Phénoménologie de la perception

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Publication : 1945

Type : Traite

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Analyse

Parue en 1945 chez Gallimard, la « Phénoménologie de la perception » est l'œuvre maîtresse de Maurice Merleau-Ponty. Elle lui sert de thèse principale de doctorat et elle installe durablement la phénoménologie dans le paysage philosophique français. Sa thèse tient en une idée simple à énoncer et difficile à tenir jusqu'au bout : avant d'être un spectateur qui se représente le monde, vous êtes un corps qui l'habite.

Le contexte : une phénoménologie venue d'Allemagne

Merleau-Ponty (1908-1961) appartient à cette génération française qui découvre Husserl et Heidegger dans l'entre-deux-guerres. À la fin des années 1930, il consulte à Louvain les manuscrits inédits que Husserl a laissés à sa mort, et il y trouve autre chose que le fondateur d'une science rigoureuse de la conscience : un penseur qui, dans ses derniers travaux, revient au « monde de la vie », ce sol d'expérience partagée que les sciences présupposent sans jamais le thématiser.

À cette source s'en ajoutent deux autres. La psychologie de la forme d'abord, qui montre expérimentalement qu'une figure n'est jamais la somme de points isolés mais une structure d'emblée organisée sur un fond. La neurologie ensuite, en particulier les travaux consacrés aux blessés de guerre, qui offrent à Merleau-Ponty un matériau clinique considérable. Le livre paraît enfin deux ans après « L'Être et le Néant » de Sartre, avec lequel il dialogue et se démarque en permanence.

La structure de l'ouvrage

L'ouvrage s'ouvre sur un avant-propos qui demande ce qu'est la phénoménologie, puis sur une introduction consacrée aux « préjugés classiques » et au retour aux phénomènes. Suivent trois parties. La première porte sur le corps, la deuxième sur le monde perçu, la troisième sur l'être-pour-soi et l'être-au-monde, où sont repris le cogito, la temporalité et la liberté. La progression est délibérée : on part de l'instrument de la perception, on passe à ce qui est perçu, on finit par le sujet qui perçoit et par son rapport à autrui et à l'histoire.

Contre l'empirisme et contre l'intellectualisme

Le geste inaugural du livre consiste à renvoyer dos à dos deux adversaires. L'empirisme construit la perception à partir de sensations élémentaires, atomes psychiques que rien dans l'expérience ne vous donne jamais à l'état pur. L'intellectualisme, dont le cogito cartésien est la figure tutélaire, fait de la perception un jugement déguisé : je ne verrais jamais un cube, je conclurais à un cube à partir d'indices. Merleau-Ponty objecte que les deux positions partagent le même présupposé, celui d'un monde tout fait d'objets déterminés dont la perception ne serait que l'enregistrement ou la reconstruction.

À cela il oppose le champ phénoménal : ce qui vous est d'abord donné est ambigu, orienté, chargé de sens, et cette ambiguïté n'est pas un défaut de connaissance à corriger, elle est la texture même de l'expérience. Une route qui s'éloigne n'est pas une route dont je corrigerais mentalement la largeur apparente, c'est une route perçue comme s'éloignant.

Le corps propre

La première partie contient les analyses les plus célèbres. Merleau-Ponty distingue le corps objet, celui que décrivent l'anatomie et la physiologie, et le corps propre, celui que vous êtes et qui n'est jamais devant vous comme une chose parmi les choses. Le schéma corporel en donne la clef : vous savez où sont vos membres sans avoir besoin de les chercher, et cette connaissance n'est pas une représentation mais une manière d'être disposé au monde.

Deux phénomènes servent de pierre de touche. Le membre fantôme, où l'amputé continue à éprouver un bras qui n'est plus là, résiste également à l'explication purement physiologique et à l'explication purement psychologique : il ne s'explique que si le corps est un rapport au monde qui persiste comme une habitude. Le cas d'un blessé cérébral, longuement discuté à partir de la littérature neurologique allemande, montre de son côté qu'un patient peut accomplir sans difficulté les gestes de son métier et se révéler incapable d'exécuter sur commande le même mouvement abstrait : la motricité concrète et la motricité abstraite ne relèvent donc pas de la même fonction.

