John Langshaw Austin
Biographie
John Langshaw Austin est l'une des figures majeures de la philosophie britannique du XXe siècle. Mort jeune, à 48 ans, il laisse pourtant une œuvre dont l'influence dépasse largement la philosophie analytique pour rejoindre la linguistique, la sociologie, la théorie du droit, la critique littéraire et même certaines pratiques psychothérapiques. Son nom est attaché à la théorie des actes de langage (speech acts), qu'il fonde dans les années 1950 et qui transformera durablement notre manière de comprendre ce que parler veut dire.
Enfance et formation (1911-1933)
John Langshaw Austin naît le 26 mars 1911 à Lancaster, en Angleterre, dans une famille britannique de la classe moyenne aisée. Son père est architecte. La famille déménage en Écosse en 1922.
Austin fait ses études secondaires à Shrewsbury School, l'une des grandes public schools anglaises, puis entre en 1929 à Balliol College d'Oxford, où il étudie les Literae Humaniores (lettres classiques et philosophie, programme universitaire emblématique d'Oxford). Il s'y distingue rapidement par la précision et la rigueur de son intelligence. Il obtient son diplôme avec mention en 1933.
Cette formation classique, où la lecture précise des textes grecs et latins occupe une place centrale, marquera durablement son style philosophique : Austin reste toute sa vie un lecteur méticuleux, attentif aux nuances de l'expression, exigeant sur la formulation exacte.
Les débuts à Oxford (1933-1939)
Après ses études, Austin reste à Oxford comme fellow (chargé d'enseignement) à All Souls College à partir de 1933, puis à Magdalen College à partir de 1935. Il enseigne la philosophie, particulièrement la philosophie ancienne (Aristote notamment) et la théorie de la connaissance.
À cette époque, Oxford est traversée par les premières vagues de la philosophie analytique britannique : les héritiers de G.E. Moore et Bertrand Russell, les premiers échos du jeune Wittgenstein, le débat sur le positivisme logique rapporté de Vienne par A.J. Ayer (qui publie Language, Truth and Logic en 1936). Austin est attentif à ces débats sans s'y rallier complètement. Sa sensibilité philosophique le porte vers une attention aux subtilités du langage ordinaire plutôt que vers la construction de systèmes formels.
La Seconde Guerre mondiale et le renseignement (1940-1945)
L'entrée en guerre du Royaume-Uni en 1939 interrompt la carrière universitaire d'Austin. Il est mobilisé et affecté aux services de renseignement militaire britannique, plus précisément au MI6 (Secret Intelligence Service) et à des structures spécialisées.
Le rôle d'Austin pendant la guerre est considérable, bien que peu connu du public. Il devient l'un des responsables principaux de la cellule de renseignement sur l'ordre de bataille allemand (order of battle), qui doit fournir une cartographie précise des unités militaires ennemies sur le théâtre européen. Cette cellule joue un rôle décisif dans la préparation du débarquement de Normandie (juin 1944) : c'est en partie sur les analyses produites sous sa direction que sont planifiées les opérations alliées. Austin termine la guerre avec le grade d'officier supérieur et reçoit plusieurs distinctions (Officier de l'Ordre de l'Empire britannique en 1945, Croix de guerre française, Légion du Mérite américaine).
L'expérience du renseignement marque profondément Austin. Elle confirme sa conviction que la précision dans le langage a des enjeux considérables, et que la philosophie peut apprendre quelque chose des disciplines où une formulation imprécise peut coûter des vies. Plusieurs commentateurs ont vu dans son style philosophique précis et son obsession pour les distinctions fines un écho de cette expérience.
Le retour à Oxford et la consécration (1945-1952)
Après la guerre, Austin reprend sa carrière universitaire à Oxford. Il devient fellow à Magdalen College, puis en 1952, à 41 ans, il est nommé à la prestigieuse chaire de White's Professor of Moral Philosophy à Oxford. Cette chaire, l'une des plus anciennes et des plus importantes en philosophie morale en Grande-Bretagne, le place au sommet de la hiérarchie universitaire britannique.
Mais paradoxalement, Austin publie très peu : un seul article important pendant les années 1940, quelques autres dans les années 1950. Il préfère le travail oral, les seminars (séminaires de discussion intensive avec un petit groupe d'étudiants et de collègues), les conférences. Son influence se diffuse par la parole vivante, dans les célèbres « Saturday Mornings » : les samedis matins, Austin réunit des collègues philosophes et discute pendant des heures de problèmes très précis (la nature des excuses, l'analyse du verbe « savoir », les usages de « si » et « si seulement »).
Ces Saturday Mornings sont l'un des laboratoires intellectuels les plus féconds de la philosophie britannique d'après-guerre. Y participent notamment Isaiah Berlin, Stuart Hampshire, Gilbert Ryle (philosophe plus âgé mais en interaction constante), P.F. Strawson, H.L.A. Hart (qui fondera l'école d'Oxford de philosophie du droit), R.M. Hare.
