Les Mots et les Choses

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Titre original : Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines

Publication : 1966

Type : Essai

Analyse

Sous-titré Une archéologie des sciences humaines, l'ouvrage que Michel Foucault publie en 1966 a connu un succès de librairie inattendu pour un livre aussi exigeant. Il propose une histoire des conditions de possibilité du savoir occidental depuis la Renaissance, et s'achève sur une thèse qui a fait scandale : l'homme, comme objet des sciences humaines, est une figure récente, et rien n'assure qu'elle soit durable.

Un projet : l'archéologie

Foucault ne fait pas une histoire des idées ni une histoire des sciences au sens habituel. Il ne demande pas qui a découvert quoi, ni comment une théorie fausse a cédé la place à une théorie vraie. Il demande ce qui, à une époque donnée, rend possible qu'un énoncé soit reçu comme relevant du savoir.

Ce niveau d'analyse, il le nomme épistémè : la configuration d'ensemble qui, dans une période déterminée, définit les rapports entre les mots et les choses, et donc ce qui peut être dit, classé, comparé et expliqué. L'épistémè n'est pas une vision du monde partagée par les savants, ni l'esprit d'un temps. C'est un sol, largement invisible à ceux qui s'y tiennent, et que l'archéologue met au jour en comparant des discours que l'histoire traditionnelle sépare.

La méthode a une conséquence déroutante : Foucault rapproche des domaines qui n'ont apparemment rien à voir. L'analyse des richesses, la classification des êtres vivants et la grammaire générale sont traitées comme trois expressions d'une même organisation du savoir.

Les Ménines

Le livre s'ouvre par la description d'un tableau, Les Ménines de Velázquez. Le peintre s'y représente au travail, le couple royal n'apparaît que dans un miroir au fond de la salle, et le regard du spectateur occupe la place même de ce modèle absent.

Cette page inaugurale n'est pas un ornement. Elle donne à voir ce que Foucault appelle la représentation classique : un dispositif où tout est représenté, sauf celui qui représente. L'absence du sujet au tableau prépare la thèse centrale du livre, selon laquelle l'homme n'a pas toujours été l'objet ni le fondement du savoir.

Trois épistémès

Foucault distingue trois configurations successives, séparées par des discontinuités brusques plutôt que par des transitions progressives.

À la Renaissance, le savoir s'organise autour de la ressemblance. Le monde est un tissu de similitudes, de convenances, d'analogies et de sympathies, que les signes reflètent : les mots appartiennent au même ordre que les choses, et connaître consiste à déchiffrer un texte du monde. L'érudition accumule les correspondances sans les hiérarchiser.

À l'âge classique, à partir du milieu du XVIIe siècle, la ressemblance cède devant la représentation et l'ordre. Le signe cesse d'appartenir au monde pour devenir l'instrument transparent d'une analyse. Connaître, c'est désormais ordonner, comparer, mesurer, établir des tableaux. La grammaire générale, l'histoire naturelle et l'analyse des richesses partagent cette forme, qui trouve son modèle dans l'idée d'une science universelle de l'ordre.

Au tournant du XIXe siècle, une nouvelle rupture installe l'épistémè moderne. L'historicité fait irruption : les langues ont une histoire, les vivants une évolution, la production une dynamique. À la grammaire générale succède la philologie, à l'histoire naturelle la biologie, à l'analyse des richesses l'économie politique. Le savoir se replie sur des forces qui ne se donnent plus directement dans la représentation, et il découvre la finitude comme condition de la connaissance.

L'invention de l'homme

C'est dans cette dernière configuration qu'apparaît l'homme, et Foucault insiste sur la nouveauté de cette apparition. Non pas l'être humain, évidemment présent de tout temps, mais l'homme comme objet paradoxal du savoir : à la fois objet empirique parmi d'autres et sujet dont l'activité rend la connaissance possible.

Foucault décrit cette figure comme un doublet empirico-transcendantal, tenu de fonder le savoir tout en s'y trouvant inclus, et il en repère les difficultés dans les sciences humaines nées au XIXe siècle. La psychologie, la sociologie et l'analyse des littératures occupent selon lui l'espace ouvert entre la biologie, l'économie et la philologie, sans jamais atteindre le statut des sciences dont elles se réclament.

La conclusion du livre suggère que cette figure est datée, et que la psychanalyse, l'ethnologie et la linguistique travaillent déjà à sa dissolution. Foucault y imagine que l'homme pourrait s'effacer comme un visage tracé sur le sable au bord de la mer. La formule a été abondamment citée, souvent comme une prophétie alors qu'elle énonce une possibilité.

Réception et postérité

Le livre est immédiatement associé au structuralisme alors dominant, aux côtés des travaux de Claude Lévi-Strauss et de la linguistique structurale. Foucault a refusé cette étiquette à plusieurs reprises, faisant valoir qu'il ne cherchait pas des structures invariantes mais des configurations historiques.

La polémique la plus vive vient de Jean-Paul Sartre, qui voit dans ce refus du sujet et de l'histoire comme processus une position politiquement conservatrice, et le dit publiquement en 1966. Le débat engage bien plus qu'un livre : il oppose deux conceptions du rôle de la philosophie, l'une centrée sur la liberté du sujet et l'engagement, l'autre sur les systèmes anonymes qui organisent le pensable.

Foucault prolongera et corrigera l'entreprise dans L'Archéologie du savoir, en 1969, où il précise sa méthode et abandonne certaines formulations trop massives. Son travail ultérieur, à partir de Surveiller et punir, déplacera l'accent de l'épistémè vers les rapports entre savoir et pouvoir, sans renier cette période.

Controverses

Les objections adressées au livre se sont concentrées sur trois points.

La première concerne la solidité historique de l'analyse. Des historiens des sciences ont reproché à Foucault des découpages trop nets, des ruptures postulées plutôt que démontrées, et un choix de sources orienté par la thèse qu'elles doivent soutenir. Ses défenseurs répondent que l'archéologie ne prétend pas à l'exhaustivité de l'histoire érudite et vise un autre niveau d'analyse.

La deuxième porte sur le statut de l'épistémè. Si chaque époque est enfermée dans sa configuration propre, comment Foucault peut-il décrire depuis la nôtre celles qui l'ont précédée, et d'où parle-t-il lorsqu'il annonce la fin de l'homme ? L'objection, qui vise une forme de relativisme, a été formulée sous des angles divers et Foucault en a reconnu la force sans y répondre par un système.

La troisième est politique, et c'est celle de Sartre : évacuer le sujet, ce serait retirer aux acteurs la possibilité de transformer leur situation. Les lecteurs de Foucault objectent que montrer l'historicité d'une figure est précisément ce qui en libère, puisque ce qui a commencé peut finir.

Aucune de ces discussions n'est close, et il vaut mieux les tenir ouvertes que prétendre les arbitrer.

Pour aller plus loin

Le livre est difficile et son ouverture sur Les Ménines trompe sur la suite. Une entrée raisonnable consiste à lire d'abord la préface, puis les chapitres consacrés à l'épistémè classique, avant d'affronter la dernière partie sur les sciences humaines. L'Archéologie du savoir fournit ensuite les clarifications méthodologiques que le livre de 1966 laisse implicites.