans l'état où il l'avait laissé. Claude Lefort, son ancien étudiant et ami, se charge de l'édition avec l'aide de la veuve de Merleau-Ponty. L'ouvrage paraît chez Gallimard en 1964.

Le contexte intellectuel est celui de la montée du structuralisme et du reflux de l'existentialisme. Sartre publie la Critique de la raison dialectique en 1960 ; Claude Lévi-Strauss est devenu la figure dominante des sciences humaines françaises. Merleau-Ponty, qui avait rompu avec Sartre à propos de la guerre de Corée et du communisme, poursuit son propre chemin philosophique, à distance des deux grands mouvements de son temps.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage tel qu'il nous est parvenu comprend deux ensembles distincts.

Le premier ensemble est le texte rédigé du livre, dans l'état où Merleau-Ponty l'a laissé. Il comprend quatre chapitres : « Réflexion et interrogation », « L'interrogation et la dialectique », « L'interrogation et l'intuition », « L'entrelacs, le chiasme ». Les trois premiers chapitres proposent une critique des grandes approches philosophiques du réel : la réflexion cartésienne, la dialectique hégélienne et sartrienne, l'intuition husserlienne. Le quatrième chapitre, le plus important et le plus original, expose positivement la nouvelle ontologie que Merleau-Ponty essaie de formuler.

Le second ensemble est constitué par les « Notes de travail » que Merleau-Ponty tenait entre 1959 et 1961. Ce carnet, ordonné chronologiquement dans l'édition, offre un accès direct à la pensée en cours d'élaboration : hésitations, essais, formulations concurrentes, fulgurances. Il constitue un document exceptionnel pour comprendre la trajectoire finale de Merleau-Ponty et l'orientation qu'aurait pris l'ouvrage s'il avait été achevé.

Un fragment de plan indique que l'ouvrage devait comprendre à terme trois grandes parties : une première partie critique et méthodologique (à peu près celle qui a été rédigée), une seconde partie ontologique sur la chair et l'être, une troisième partie sur le langage, la vérité et l'histoire.

Thèses centrales

La première thèse est la critique des ontologies traditionnelles. Merleau-Ponty examine successivement les grandes traditions philosophiques (réalisme naïf, idéalisme, philosophie de la conscience, dialectique, phénoménologie même) pour montrer qu'elles restent toutes prisonnières d'un dualisme fondamental entre sujet et objet, conscience et monde, intérieur et extérieur. Chacune de ces traditions produit une position philosophiquement insoutenable qui appelle son opposé et se perpétue dans une oscillation stérile.

La deuxième thèse est celle de la « chair ». Contre le dualisme, Merleau-Ponty propose de penser à partir d'un élément fondamental qu'il appelle la « chair » (Fleisch en allemand, terme qui n'existait pas dans le vocabulaire phénoménologique antérieur). La chair n'est ni matière ni esprit, ni sujet ni objet ; elle est le milieu élémental où se croise, s'entrelace et se répond ce que les traditions séparaient. Elle est l'« étoffe commune » du monde et du corps sentant, dont les deux côtés (le sentant et le senti) se ressaisissent l'un l'autre dans un mouvement de « réversibilité ».

La troisième thèse porte sur l'« entrelacs » et le « chiasme ». La relation entre le sentant et le senti n'est pas une opposition frontale mais un enchevêtrement, où chacun est également l'autre. Ma main droite, en touchant ma main gauche, est en même temps touchée par elle ; mon regard, en voyant le monde, est aussi vu (par le miroir, par autrui, par les choses mêmes qui « regardent » celui qui les regarde). Ces figures d'inclusion réciproque, empruntées à l'expérience du corps propre, sont généralisées comme structures ontologiques.

La quatrième thèse concerne l'invisible dans le visible. Le visible n'est jamais pur visible ; il est doublé, habité, structuré par un invisible qui n'est pas son opposé (comme le seraient les concepts par rapport aux perceptions) mais son envers indissociable, sa « profondeur ». Cette thèse permet à Merleau-Ponty de repenser les rapports entre expérience perceptive et pensée conceptuelle, entre présence et absence, entre corps et langage.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre à sa parution un accueil relativement discret, dans un contexte français où la scène philosophique est dominée par le structuralisme et par les débats politiques post-guerre d'Algérie. La réception plus large ne commencera qu'à partir des années 1970-1980, quand une nouvelle génération redécouvre Merleau-Ponty et le prolonge en dialogue avec la phénoménologie contemporaine.

L'influence de l'ouvrage est particulièrement forte dans plusieurs directions. La philosophie de l'art française, avec Michel Henry, Renaud Barbaras, Marc Richir, mobilise abondamment le vocabulaire de la « chair » et du « chiasme ». La philosophie américaine du corps (avec Iris Marion Young, Sue Cataldi, David Abram) prolonge les intuitions merleau-pontiennes dans les études sur le genre, la corporéité et l'écologie.