Le mouvement de la « philosophie du langage ordinaire »
Austin devient avec Gilbert Ryle (de quelques années son aîné) la figure dominante de ce qu'on appellera la philosophie du langage ordinaire d'Oxford (ordinary language philosophy). Ce courant, dialoguant avec le second Wittgenstein de Cambridge, soutient que beaucoup de problèmes philosophiques traditionnels résultent d'une mauvaise compréhension du fonctionnement du langage ordinaire. L'analyse fine des usages effectifs du langage révèle des distinctions oubliées et peut dissoudre des problèmes mal posés.
Austin n'est pas un dogmatique de cette méthode : il ne soutient pas que tous les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage. Mais il considère que l'attention au langage ordinaire est un point de départ obligé. Sa formule fameuse résume cette conviction : « Le langage ordinaire n'est pas le dernier mot ; en principe il peut être complété, amélioré, surclassé. Mais il est le premier mot. »
Les conférences fondatrices
Plusieurs conférences importantes d'Austin pendant les années 1950 fondent sa réputation internationale :
- Conférences de Stockholm en 1952 sur la perception.
- Conférences de Gareth Evans Memorial Lectures en 1955 à Berkeley sur le « je sais ».
- Surtout, les William James Lectures de 1955 à l'Université Harvard, intitulées How to Do Things with Words. Ces douze conférences fondent la théorie des actes de langage (speech act theory). Elles seront publiées en 1962, deux ans après la mort d'Austin, et deviendront un classique majeur de la philosophie du XXe siècle.
La maladie et la mort prématurée (1959-1960)
Au début de 1959, à 47 ans, Austin commence à souffrir de symptômes qui se révèlent être ceux d'un cancer du poumon. Il refuse longtemps de ralentir son rythme de travail, mais doit finalement se faire opérer. La maladie progresse rapidement.
John Austin meurt le 8 février 1960 à Oxford, à 48 ans. Sa mort prive la philosophie britannique de l'une de ses figures les plus prometteuses, au moment où ses thèses commençaient à atteindre leur pleine maturité. Plusieurs projets en cours (notamment un livre sur l'éthique qu'il préparait) restent inachevés.
La publication posthume
L'essentiel de l'œuvre d'Austin est publié posthumement, à partir des notes manuscrites et des textes de conférences qu'il a laissés. Cette tâche est assurée par ses amis et collègues, particulièrement J.O. Urmson et G.J. Warnock :
- Philosophical Papers (Oxford UP, 1961). Recueil de ses articles publiés et de quelques inédits.
- How to Do Things with Words (Oxford UP, 1962). Édition des William James Lectures, qui établit la théorie des actes de langage.
- Sense and Sensibilia (Oxford UP, 1962). Reconstruction par Warnock de ses cours sur la perception, polémique avec A.J. Ayer.
Ces trois volumes constituent l'essentiel de l'œuvre disponible d'Austin. Comme dans le cas de Wittgenstein (mort en 1951 avec une œuvre largement inédite), comme dans le cas de Saussure dont le Cours de linguistique générale est lui aussi entièrement reconstruit par ses élèves, l'œuvre que nous lisons sous le nom d'Austin est en grande partie le fruit d'un travail éditorial posthume. Cette situation pose des questions textuelles dont il faut être conscient : les formulations exactes qu'on attribue à Austin ne sont pas toujours sûres au mot près.
La vie familiale
Austin épouse Jean Coutts en 1941, pendant la guerre. Le couple a quatre enfants. La vie familiale d'Austin est, par toutes les sources, harmonieuse et chaleureuse, à rebours de l'image parfois sèche que peut donner son style philosophique précis. Plusieurs anciens étudiants se souviennent d'un homme chaleureux et attentif, doté d'un humour fin, qui contrastait avec la rigueur intransigeante de son enseignement.
Une figure d'Oxford d'après-guerre
Austin incarne mieux que tout autre la philosophie d'Oxford des années 1945-1960 : exigence analytique, attention au langage, méfiance envers les grandes théorisations systématiques, valorisation du dialogue oral, élégance discrète du style. Mort à 48 ans, il n'aura pas eu le temps de voir le déclin progressif de cette tradition à Oxford et la montée d'autres orientations (philosophie de l'esprit, néo-kantisme rawlsien, philosophie morale post-Anscombe). Mais son influence, paradoxalement, se révélera durable et plurielle : par les actes de langage, il a touché bien au-delà du cercle d'Oxford et a marqué des disciplines très variées, comme on le verra dans la section sur sa postérité.
Pensée principale
La pensée d'Austin se concentre essentiellement autour d'un projet : montrer que la parole n'est pas seulement description du monde, mais aussi action dans le monde. Cette intuition, qui peut paraître évidente une fois formulée, va à rebours d'une tradition philosophique qui depuis Aristote a privilégié la dimension descriptive (vrai/faux) du langage et négligé sa dimension active. Austin en tire des conséquences considérables : non seulement pour la philosophie du langage, mais pour la théorie de l'action humaine, pour la pensée juridique, pour les sciences sociales. Mais sa pensée est aussi plus large : elle inclut une critique des oppositions philosophiques traditionnelles, une attention méthodique au langage ordinaire, une philosophie de la perception, une éthique attentive aux nuances de la conduite humaine.
