Emmanuel Levinas
Biographie
Emmanuel Levinas naît le 12 janvier 1906 à Kaunas, en Lituanie (alors partie de l'Empire russe), dans une famille juive cultivée. Son père est libraire. Il grandit dans une atmosphère où la culture juive traditionnelle (étude de la Bible et du Talmud) se mêle à la culture russe et européenne. La Première Guerre mondiale conduit la famille à se réfugier en Ukraine en 1916. Levinas y vit la révolution russe de 1917 avant de revenir en Lituanie en 1920.
Formation : Strasbourg, Fribourg
En 1923, Levinas part étudier en France, à l'université de Strasbourg, où il rencontre les philosophes Maurice Pradines, Charles Blondel et Maurice Halbwachs, ainsi que son ami Maurice Blanchot, écrivain qui l'accompagnera toute sa vie. Il découvre Bergson et la phénoménologie.
En 1928-1929, il passe l'année à Fribourg-en-Brisgau, où il suit l'enseignement de Husserl et de Heidegger. De Husserl, il apprend la phénoménologie qu'il introduira en France ; de Heidegger, il garde une fascination durable, longtemps maintenue malgré l'engagement nazi de Heidegger, qui restera pour Levinas l'objet d'une difficulté tragique.
Il soutient en 1930 sa thèse de troisième cycle, Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, qui sera l'un des premiers grands ouvrages d'introduction de la phénoménologie en France. Sartre, qui le découvre par cette thèse, en sera marqué (selon une anecdote, il se serait écrié : « Tout cela, je le pensais déjà ! »).
Naturalisation et guerre
Levinas se naturalise français en 1931. Il épouse Raïssa Levi en 1932, dont il aura deux enfants. Mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier en juin 1940 et passe cinq ans dans un Stalag en Allemagne, comme interprète militaire francais. Pendant ce temps, sa famille restée en Lituanie est exterminée par les nazis : son père, sa mère, ses deux frères, sa belle-famille. Seules sa femme et sa fille, cachées par Maurice Blanchot puis dans un monastère, survivent en France.
L'expérience de la guerre, du Stalag, et la disparition de toute sa famille, marquent profondément la pensée de Levinas. C'est dans le Stalag qu'il écrit des notes qui formeront son livre De l'existence à l'existant (1947).
Après-guerre : l'École normale israélite orientale
Après la guerre, Levinas dirige de 1946 à 1961 l'École normale israélite orientale (ENIO) à Paris, qui forme des enseignants destinés aux communautés juives du bassin méditerranéen. Cette responsabilité institutionnelle accompagne son enseignement et son écriture. Il étudie en parallèle le Talmud avec le mystérieux Monsieur Chouchani, maître itinérant qui marquera profondément aussi Élie Wiesel.
Levinas développe progressivement une pensée philosophique propre, qui s'éloigne de Husserl et de Heidegger tout en conservant la méthode phénoménologique. Il publie De l'existence à l'existant (1947), Le temps et l'autre (1948), En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger (1949), recueil qui sert d'introduction à la phénoménologie pour de nombreux philosophes français (notamment Derrida).
Totalité et infini
En 1961, Levinas soutient sa thèse d'État à la Sorbonne, Totalité et infini : essai sur l'extériorité, publiée la même année chez Nijhoff. C'est sa première œuvre majeure, qui le fait connaître au-delà des cercles spécialisés. Il y développe sa pensée de l'éthique comme philosophie première, du visage d'autrui et de la responsabilité.
Carrière universitaire
Après 1961, Levinas commence une carrière universitaire tardive : professeur à Poitiers (1961-1967), puis à Paris X-Nanterre (1967-1973), puis à la Sorbonne (1973-1976) jusqu'à sa retraite. Il devient une figure majeure de la philosophie française.