De là la formule qui commande tout le livre : le corps n'est pas d'abord un « je pense que » mais un « je peux ». L'habitude, apprendre à danser, à taper à la machine ou à conduire, n'est ni un savoir intellectuel ni un réflexe, c'est l'acquisition d'un nouveau pouvoir corporel et l'incorporation d'un instrument à l'espace du corps, comme la canne de l'aveugle cesse d'être un objet pour devenir un prolongement sensible.

Le monde perçu et autrui

La deuxième partie étend l'analyse à la chose perçue, à l'espace, à la profondeur, au mouvement et à l'expression. La chose n'est jamais donnée sous toutes ses faces, et pourtant vous ne percevez pas une face, vous percevez une chose : la perception est par nature inachevée et pourtant portée par une foi perceptive. L'intentionnalité n'est plus ici la visée d'une conscience thétique, elle est opérante, prélogique, déjà à l'œuvre dans le regard et dans le geste.

La question d'autrui reçoit un traitement qui doit beaucoup à ce déplacement. Si le sujet était une conscience pure, la présence d'autrui resterait une énigme insoluble ou une menace, comme le suggérait l'analyse sartrienne du regard. Si le sujet est un corps expressif, autrui m'est donné dans la conduite d'un autre corps qui reprend et prolonge mes propres gestes, avant toute inférence.

Liberté, temporalité et histoire

La troisième partie s'achève sur une discussion serrée de la liberté, qui vise sans le nommer à chaque page le « tout ou rien » sartrien. Merleau-Ponty refuse aussi bien une liberté absolue, qui rendrait le choix vide, qu'un déterminisme qui l'abolirait. Vous êtes situé, et c'est précisément cette situation qui rend vos décisions signifiantes : la liberté se prend dans une épaisseur historique, sociale et corporelle qu'elle ne choisit pas. Cette position commande l'engagement politique prudent de l'auteur dans les années suivantes.

Réception et postérité

Le livre devient très vite une référence, et il donne à la phénoménologie française un tour différent de celui qu'elle prend chez Levinas ou chez Paul Ricœur. Sa postérité dépasse largement la philosophie continentale. Les sciences cognitives contemporaines qui se réclament de la cognition incarnée y trouvent un précurseur, de même que les travaux sur le geste, sur le handicap ou sur l'expérience du corps dans la théorie féministe. Les recherches sur l'expertise et sur le savoir-faire, qui montrent qu'un praticien chevronné cesse de suivre des règles explicites, retrouvent régulièrement les analyses de l'habitude.

Controverses

Trois débats restent ouverts. Le premier porte sur la fidélité à Husserl : les commentateurs se partagent entre ceux qui voient dans l'ouvrage l'accomplissement du dernier Husserl et ceux qui y lisent une lecture très libre, orientée par Heidegger, de textes alors peu accessibles. Le deuxième vient du structuralisme, qui reproche à la description phénoménologique de rester prisonnière du vécu et de manquer les structures inconscientes qui organisent le langage et la société. Le troisième est le plus intéressant, car Merleau-Ponty l'a lui-même formulé : dans les notes de travail de son dernier ouvrage, resté inachevé, il juge que les problèmes posés en 1945 demeurent insolubles tant qu'on part de la distinction entre la conscience et l'objet, et il entreprend de refondre son vocabulaire. Ses lecteurs se divisent depuis sur le point de savoir s'il s'agit d'un reniement ou d'un approfondissement.

Pour commencer

L'avant-propos et l'introduction se lisent séparément et donnent une idée juste du projet. La première partie, sur le corps, est la plus accessible et la plus souvent citée. La troisième partie suppose une familiarité préalable avec Descartes, Kant et Sartre.