La méthode : attention au langage ordinaire
Avant les contenus philosophiques, il faut comprendre la méthode d'Austin. C'est ce qu'on appelle la philosophie du langage ordinaire (ordinary language philosophy) d'Oxford : l'idée que beaucoup de problèmes philosophiques traditionnels peuvent être éclairés, et parfois dissous, par une attention fine aux usages effectifs du langage humain.
Austin ne soutient pas que tous les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage. Mais il soutient que :
- Les distinctions inscrites dans le langage ordinaire reflètent souvent des distinctions réelles que la pensée philosophique abstraite tend à effacer. Quand le langage ordinaire distingue (par exemple, par accident / par inadvertance / par mégarde), il y a généralement une raison.
- Les fausses oppositions philosophiques résultent souvent d'une mauvaise compréhension du langage. Par exemple, l'opposition rigide « réel / apparent » est trop simple pour les usages effectifs.
- L'examen patient du vocabulaire dont nous disposons (les nuances, les nuances de nuances) est un préliminaire utile à la philosophie.
Cette méthode se traduit par un travail systématique sur des familles de mots : « excuses », « savoir », « si », « comme », les verbes de perception, etc. Austin compile des listes, examine des cas, multiplie les distinctions. Son article fameux A Plea for Excuses (« Un plaidoyer pour les excuses », 1956) montre cette méthode en action sur le vocabulaire des excuses (by accident, by mistake, inadvertently, unintentionally, etc.).
L'image souvent associée à cette méthode est celle du dictionnaire : Austin disait préférer le dictionnaire à la plupart des œuvres philosophiques, parce qu'on y trouve l'expérience accumulée de milliers d'usages humains précis. Mais Austin n'est pas pour autant un simple lexicographe : il sait que le langage ordinaire n'est pas le dernier mot, qu'il peut être complété, amélioré, surclassé. Mais il est le premier mot, le point de départ obligé.
L'apport central : les actes de langage
L'apport philosophique central d'Austin est la théorie des actes de langage (speech act theory), développée dans les William James Lectures de 1955, publiées sous le titre How to Do Things with Words (1962).
Le problème de départ : les performatifs
Austin part d'une observation simple. Certains énoncés ne semblent pas décrire le monde, mais faire quelque chose dans le monde :
- « Je promets de venir demain » : ne décrit pas un état du monde, mais accomplit une promesse.
- « Je vous baptise au nom de Marc » (dit par un prêtre dans le cadre approprié) : ne décrit pas un baptême, c'est le baptême.
- « Je vous déclare mari et femme » (dit par un officier d'état civil) : ne décrit pas un mariage, c'est le mariage.
- « Je parie dix euros que vous échouerez » : ne décrit pas un pari, c'est un pari.
- « Je m'excuse » : ne décrit pas des excuses, c'est s'excuser.
Austin appelle ces énoncés des performatifs (par opposition aux constatifs, qui décrivent des états du monde et peuvent être vrais ou faux). Le performatif ne peut être « vrai » ou « faux » : il ne décrit pas. Il peut en revanche être heureux ou malheureux (en anglais felicitous / infelicitous) selon que les conditions de son accomplissement sont remplies ou non. Si je dis « je vous déclare mari et femme » mais que je ne suis pas officier d'état civil, mon performatif est malheureux : le mariage n'a pas lieu.
Les conditions de félicité
Austin analyse les conditions de félicité (felicity conditions) des performatifs. Pour qu'un performatif fonctionne, plusieurs conditions doivent être réunies :
- Il faut qu'existe une procédure conventionnelle acceptée qui ait l'effet voulu (pas de mariage possible sans institution du mariage).
- Les personnes et les circonstances doivent être appropriées (le prêtre, le couple, l'autel).
- La procédure doit être exécutée correctement et complètement.
- Les participants doivent souvent avoir les pensées et sentiments appropriés (sincérité de la promesse, etc.).
Si l'une de ces conditions n'est pas remplie, le performatif échoue. Austin distingue plusieurs types d'échec : le misfire (l'acte n'a pas lieu, par défaut de procédure ou de personne adéquate) et l'abuse (l'acte a lieu mais avec mauvaise foi, promesse insincère, etc.).
La généralisation : tout énoncé est un acte
Au fur et à mesure de ses conférences, Austin pousse plus loin son analyse. La distinction performatif / constatif, qui paraissait nette au début, se révèle moins claire qu'il n'y paraît. Tous les énoncés, y compris ceux qui paraissent purement descriptifs, font quelque chose en plus de décrire. Quand je dis « il pleut », je ne fais pas que décrire : je constate, j'affirme, je certifie. Et ces verbes (constater, affirmer, certifier) sont eux-mêmes des verbes d'action.
Austin propose alors une généralisation : tout énoncé est, en réalité, un acte de langage. Il faut analyser cet acte sous trois aspects :
Locutoire, illocutoire, perlocutoire
C'est la distinction la plus célèbre d'Austin. Tout énoncé peut être analysé sous trois angles :
- L'acte locutoire (locutionary act) : l'acte de dire quelque chose au sens grammatical et sémantique. Quand je dis « Tu devrais venir », l'acte locutoire est : prononcer ces mots, avec leur sens lexical, dans leur syntaxe.