Autrement qu'être
En 1974 paraît son second grand livre, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, où il radicalise sa pensée, notamment sous l'effet des critiques amicales mais profondes de Derrida (dans son article « Violence et métaphysique », 1964). Texte exigeant, d'une grande densité, dont la difficulté témoigne de la radicalité de l'entreprise.
Lectures talmudiques et écrits juifs
Parallèlement à son œuvre philosophique, Levinas développe une œuvre de pensée juive : Difficile liberté (1963), Du sacré au saint (1977), L'au-delà du verset (1982). Il prononce chaque année, à partir de 1959, une « leçon talmudique » lors des colloques d'intellectuels juifs de langue française, qui font l'objet de publications successives. Ces deux versants (philosophique et juif) sont, chez Levinas, articulés sans être confondus : son œuvre philosophique se veut universelle et autonome, tout en gardant un dialogue secret avec la tradition juive.
Dernières années
Dans les années 1980-1990, Levinas devient l'une des grandes voix de la philosophie française. Il publie Éthique et infini (1982), série d'entretiens radiophoniques qui constituent une porte d'entrée accessible à sa pensée. Sa femme meurt en 1994. Il continue à écrire jusqu'à un âge avancé.
Emmanuel Levinas meurt à Paris le 25 décembre 1995, à 89 ans.
Pensée principale
Toute la philosophie de Levinas est portée par une thèse aussi simple à formuler que difficile à penser : l'éthique précède l'ontologie. Avant toute connaissance, avant toute liberté, avant tout savoir sur ce qui est, il y a une relation à autrui qui m'appelle et me responsabilise. La philosophie occidentale, depuis ses commencements, aurait privilégié la question de l'être au détriment de cette antécédence éthique. Levinas entreprend de la redresser.
Critique de l'ontologie
Levinas critique ce qu'il appelle la « philosophie du même », tradition qui, depuis Parménide en passant par Platon, Hegel et Heidegger, tend à ramener l'autre au même, le différent à l'identique, à tout intégrer dans une totalité conceptuelle. Connaître, comprendre, c'est ramener l'inconnu vers le connu, faire entrer ce qui semble étranger dans une structure d'intelligibilité que le sujet maîtrise.
Cette opération de totalisation, légitime dans son ordre, devient violence quand elle s'applique à autrui. Réduire l'autre homme à ce que je peux en comprendre, l'enfermer dans une définition, le ranger dans une catégorie, c'est manquer ce qui en lui résiste au même : son altérité irréductible. Toute l'ontologie occidentale, selon Levinas, est une « philosophie du pouvoir » qui, sous prétexte de comprendre, exerce une emprise.
Le visage
À cette philosophie du même, Levinas oppose l'épiphanie du visage. Le visage d'autrui, dans sa nudité, n'est pas un objet de perception parmi d'autres. Il « parle », il appelle, il enjoint. Avant tout dialogue conceptuel, le visage de l'autre me dit : « tu ne tueras point ». Cette injonction silencieuse n'est pas une norme morale parmi d'autres, c'est l'expérience originaire de la relation éthique.
Le visage ne se laisse pas thématiser. Il échappe à toute saisie, parce qu'il est précisément le lieu où l'autre se manifeste comme autre, comme infiniment autre. C'est pourquoi Levinas reprend ici l'« idée d'infini » que Descartes avait analysée dans la troisième Méditation : l'idée d'un infini qui déborde toujours ma capacité à le contenir, et qui pourtant me constitue dans ce débordement même. L'autre est un infini qui débordera toujours toute idée que je puis m'en faire.
L'éthique comme philosophie première
À partir de cette analyse du visage, Levinas formule la thèse qui résume son projet : l'éthique est la philosophie première. Cette expression, qui désignait depuis Aristote la métaphysique (la science de l'être en tant qu'être), Levinas la déplace radicalement. Ce n'est pas l'être qui est premier, c'est la rencontre éthique avec autrui. Toute ontologie est seconde par rapport à cette antériorité.
