Épicure
Philosophe grec de l'époque hellénistique, fondateur de l'épicurisme et de l'école du Jardin à Athènes. Sa morale du plaisir, entendu comme absence de trouble (ataraxie), vise une vie sereine, libérée de la peur des dieux et de la mort.
Biographie
Épicure naît en 341 av. J.-C. sur l'île de Samos, où ses parents athéniens s'étaient installés comme colons, et meurt à Athènes en 270 av. J.-C. Sa vie traverse une période charnière, celle qui suit la mort d'Alexandre le Grand et voit se recomposer le monde grec. C'est dans ce monde hellénistique incertain qu'Épicure élabore une philosophie tournée vers la recherche de la sérénité.
Fils d'un maître d'école, Épicure se forme à la philosophie auprès de disciples de Démocrite, dont il retient l'atomisme, et il connaît aussi l'enseignement platonicien. Il revendiquera pourtant d'être un autodidacte, refusant de reconnaître ses dettes envers ses prédécesseurs, qu'il jugeait confus. À dix-huit ans, il se rend à Athènes pour son service militaire, à l'époque où enseignent encore les héritiers de Platon et d'Aristote.
Après des années d'errance et d'enseignement, à Mytilène puis à Lampsaque, Épicure s'installe définitivement à Athènes vers 306 av. J.-C. Il y achète une propriété avec un jardin, qui donnera son nom à son école : le Jardin. C'est à la fois une école de philosophie et une communauté de vie, où l'on s'efforce de mettre en pratique l'enseignement du maître.
Le Jardin présente une originalité remarquable pour son temps : il accueille des femmes et même des esclaves, ce qui était inhabituel parmi les écoles philosophiques. La vie y est simple, à l'écart de l'agitation politique, fondée sur l'amitié et la recherche commune du bonheur. Épicure y vit entouré de disciples fidèles, dans une atmosphère d'affection mutuelle. Il meurt à Athènes vers 270 av. J.-C., affaibli par la maladie (la tradition rapporte des calculs rénaux), en gardant, dit-on, la sérénité jusqu'à la fin.
Pensée principale
La philosophie d'Épicure poursuit un but unique et pratique : atteindre le bonheur, compris comme une vie sereine, libérée des troubles et des craintes. Tout son système, de la physique à la morale, est ordonné à cette fin. Il ne s'agit pas de spéculer pour spéculer, mais de guérir l'âme de ce qui l'agite. C'est pourquoi Épicure compare souvent la philosophie à une médecine de l'âme.
Le plaisir comme souverain bien
Épicure pose que le plaisir est le bien suprême et le but de la vie. Cette thèse, l'hédonisme, a souvent été mal comprise et caricaturée : on a fait de l'épicurisme une apologie de la jouissance débridée, alors que c'est presque l'inverse. Le plaisir qu'Épicure recherche n'est pas l'intensité des jouissances, mais l'absence de douleur du corps (l'aponie) et l'absence de trouble de l'âme (l'ataraxie). Le plaisir le plus haut est un état stable de paix, non une excitation.
De là découle une sagesse du désir. Épicure distingue les désirs naturels et nécessaires (manger, boire, s'abriter), faciles à satisfaire, les désirs naturels mais non nécessaires (les raffinements), et les désirs vains (la richesse, la gloire, le pouvoir), sans limite et source de tourments. Le sage apprend à se contenter des premiers et à se libérer des derniers. La frugalité n'est pas une privation mais une libération : qui sait se satisfaire de peu n'est pas l'esclave de ce qu'il ne peut obtenir.
La physique au service de la sérénité
La physique d'Épicure n'a pas d'autre but que de dissiper les peurs qui empêchent la sérénité. Reprenant l'atomisme de Démocrite, il soutient que tout est composé d'atomes et de vide, et que rien ne se fait par l'intervention des dieux. Les phénomènes naturels ont des causes naturelles, non divines.
De cette physique, Épicure tire un remède contre les deux grandes peurs humaines. La peur des dieux d'abord : si les dieux existent, ils vivent dans une parfaite béatitude et ne se mêlent pas des affaires humaines ; il est donc vain de les craindre. La peur de la mort ensuite, qu'Épicure cherche à dissoudre par un raisonnement célèbre : la mort n'est rien pour nous, car tant que nous sommes là, la mort n'est pas, et quand la mort est là, nous ne sommes plus. Il n'y a donc personne pour souffrir de la mort. Ce raisonnement, résumé dans la Lettre à Ménécée, vise à nous délivrer de l'angoisse qui empoisonne la vie. Le sage épicurien, libéré de ces craintes et maître de ses désirs, peut alors goûter, entre amis, la paix d'une vie simple.