- L'acte illocutoire (illocutionary act) : ce que je fais en disant ce que je dis. Dans « Tu devrais venir », l'acte illocutoire peut être : conseiller, ordonner, recommander, suggérer, supplier, selon le contexte. C'est la dimension d'action accomplie par et dans l'énonciation.
- L'acte perlocutoire (perlocutionary act) : les effets que je produis chez mon interlocuteur par le fait de dire. « Tu devrais venir » peut convaincre, vexer, faire douter, agacer, motiver. L'acte perlocutoire est l'effet effectivement produit.
Cette tripartition est fondamentale et a structuré toute la théorie ultérieure des actes de langage. Elle permet d'analyser finement ce qui se passe quand nous parlons. Elle montre que la parole est essentiellement une forme d'action au même titre que les autres actions humaines.
Les forces illocutoires
Austin esquisse une classification des actes illocutoires selon leur « force ». Il distingue cinq familles principales :
- Les verdictifs : rendre un verdict (juger, évaluer, estimer).
- Les exercitifs : exercer un pouvoir, droit ou influence (ordonner, recommander, désigner).
- Les commissifs : s'engager à faire quelque chose (promettre, jurer, garantir).
- Les comportementifs (en anglais behabitives) : réagir à un comportement (s'excuser, féliciter, condoléances).
- Les expositifs : exposer une vue, conduire un argument (affirmer, nier, répondre, citer, illustrer).
Cette classification a été ensuite reprise et raffinée par John Searle dans Speech Acts (1969), qui en a fait l'une des références canoniques de la philosophie du langage contemporaine.
La philosophie de la perception : Sense and Sensibilia
L'autre apport important d'Austin, moins connu en France, est sa philosophie de la perception, développée dans Sense and Sensibilia (1962, reconstruction posthume). Le titre est une parodie du Sense and Sensibility de Jane Austen.
Ce texte est une critique systématique de la théorie classique des sense-data (« données sensorielles ») soutenue par A.J. Ayer dans The Foundations of Empirical Knowledge (1940). Selon cette théorie, ce que nous percevons immédiatement, ce ne sont pas les objets eux-mêmes, mais des « données sensorielles » (couleurs, formes, sons) qui sont des intermédiaires entre nous et le monde. Cette théorie est l'héritière d'une longue tradition (Berkeley, Hume, Russell).
Austin la critique en montrant :
- Que la distinction « réel / apparent » (sur laquelle repose la théorie) est trop simple par rapport aux usages effectifs du langage. Il y a beaucoup de manières d'être « apparent » : par illusion, par hallucination, par méprise, par mauvaise lumière, etc. Aucune de ces situations ne justifie de poser un intermédiaire ontologique entre le sujet et le monde.
- Que les exemples mobilisés par les défenseurs de la théorie (mirages, illusions optiques) sont mal analysés. Quand je vois un mirage, je ne perçois pas une « donnée sensorielle » d'eau ; je suis trompé sur ce que je vois.
- Que la théorie repose sur une mauvaise généralisation à partir de cas particuliers (les illusions) vers une thèse sur toute la perception.
Cette critique est l'un des textes les plus brillants de la philosophie analytique d'après-guerre. Elle a contribué à discréditer la théorie des sense-data qui dominait alors.
La théorie de la connaissance : Other Minds
Dans son article Other Minds (1946), Austin discute la question classique du scepticisme envers les autres esprits (comment puis-je savoir que les autres ont des sensations, des pensées, comme moi ?).
Sa réponse n'est pas une réfutation théorique, mais une analyse fine du verbe « savoir » et des conditions ordinaires dans lesquelles nous disons que nous savons. Quand quelqu'un me dit « je sais qu'il a mal », il ne formule pas une thèse métaphysique sur le statut de la connaissance des autres esprits : il utilise « savoir » dans un sens ordinaire, qui se justifie par des considérations contextuelles (témoignage, comportement, expérience commune).
Austin propose dans cet article une analyse remarquable des performatifs épistémiques : « je sais », « je promets » fonctionnent de manière analogue. Quand je dis « je sais », je ne décris pas un état mental, je prends la responsabilité d'une affirmation : si elle se révèle fausse, je dois pouvoir l'admettre. « Je sais » est une garantie, pas une description.
L'éthique implicite : les excuses
L'article A Plea for Excuses (« Un plaidoyer pour les excuses », 1956) est l'un des plus accessibles d'Austin. Il propose une analyse fine du vocabulaire des excuses (by accident, by mistake, inadvertently, unintentionally, deliberately, on purpose, etc.).
Cette analyse, qui peut paraître purement linguistique, a en réalité des enjeux éthiques considérables. Le vocabulaire des excuses encode des distinctions subtiles sur la responsabilité humaine : on n'est pas responsable de la même manière selon qu'on a agi par accident, par inadvertance, par mégarde, intentionnellement. La philosophie morale, qui souvent simplifie en opposant « volontaire / involontaire », passe à côté de ces nuances.
Austin n'élabore pas de théorie morale systématique. Mais son attention au vocabulaire moral révèle une éthique implicite, qui valorise la précision dans le jugement et la nuance dans l'évaluation. Cette éthique de la précision se rapproche de celle de Iris Murdoch et de Bernard Williams (qui sera influencé par Austin).