Cela ne veut pas dire que l'éthique soit chronologiquement antérieure à autre chose. Cela veut dire que c'est dans la relation à autrui que se constitue véritablement le sujet, comme sujet responsable. Le sujet n'est pas d'abord un cogito qui se découvrirait en se pensant lui-même (comme chez Descartes) ; il devient lui-même en répondant à l'appel d'autrui. La responsabilité est antérieure à la liberté : je suis responsable d'autrui avant même de l'avoir choisi.
La responsabilité infinie
Cette responsabilité, chez Levinas, n'a pas de limites. Elle est infinie, asymétrique (je suis responsable d'autrui plus que d'autrui ne l'est de moi), elle me demande d'aller jusqu'à me substituer à lui, à porter son fardeau. Levinas reprend ici une formule de Dostoïevski, qu'il cite souvent : « Chacun est responsable de tous devant tous, et moi plus que tous les autres. »
Cette radicalité a un sens philosophique précis : Levinas refuse une éthique qui serait fondée sur la réciprocité (« je te fais ce que tu me fais ») ou sur le contrat (« je m'engage parce que tu t'engages »). Ces éthiques restent prises dans le calcul et dans une économie de l'échange. La vraie responsabilité, pour Levinas, est gratuite, sans attente de retour, asymétrique. Elle est ce qui me rend humain.
L'autrement qu'être
Dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974), Levinas radicalise ces analyses. Il cherche à dire ce qui se passe « autrement qu'être » : une dimension du sujet qui n'est pas son être, mais sa responsabilité pour l'autre, son « être-pour-l'autre ». Le sujet n'est plus là un substrat qui aurait des prédicats, c'est un otage d'autrui, un « l'un-pour-l'autre » qui se constitue dans la substitution.
Le vocabulaire devient extrême : « persécution », « obsession », « otage », « substitution ». Levinas cherche à pousser le langage philosophique jusqu'à sa limite pour faire entendre ce qui le déborde. Texte d'une difficulté immense, mais qui constitue l'aboutissement le plus pur de sa pensée.
Une notion centrale du second Levinas est celle de Dire opposé au Dit. Le Dit est ce qui est consigné dans des propositions, dans des thèmes, dans des objets. Le Dire est l'acte par lequel un sujet s'expose à un autre, l'antériorité éthique de la parole sur ce qu'elle dit. Toute la philosophie s'est faite, selon Levinas, dans la dimension du Dit ; lui veut rendre audible le Dire.
Le tiers et la justice
L'analyse de la relation à autrui pourrait sembler enfermer dans un face-à-face exclusif. Mais autrui n'est jamais seul : il y a toujours déjà un troisième homme, le tiers. Cette présence du tiers introduit la nécessité de la justice : comparer, mesurer, arbitrer entre les exigences que m'adressent plusieurs autres. La justice, pour Levinas, n'est pas une dégradation de l'éthique mais sa nécessaire articulation à la pluralité. Elle ouvre la dimension politique, la loi, les institutions.
Cette articulation entre éthique (face-à-face) et justice (présence du tiers) permet à Levinas de penser ensemble la responsabilité infinie et la nécessité des institutions, sans jamais sacrifier l'une à l'autre. La justice doit rester habitée par la mémoire de l'éthique, sous peine de devenir une totalité totalisatrice.
Judaïsme et philosophie
Levinas articule, sans les confondre, philosophie et judaïsme. Sa philosophie est revendiquée comme universelle, accessible à tous par la raison. Mais ses sources d'inspiration incluent la tradition juive : la Bible et le Talmud. Ses Lectures talmudiques commentent des passages du Talmud avec une exigence philosophique, sans réduire le commentaire talmudique à la philosophie ni la philosophie à la théologie.
Pour Levinas, le judaïsme n'est pas une religion au sens habituel : c'est une orientation éthique, une « difficile liberté » qui exige de l'homme une responsabilité sans facilité. La transcendance de Dieu, dans le judaïsme tel qu'il le comprend, n'est pas une présence consolatrice ; c'est la trace d'un infini qui se retire et qui m'enjoint, à travers le visage de l'autre, d'agir.