Dans le champ de l'écologie et de la philosophie de la nature, l'ouvrage a connu un renouveau d'intérêt considérable dans les dernières décennies. Les analyses merleau-pontiennes de la chair du monde et de la coappartenance du corps humain et de la nature ont inspiré des courants comme l'écoféminisme phénoménologique, les études animales et la philosophie environnementale.

Dans les études sur les sciences cognitives, notamment autour des travaux de Francisco Varela et de la cognition « incarnée » (embodied cognition), les analyses merleau-pontiennes du corps propre et de la perception jouent également un rôle central.

Controverses et interprétations

Les débats sont nombreux et souvent techniques. La question de l'unité de l'œuvre inachevée est centrale. Le texte rédigé et les notes de travail présentent des positions parfois différentes, et les commentateurs discutent de la manière dont Merleau-Ponty aurait synthétisé son projet s'il avait pu le mener à terme.

Le rapport entre Le Visible et l'Invisible et la Phénoménologie de la perception fait l'objet d'interprétations divergentes. S'agit-il d'un simple approfondissement, ou d'une rupture qui remet en cause certains présupposés du premier ouvrage ? Les études récentes penchent plutôt pour la seconde lecture, tout en soulignant les continuités indéniables.

Le concept central de « chair » a suscité de nombreuses discussions. Est-ce un concept philosophique rigoureux, ou une métaphore poétique dont la fécondité tient précisément à ce qu'elle échappe aux exigences conceptuelles ? Merleau-Ponty semble revendiquer la première option, mais l'articulation entre force philosophique et charge imaginative reste au cœur des débats.

Le rapport à Heidegger est également discuté. Merleau-Ponty engage explicitement le dialogue avec Heidegger dans les notes de travail, notamment autour de la question de l'être et de l'ontologie. La proximité et la distance entre le tournant heideggérien de la Lettre sur l'humanisme et le projet merleau-pontien de nouvelle ontologie a nourri des études importantes.

Enfin, la portée éthique et politique de la nouvelle ontologie a fait l'objet de discussions. Certains y voient une refondation possible d'une éthique de la coappartenance, d'une politique de la vulnérabilité partagée, d'une écologie enracinée dans l'expérience corporelle ; d'autres estiment que l'ouvrage reste à ce sujet trop indéterminé pour porter effectivement de telles conséquences.

Citations clés

« La chair n'est pas matière, n'est pas esprit, n'est pas substance. Il faudrait, pour la désigner, le vieux terme d'élément, au sens où on l'employait pour parler de l'eau, de l'air, de la terre et du feu, c'est-à-dire au sens d'une chose générale » : formule qui condense la conception merleau-pontienne de la chair comme milieu élémental.

Sur l'expérience du touchant-touché, Merleau-Ponty écrit que « ma main droite est toujours à la veille de toucher ma main gauche en train de toucher les choses, mais je n'arrive jamais à la coïncidence » : la réversibilité du sentant et du senti est fondamentale mais ne culmine jamais en identité pleine.

Sur l'invisible, Merleau-Ponty soutient que « le visible ne peut ainsi me remplir et m'occuper que parce que, moi qui le vois, je ne le vois pas du fond du néant, mais du milieu de lui-même » : le voyant est lui-même du visible, ce qui rend possible la vision comme entrelacement et non comme extériorité.

Sur le langage et l'être, dans les notes de travail, Merleau-Ponty écrit que « le langage est vie, est notre vie et la vie des choses », en cherchant à penser un langage qui ne soit pas surplomb du réel mais qui appartienne au tissu même de l'être.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible chez Gallimard (collection Bibliothèque des idées, puis Tel).

En complément, on lira la Phénoménologie de la perception, qui expose le premier grand projet phénoménologique de Merleau-Ponty et dont le présent ouvrage entend prendre la relève, ainsi que L'Œil et l'esprit (1961), petit texte tardif qui articule les intuitions du Visible et l'Invisible à une phénoménologie de la peinture.

Sur Merleau-Ponty et sur cet ouvrage, on peut consulter les études de Renaud Barbaras (Le Tournant de l'expérience, De l'être du phénomène), d'Étienne Bimbenet, d'Emmanuel de Saint Aubert et, dans le monde anglophone, de M. C. Dillon (Merleau-Ponty's Ontology).

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Maurice Merleau-Ponty ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Le Visible et l'Invisible » et « Maurice Merleau-Ponty ».

Renaud Barbaras, De l'être du phénomène. Sur l'ontologie de Merleau-Ponty, ouvrage de référence.

Emmanuel de Saint Aubert, biographie intellectuelle en trois volumes de Merleau-Ponty.