Tensions et limites
La pensée d'Austin présente plusieurs tensions :
- Tension entre la dimension descriptive (analyse fine des usages) et la dimension thérapeutique (dissolution des problèmes philosophiques par cette analyse). Austin n'est pas toujours clair sur la question de savoir si l'analyse du langage doit régler les problèmes ou les éclairer.
- Tension entre l'attention au cas particulier et la généralisation théorique. La théorie des actes de langage est une généralisation considérable ; comment se concilie-t-elle avec le principe de partir du cas concret ?
- Tension entre la précision technique des distinctions et la portée philosophique des conclusions. Beaucoup des analyses d'Austin restent au niveau d'observations fines sans toujours en tirer les conséquences philosophiques générales.
- Tension entre anglocentrisme apparent (les analyses portent sur l'anglais) et portée universelle des thèses (les actes de langage existent dans toute langue). P.F. Strawson reprochera à Austin son ancrage trop étroit dans la spécificité de la langue anglaise.
Ces tensions n'invalident pas la pensée d'Austin ; elles indiquent les directions dans lesquelles ses successeurs ont prolongé son travail.
Un héritage productif
L'apport philosophique d'Austin, en dépit de la brièveté de sa vie et de la minceur de son œuvre publiée, a profondément transformé la philosophie du XXe siècle. La théorie des actes de langage est l'une des contributions philosophiques les plus durables de la seconde moitié du siècle. Elle a essaimé bien au-delà de la philosophie analytique : dans la linguistique (pragmatique), dans la sociologie (Pierre Bourdieu, Erving Goffman), dans la théorie du droit, dans la critique littéraire, dans les gender studies (Judith Butler s'appropriera la notion de performativité dans une direction très différente). C'est l'une des marques d'une grande pensée philosophique : qu'elle nourrisse des pratiques et des disciplines au-delà du cercle immédiat de ses lecteurs philosophiques.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Austin est, paradoxalement, à la fois mince et considérable. Pendant sa vie, il publie peu : une douzaine d'articles et quelques recensions. L'essentiel de l'œuvre que nous lisons aujourd'hui sous son nom est posthume, reconstruit à partir de ses notes manuscrites et de ses conférences par ses amis et collègues, particulièrement J.O. Urmson et G.J. Warnock. Cette situation textuelle, analogue à celle de Wittgenstein, doit être présente à l'esprit du lecteur : les formulations exactes qu'on attribue à Austin ne sont pas toujours sûres au mot près.
How to Do Things with Words (1962, posthume)
L'œuvre majeure d'Austin, et l'un des classiques de la philosophie du XXe siècle.
Origine et statut
Le texte est l'édition (par J.O. Urmson) des William James Lectures prononcées par Austin à l'université Harvard en 1955. Il s'agit de douze conférences, chacune d'environ une heure, dans lesquelles Austin développe sa théorie des actes de langage. Les conférences sont éditées à partir des notes manuscrites d'Austin et de notes prises par des auditeurs ; le texte publié n'est donc pas directement écrit par Austin lui-même.
Le livre paraît en 1962, deux ans après la mort d'Austin, chez Oxford University Press. Une deuxième édition révisée paraît en 1975, avec des corrections et des notes supplémentaires.
Contenu
Le livre déploie progressivement la théorie des actes de langage en douze leçons :
- Leçons I-IV : introduction de la distinction entre performatifs et constatifs. Analyse des conditions de félicité (felicity conditions) des performatifs. Typologie des échecs (misfires, abuses).
- Leçons V-VII : difficulté progressive de tenir la distinction performatif / constatif. Beaucoup d'énoncés apparemment constatifs ont une dimension performative cachée.
- Leçons VIII-X : abandon de la distinction performatif / constatif au profit d'une analyse plus générale. Introduction de la tripartition acte locutoire / acte illocutoire / acte perlocutoire.
- Leçons XI-XII : esquisse d'une classification des actes illocutoires en cinq catégories (verdictifs, exercitifs, commissifs, comportementifs, expositifs).
Importance
Le livre fonde la théorie des actes de langage (speech act theory), qui sera développée par John Searle dans Speech Acts (1969) et deviendra l'une des composantes majeures de la philosophie du langage et de la pragmatique linguistique contemporaines.
Son influence s'étend bien au-delà de la philosophie : linguistique (Émile Benveniste, Oswald Ducrot), sociologie (Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982), théorie du droit (analyse des actes juridiques comme performatifs), critique littéraire (théorie de la fiction comme actes de langage), gender studies (Judith Butler et la performativité du genre).
Traduction française
- Quand dire, c'est faire, traduction de Gilles Lane, Le Seuil, 1970 (rééd. coll. « Points Essais »). Le titre français, brillant, rend bien l'idée centrale du livre. Cette traduction est la référence en français.
Le titre original How to Do Things with Words est ironique : il se réfère à la tradition anglo-saxonne des manuels pratiques (« How to make friends and influence people »). Austin joue sur cette ironie pour souligner que les mots ne sont pas seulement des descriptions, mais des outils d'action.