Une pensée exigeante
L'œuvre de Levinas est exigeante. Sa langue, dense, travaillée, déploie un vocabulaire propre (« visage », « idée d'infini », « substitution », « otage », « Dire et Dit »). Elle peut paraître difficile, voire austère. Mais elle porte une intuition simple et puissante : ce qui me rend humain, c'est l'autre, et la responsabilité que sa présence m'impose. Cette intuition continue de parler à qui veut penser ce que c'est qu'être responsable, dans un monde où l'indifférence est si facile.
Œuvres majeures
L'œuvre de Levinas se compose de deux grands traités philosophiques majeurs, encadrés et accompagnés par de nombreux essais, recueils et lectures talmudiques.
Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl (1930)
Thèse de troisième cycle, soutenue à Strasbourg. Premier grand ouvrage français d'introduction à la phénoménologie husserlienne. C'est par ce livre que beaucoup de philosophes français, dont Sartre, ont découvert Husserl.
De l'existence à l'existant (1947)
Premier livre philosophique propre. Rédigé en partie pendant la captivité de Levinas dans le Stalag. Texte court, dense, où apparaissent les premières analyses originales de Levinas (notamment l'« il y a », la fatigue, la paresse, l'instant).
Le temps et l'autre (1948)
Recueil de quatre conférences données en 1946-1947 au Collège philosophique de Jean Wahl. Texte plus accessible où Levinas amorce sa pensée du temps comme rapport à l'autre.
En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger (1949)
Recueil d'études sur la phénoménologie qui sert d'introduction à plusieurs générations de lecteurs français de Husserl et Heidegger. Plusieurs fois augmenté ; édition complète chez Vrin.
Totalité et infini : essai sur l'extériorité (1961)
Première œuvre majeure de Levinas, thèse d'État soutenue à la Sorbonne et publiée chez Nijhoff la même année. Quatre sections : Le Même et l'Autre ; Intériorité et économie ; Le Visage et l'extériorité ; Au-delà du visage. Texte ample, plus accessible que le second livre majeur, qui développe la phénoménologie du visage, l'idée d'infini, la responsabilité, l'éros, la paternité.
Difficile liberté. Essais sur le judaïsme (1963)
Recueil d'essais sur le judaïsme, augmenté en 1976. Texte précieux pour saisir l'articulation entre la pensée juive et la philosophie chez Levinas.
Humanisme de l'autre homme (1972)
Recueil d'essais courts qui synthétisent et approfondissent la pensée éthique. Très accessible. Inclut le célèbre « La signification et le sens ».
Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974)
Seconde grande œuvre, publiée chez Nijhoff. Levinas y radicalise sa pensée, sous l'effet notamment des critiques amicales de Derrida. Texte d'une difficulté immense, où apparaissent les notions de Dire et Dit, de substitution, d'otage. Considéré par beaucoup comme son livre le plus accompli philosophiquement.
Lectures talmudiques
Levinas a donné chaque année à partir de 1959 une « leçon talmudique » lors des colloques d'intellectuels juifs de langue française. Ces leçons ont été réunies en plusieurs volumes :
- Quatre lectures talmudiques (1968)
- Du sacré au saint (1977)
- L'au-delà du verset (1982)
- À l'heure des nations (1988)
- Nouvelles lectures talmudiques (1996, posthume)
Ces textes commentent des passages du Talmud avec une exigence philosophique, dans un dialogue serré entre la tradition juive et la pensée occidentale.
Éthique et infini (1982)
Série de dix entretiens radiophoniques avec Philippe Nemo, diffusés sur France Culture. C'est le livre le plus accessible de Levinas, et la meilleure porte d'entrée à sa pensée.
De Dieu qui vient à l'idée (1982)
Recueil d'essais sur la question de Dieu et de la transcendance, prolongeant Autrement qu'être.