Œuvres majeures
Épicure fut un auteur prolifique, à qui la tradition attribue une trentaine d'ouvrages, mais la quasi-totalité de son œuvre est perdue. Ce que nous en connaissons tient à quelques textes conservés et à des témoignages indirects, notamment ceux de Diogène Laërce, qui a transmis plusieurs textes capitaux dans sa biographie d'Épicure.
Trois lettres résument l'essentiel de sa doctrine. La Lettre à Hérodote expose la physique, l'atomisme et la théorie de la connaissance. La Lettre à Pythoclès traite des phénomènes célestes et météorologiques. La Lettre à Ménécée, la plus célèbre et la plus accessible, présente la morale : le rapport aux dieux, à la mort, la classification des désirs, la nature du plaisir. C'est le meilleur point d'entrée dans la pensée d'Épicure.
S'y ajoutent les Maximes capitales (ou Doctrines principales), un recueil de quarante sentences condensant les thèses fondamentales, et les Sentences vaticanes, autre recueil d'aphorismes découvert plus tardivement.
Pour le reste, la pensée d'Épicure nous est surtout parvenue par l'intermédiaire de son grand disciple romain Lucrèce, dont le poème De la nature des choses (De rerum natura) constitue l'exposé le plus complet et le plus magnifique de la physique et de la philosophie épicuriennes qui nous soit parvenu.
Postérité et influence
L'épicurisme fut, avec le stoïcisme, l'une des deux grandes philosophies de l'époque hellénistique et romaine. L'école d'Épicure, le Jardin, survécut plusieurs siècles, et sa doctrine connut une large diffusion dans le monde romain. Son plus illustre héritier fut le poète Lucrèce, dont le De rerum natura transmit l'épicurisme à la postérité latine avec une force poétique inégalée.
Pendant l'Antiquité tardive et le Moyen Âge, l'épicurisme fut largement rejeté et caricaturé, notamment par les penseurs chrétiens, qui voyaient dans le matérialisme atomiste et la négation de la providence divine une doctrine impie. Le mot « épicurien » prit alors le sens péjoratif, encore courant aujourd'hui, de jouisseur sans frein, contresens complet sur une philosophie de la frugalité et de la maîtrise des désirs.
La redécouverte du poème de Lucrèce à la Renaissance relança puissamment l'intérêt pour Épicure. À l'époque moderne, sa physique atomiste et sa morale du plaisir influencèrent de nombreux penseurs. Au XIXe siècle, le jeune Marx consacra sa thèse de doctorat à la différence entre les philosophies de la nature de Démocrite et d'Épicure, signe de l'importance qu'on lui reconnaissait.
Aujourd'hui, l'épicurisme connaît un regain d'intérêt notable. Sa morale de la mesure, sa réflexion sur le bonheur, son analyse des désirs et son remède contre la peur de la mort parlent à un public en quête de sagesse pratique. Comme racine lointaine, l'attention épicurienne au plaisir et à l'absence de douleur a aussi été reconnue parmi les sources anciennes de l'utilitarisme moderne. Épicure reste ainsi un interlocuteur vivant pour qui s'interroge sur l'art de bien vivre.
Pour aller plus loin
Épicure est d'un abord facile, et ses textes conservés sont brefs : c'est un auteur idéal pour une première rencontre avec la philosophie antique.
La Lettre à Ménécée est le texte à lire en priorité. Courte, claire, elle expose l'essentiel de la morale épicurienne, le rapport à la mort, la classification des désirs, la nature du plaisir. On la trouve dans de nombreuses éditions de poche, souvent accompagnée des Maximes capitales, elles aussi très accessibles.
Pour une présentation complète et poétique de la physique et de la philosophie épicuriennes, le De la nature des choses de Lucrèce reste irremplaçable, même s'il est plus long et plus exigeant.
Parmi les commentateurs modernes, plusieurs introductions accessibles à l'épicurisme et aux philosophies hellénistiques permettent de situer Épicure entre stoïcisme et scepticisme, et de comprendre l'enjeu commun de ces sagesses : atteindre la tranquillité de l'âme.
L'article « Epicurus » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et celui de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent des synthèses rigoureuses et à jour, en accès libre, utiles pour approfondir et écarter les contresens fréquents sur l'hédonisme épicurien.