Sense and Sensibilia (1962, posthume)
Le deuxième livre posthume d'Austin, reconstruit par G.J. Warnock à partir des notes des cours qu'Austin donnait régulièrement à Oxford sur la perception.
Statut textuel
Plus encore que How to Do Things with Words, Sense and Sensibilia est un texte reconstruit : Warnock a assemblé des notes de cours, des manuscrits, des notes d'étudiants pour produire un texte continu. Le titre joue sur le Sense and Sensibility de Jane Austen.
Contenu
Le livre est une critique systématique de la théorie classique des sense-data (« données sensorielles ») telle qu'elle est défendue par A.J. Ayer dans The Foundations of Empirical Knowledge (1940) et plus largement dans la tradition empiriste britannique (Berkeley, Hume, Russell).
Austin montre que :
- La distinction « réel / apparent », sur laquelle repose la théorie, est trop simple pour les usages effectifs du langage.
- Les exemples mobilisés (mirages, illusions optiques) sont mal analysés.
- La généralisation des cas d'illusion à toute la perception est injustifiée.
Le livre est célèbre pour son style polémique acéré, sa rigueur, et son humour discret. Il a contribué à discréditer la théorie des sense-data qui dominait la philosophie analytique du milieu du XXe siècle.
Traduction française
- Le Langage de la perception, traduction de Paul Gochet, Armand Colin, 1971. Bonne traduction française, parfois jugée légèrement vieillie aujourd'hui.
Philosophical Papers (1961, 1970, 1979)
Le recueil principal des articles d'Austin, édité par J.O. Urmson et G.J. Warnock.
Première édition en 1961, deuxième édition augmentée en 1970, troisième édition en 1979. Contient les principaux articles d'Austin publiés de son vivant et quelques inédits.
Articles principaux
- « The Meaning of a Word » (1940) : article ancien, déjà critique des fausses oppositions philosophiques sur le sens.
- « Other Minds » (1946) : sur le scepticisme à l'égard des autres esprits, et analyse remarquable du verbe « savoir » et des « performatifs épistémiques ». Article fondamental.
- « Truth » (1950) : analyse de la notion de vérité, en dialogue avec P.F. Strawson (qui répond dans le même volume des Proceedings of the Aristotelian Society).
- « A Plea for Excuses » (1956) : analyse fine du vocabulaire des excuses (by accident, by mistake, inadvertently, etc.). Texte programmatique de la méthode austinienne.
- « Performative Utterances » (1956) : conférence radiophonique qui présente, sous une forme brève, la théorie des performatifs développée dans les William James Lectures.
- « Ifs and Cans » (1956) : analyse minutieuse des usages de « si » et de « pouvoir » dans l'analyse de l'action. Texte important pour la philosophie de l'action.
- « Pretending » (1958) : analyse du verbe « faire semblant », qui éclaire la philosophie de l'action et la philosophie de la fiction.
Traduction française
- Écrits philosophiques, traduction de Lou Aubert et Anne-Lise Hacker, Le Seuil, 1994. Traduction des Philosophical Papers (3e édition), avec une bonne introduction.
Autres textes notables
Traduction de Frege
Avant la guerre, Austin a traduit en anglais un texte majeur de Gottlob Frege : Die Grundlagen der Arithmetik (1884) sous le titre The Foundations of Arithmetic (1950, traduction d'Austin). Cette traduction est elle-même un événement éditorial important : elle a contribué à faire connaître Frege dans le monde anglo-saxon. La préface d'Austin à cette traduction est un texte mineur mais éclairant.
Articles non recueillis
Quelques articles dispersés et quelques recensions importantes complètent le corpus austinien, mais ils n'ont pas été toujours réédités. La plupart sont aujourd'hui disponibles dans les Philosophical Papers.
Note sur le caractère posthume de l'œuvre
Il est important d'avoir conscience que l'essentiel de ce qu'on lit sous le nom d'Austin est posthume. Cette situation a plusieurs conséquences :
- La précision des formulations n'est pas toujours certaine. Quand Austin dit telle chose dans How to Do Things with Words, il s'agit en fait de la reconstruction par Urmson à partir de notes.
- Le caractère dialogique des séminaires oraux est perdu. Austin pensait beaucoup dans la discussion ; le texte écrit ne rend pas pleinement la nuance de ses positions, qui pouvaient évoluer dans un Saturday Morning.
- Les silences et hésitations d'Austin (sur certaines questions importantes) ne sont pas toujours préservés. Les éditeurs ont parfois donné un caractère plus définitif à des positions qu'Austin présentait avec plus de prudence.
Cela ne diminue pas la valeur philosophique de l'œuvre, mais invite à une certaine prudence interprétative. Pour les questions textuelles précises, le mieux est de consulter les éditions critiques modernes et les commentaires spécialisés.
L'œuvre comme programme
Plus encore qu'un système, l'œuvre d'Austin est un programme : une manière de faire de la philosophie qui passe par l'attention au langage, la patience des distinctions, la méfiance envers les grandes oppositions traditionnelles. Ce programme a été repris, prolongé, critiqué par toute une génération de philosophes (Strawson, Searle, Hare, Hart, Cavell). Il continue à inspirer, sous des formes renouvelées, une partie significative de la philosophie analytique contemporaine.