Transcendance et intelligibilité (1984)
Conférence brève au Collège international de philosophie, à valeur quasi testamentaire.
Édition
Les œuvres de Levinas sont publiées en France principalement chez Nijhoff/Kluwer (les deux grands traités), Albin Michel (lectures talmudiques) et Vrin/Le Livre de poche pour beaucoup d'autres textes. Une Œuvre en édition critique est en cours chez Grasset/IMEC.
Postérité et influence
L'influence de Levinas, longtemps confinée aux cercles spécialisés de la phénoménologie et de la pensée juive, a connu un essor majeur à partir des années 1980, et plus encore depuis sa mort. Il est aujourd'hui l'un des philosophes français contemporains les plus lus, en France comme à l'étranger.
Derrida : dialogue et déplacement
La relation entre Levinas et Derrida est l'une des plus profondes dans la philosophie française du XXe siècle. Derrida a consacré à Levinas un texte majeur, Violence et métaphysique (1964, dans L'écriture et la différence), critique en profondeur de Totalité et infini. Il y interrogeait notamment l'usage levinassien d'un langage ontologique pour critiquer l'ontologie. Cette critique amicale a poussé Levinas à radicaliser sa pensée dans Autrement qu'être. Derrida a continué à dialoguer avec Levinas tout au long de son œuvre, notamment dans Adieu à Emmanuel Lévinas (1997) et dans Le toucher (sur Nancy). Il a fait de l'éthique levinassienne l'un des appuis majeurs de sa pensée tardive de la justice, de l'hospitalité, du pardon.
La phénoménologie française contemporaine
Levinas est l'un des piliers de ce que Dominique Janicaud a appelé le « tournant théologique » de la phénoménologie française (Le Tournant théologique de la phénoménologie française, 1991, lecture critique). Jean-Luc Marion, dans sa phénoménologie de la donation, hérite largement de Levinas tout en s'en distinguant. Michel Henry, Paul Ricœur, Jean-Louis Chrétien, Renaud Barbaras, ont tous dialogué avec lui.
La pensée éthique contemporaine
L'éthique levinassienne, avec son insistance sur la responsabilité asymétrique et le visage d'autrui, a profondément marqué la philosophie morale contemporaine. Elle s'est avérée féconde pour penser des situations concrètes : éthique du soin (Carol Gilligan ; Joan Tronto), éthique médicale, éthique des relations interculturelles, pensée de l'hospitalité (de Derrida à Anne Dufourmantelle), éthique de l'accueil des réfugiés.
La théologie
Levinas a profondément marqué la théologie chrétienne contemporaine (Jean-Luc Marion à nouveau, Jean-Yves Lacoste, Emmanuel Falque, Hans Urs von Balthasar dans certains de ses textes tardifs) et la théologie juive contemporaine (Catherine Chalier, Marc-Alain Ouaknin, plusieurs penseurs israéliens). Sa façon d'articuler la transcendance et l'éthique, de penser un Dieu qui « vient à l'idée » sans s'y figer, a renouvelé les approches théologiques.
Le politique
L'influence de Levinas en philosophie politique se développe surtout depuis les années 1990. Sa pensée de la justice (comme nécessité née de la présence du tiers) sert d'appui à des philosophies politiques attachées à articuler la dimension éthique et la dimension institutionnelle (Étienne Tassin, Myriam Revault d'Allonnes, Miguel Abensour). Sa critique de l'ontologie totalisatrice nourrit aussi une réflexion politique critique des totalitarismes et des biopouvoirs.
La pensée féministe
La réception féministe de Levinas est mêlée. Certaines lectures (Tina Chanter, Diane Perpich, Stella Sandford) reconnaissent dans son éthique de l'altérité une ressource pour penser la différence sans la réduire. D'autres (Luce Irigaray notamment, Question à Emmanuel Lévinas dans Sexes et parentés, 1987) lui reprochent une conception du féminin comme « hospitalité » qui reconduit certaines hiérarchies traditionnelles.