Cette dimension programmatique fait qu'on peut lire Austin de deux manières :
- Pour ses thèses (théorie des actes de langage, critique des sense-data, analyse des excuses) : il offre alors un ensemble de contributions philosophiques précieuses.
- Pour sa méthode (la philosophie comme attention patiente au langage ordinaire) : il offre alors un modèle de pratique philosophique qui dépasse le contenu de telle ou telle thèse particulière.
Les deux lectures sont complémentaires. Pour le lecteur français, qui n'a pas la même familiarité avec la tradition analytique d'Oxford, c'est souvent la première qui prime au premier abord ; mais la seconde, plus difficile à saisir, est sans doute aussi importante.
Postérité et influence
L'influence d'Austin a été l'une des plus larges et des plus diffuses de la philosophie du XXe siècle. Mort jeune avec une œuvre mince, il a pourtant transformé non seulement la philosophie analytique du langage, mais aussi des disciplines voisines (linguistique, sociologie, théorie du droit, critique littéraire, gender studies). Cette diffusion plurielle est l'une des marques d'une grande pensée philosophique : sa capacité à nourrir des champs très différents avec un noyau d'idées suffisamment fécondes pour se réinterpréter dans des contextes nouveaux.
Les héritiers directs : la philosophie du langage
John Searle et la systématisation
Le prolongement le plus direct d'Austin est l'œuvre de John Searle (né 1932), philosophe américain qui a été élève d'Austin à Oxford. Sa thèse, dirigée par P.F. Strawson après la mort d'Austin, soutient en 1959. Searle publie en 1969 Speech Acts. An Essay in the Philosophy of Language (traduction française : Les Actes de langage. Essai de philosophie du langage, Hermann, 1972), qui devient le texte de référence de la théorie systématique des actes de langage.
Searle apporte plusieurs prolongements importants :
- Une systématisation plus rigoureuse de la théorie austinienne, avec des conditions de félicité formulées plus précisément pour chaque type d'acte.
- Une classification des actes illocutoires en cinq catégories (assertifs, directifs, commissifs, expressifs, déclaratifs) qui révise la classification d'Austin.
- Une analyse de l'intentionnalité comme fondement des actes de langage, qui prolonge l'œuvre vers la philosophie de l'esprit.
Plus tard, Searle développera ces thèses dans Expression and Meaning (1979), Intentionality (1983), The Construction of Social Reality (1995, où la théorie des actes de langage permet de penser les institutions sociales comme des « faits institutionnels » créés par des actes performatifs collectifs).
P.F. Strawson et la critique constructive
P.F. Strawson (1919-2006), contemporain et ami d'Austin à Oxford, est l'un de ses principaux interlocuteurs critiques. Strawson n'est pas un disciple : il garde ses distances, critique certaines positions d'Austin (notamment sur la vérité, dans le grand débat de 1950 Truth). Mais ses propres travaux sur la référence (Individuals, 1959) et sur l'analyse du langage portent l'empreinte du dialogue avec Austin.
Donald Davidson et les analyses ultérieures
Donald Davidson (1917-2003) prolonge certaines questions austiniennes dans une autre direction : la philosophie de la signification (meaning) et de l'interprétation radicale. Son travail est plus formalisé qu'Austin, mais hérite de l'attention aux actes de discours et à l'interprétation.
L'extension à la linguistique : la pragmatique
Le passage d'Austin de la philosophie à la linguistique se fait par ce qu'on appellera la pragmatique : la branche de la linguistique qui étudie le langage en usage, dans le contexte d'énonciation, par opposition à la sémantique (qui étudie les significations en système).
Plusieurs linguistes ont mobilisé Austin pour fonder ou refonder la pragmatique :
- En France, Oswald Ducrot (né 1930) a profondément exploité Austin dans ses travaux sur la sémantique argumentative et sur l'énonciation. Ses livres (Dire et ne pas dire, 1972 ; Le Dire et le dit, 1984) sont des références.
- Émile Benveniste (1902-1976), dans ses Problèmes de linguistique générale (1966), élabore une théorie de l'énonciation qui dialogue avec Austin. Sa distinction entre « histoire » et « discours » prolonge les intuitions austiniennes.
- En anglais, Geoffrey Leech et Stephen Levinson (notamment dans Pragmatics, 1983, qui devient un manuel de référence international) ont fait d'Austin une figure tutélaire de la pragmatique linguistique.
Aujourd'hui, la pragmatique est l'une des branches majeures de la linguistique contemporaine. Elle s'enseigne dans toutes les universités. Austin est l'un de ses principaux ancêtres.
La sociologie : Pierre Bourdieu
L'influence la plus inattendue, et peut-être la plus profonde dans le monde francophone, est celle d'Austin sur Pierre Bourdieu (1930-2002). Le sociologue français consacre un livre majeur à la question : Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques (Fayard, 1982).
Bourdieu mobilise Austin pour fonder une sociologie du langage :
- Les performatifs ne fonctionnent que dans des conditions sociales précises (le prêtre, l'officier d'état civil, le diplôme), qui sont elles-mêmes le produit de luttes sociales et de rapports de pouvoir.