Lectures critiques
Plusieurs critiques sérieuses ont été adressées à Levinas. L'hypertrophie de la responsabilité, qui peut sembler aliénante ou écrasante. La difficulté de penser à partir de lui une politique concrète, au-delà des invocations à la justice. Son rapport ambigu à Heidegger, qu'il a continué de lire avec attention malgré l'engagement nazi de ce dernier. Sa déclaration controversée sur la guerre du Liban (1982) lors d'un entretien radiophonique, qui a soulevé débats et critiques. Sur le plan philosophique, Slavoj Žižek a critiqué la « passivité éthique » qu'il diagnostique chez Levinas.
Une présence vivante
Que ces critiques soient acceptées ou non, Levinas demeure l'un des grands philosophes éthiques du XXe siècle. Sa pensée du visage, de la responsabilité infinie, de l'altérité, continue à nourrir non seulement la philosophie professionnelle, mais aussi un nombre considérable de praticiens (soignants, éducateurs, travailleurs sociaux) qui trouvent chez lui des ressources pour penser ce qu'ils font, et la dignité de ceux à qui ils s'adressent.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Éthique et infini (1982). Entretiens radiophoniques de Levinas avec Philippe Nemo. La meilleure porte d'entrée à la pensée de Levinas : court, accessible, à voix presque parlée. À lire en premier.
- Catherine Chalier, Pour une morale au-delà du savoir. Kant et Levinas, Albin Michel, 1998.
- François Poirié, Emmanuel Levinas. Qui êtes-vous ?, La Manufacture, 1987 (réédité). Entretien biographique et philosophique précieux.
- Marie-Anne Lescourret, Emmanuel Levinas, Flammarion, 1994. Biographie de référence en français.
Études approfondies
- Jacques Rolland, Parcours de l'autrement. Lecture d'Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, PUF, 2000.
- Étienne Feron, De l'idée de transcendance à la question du langage. L'itinéraire philosophique d'Emmanuel Lévinas, Millon, 1992.
- Catherine Chalier et Miguel Abensour (dir.), Cahier de l'Herne : Emmanuel Lévinas, L'Herne, 1991. Recueil collectif d'une grande richesse.
- Stéphane Mosès, L'éros et la loi, Seuil, 1999.
- Salomon Malka, Emmanuel Levinas. La vie et la trace, Lattès, 2002.
Œuvres de Levinas : par où commencer
- Éthique et infini (1982) : on l'a dit, à lire en premier.
- Humanisme de l'autre homme (1972) : recueil d'essais courts, accessible, qui synthétise la pensée éthique.
- De l'existence à l'existant (1947) : premier livre, court, donne accès aux analyses originales du jeune Levinas.
- Totalité et infini (1961) : œuvre majeure, à lire patiemment. Plus accessible qu'Autrement qu'être. Les sections sur le visage (troisième partie) sont particulièrement marquantes.
- Difficile liberté (1963) : pour saisir l'articulation entre judaïsme et philosophie.
- Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974) : le grand livre tardif, exigeant. À réserver à un second temps de lecture, idéalement accompagné de commentateurs.
- Quatre lectures talmudiques (1968) : pour découvrir le commentaire talmudique levinassien.
Sur le dialogue avec Derrida
- Jacques Derrida, Violence et métaphysique, dans L'écriture et la différence, Seuil, 1967. Critique fondatrice.
- Jacques Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, Galilée, 1997. Hommage philosophique posthume.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Emmanuel Levinas » par Bettina Bergo : synthèse en anglais détaillée.
- L'Institut d'études lévinassiennes, à Paris, animé notamment par Benny Lévy puis par d'autres, propose ressources et publications.
Levinas est l'un des philosophes les plus exigeants du XXe siècle français, mais aussi l'un de ceux dont la lecture, une fois engagée, transforme profondément le regard. Commencez par Éthique et infini, et laissez-vous porter.