- Le « pouvoir des mots » n'est pas dans les mots eux-mêmes, mais dans l'autorité des locuteurs reconnus pour parler.
- Les actes de langage instituent et reproduisent les structures sociales (l'État, le diplôme, le mariage, le baptême sont autant d'actes institutionnels).
Cette lecture sociologique d'Austin a profondément marqué la sociologie française et internationale. Elle a transformé la manière de penser le langage dans les sciences sociales.
La théorie du droit : H.L.A. Hart et au-delà
L'autre grand héritier d'Austin est H.L.A. Hart (1907-1992), philosophe du droit à Oxford, contemporain et proche d'Austin. Hart applique les méthodes austiniennes à l'analyse du droit dans son ouvrage majeur The Concept of Law (1961, traduction française Le Concept de droit, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1976).
Hart montre comment :
- Les actes juridiques (jugements, contrats, lois, sentences) sont des actes de langage au sens austinien : performatifs institués qui produisent leurs effets dans les conditions appropriées.
- Le droit lui-même peut être analysé comme un système de règles qui codifient des actes de langage institués.
- L'autorité du droit repose sur des conditions de félicité analogues à celles des performatifs d'Austin.
Cette refondation austinienne du droit a transformé la philosophie du droit anglo-saxonne. Elle reste l'une des références majeures de la discipline.
La critique littéraire et la théorie de la fiction
Les actes de langage ont aussi nourri la théorie littéraire contemporaine. Plusieurs questions importantes :
- Comment fonctionne la fiction ? Les énoncés fictionnels (un personnage de roman dit « je vous aime ») sont-ils des actes de langage authentiques ou des « actes de langage simulés » ? Searle propose dans un article fameux (« The Logical Status of Fictional Discourse », 1975) une analyse en termes de « performatifs simulés ».
- Comment analyser les dialogues littéraires ? Les actes de langage offrent un cadre pour le faire finement.
- Comment penser le statut performatif de la littérature elle-même (le livre comme acte de langage de l'auteur) ?
Plusieurs théoriciens de la littérature ont mobilisé Austin : Stanley Fish (la communauté interprétative), Richard Ohmann, en France Gérard Genette dans ses analyses des dispositifs énonciatifs.
Les gender studies : Judith Butler
L'appropriation la plus inattendue, et la plus controversée, d'Austin par les sciences humaines contemporaines est celle de Judith Butler (née 1956), philosophe et théoricienne queer. Dans Gender Trouble (1990, traduction française Trouble dans le genre, La Découverte, 2005) et Bodies that Matter (1993), Butler reprend la notion de performativité dans une direction très différente de celle d'Austin.
Pour Butler, le genre n'est pas une essence pré-existante : c'est une performance continuée, un ensemble d'actes performatifs répétés qui constituent, et reconstituent, l'identité de genre. Les normes de genre ne décrivent pas des réalités préexistantes ; elles instituent par leur énonciation répétée ce qu'elles prétendent décrire.
Cette appropriation est philosophiquement très libre (Austin lui-même n'aurait probablement pas reconnu ses propres thèses dans le travail de Butler). Mais elle témoigne de la fécondité durable du concept de performativité, qui voyage très loin de son contexte d'origine.
La philosophie continentale et la déconstruction : Derrida et le débat avec Searle
L'autre extension majeure d'Austin a été son entrée dans la philosophie continentale par l'intermédiaire de Jacques Derrida. Dans son article Signature, événement, contexte (1971, repris dans Marges de la philosophie, 1972), Derrida propose une lecture déconstructionniste d'Austin, qui met en évidence des tensions internes à la théorie des actes de langage (notamment sur le statut des « cas extraordinaires » ou « parasitaires » comme la citation, le théâtre, la fiction, qu'Austin exclut de son analyse).
John Searle répond à Derrida dans Reiterating the Differences (1977), à la défense d'une lecture plus orthodoxe d'Austin. Derrida réplique dans Limited Inc (1977, longue réponse à Searle).
Ce débat Derrida-Searle est devenu un classique des rencontres ratées entre philosophie analytique et philosophie continentale. Il témoigne en tout cas de l'importance d'Austin : c'est sur son terrain que les deux traditions se confrontent, à partir de la lecture du même corps de textes.
Stanley Cavell et la philosophie ordinaire
Stanley Cavell (1926-2018), philosophe américain à Harvard, est l'un des plus profonds prolongateurs d'Austin. Élève d'Austin (qu'il a rencontré aux William James Lectures de 1955), Cavell intègre Austin à une réflexion philosophique plus large qui mobilise aussi le second Wittgenstein, Heidegger, Emerson et Thoreau.
Cavell développe ce qu'on appelle la philosophie du langage ordinaire (ordinary language philosophy) comme éthique de l'attention au langage. Pour Cavell, écouter attentivement comment nous parlons, c'est aussi une discipline éthique : être attentif à autrui, à soi, aux nuances du monde humain.
Ses ouvrages (Must We Mean What We Say?, 1969 ; The Claim of Reason, 1979 ; A Pitch of Philosophy, 1994) reprennent et étendent l'héritage austinien dans une direction plus existentielle et littéraire.
La réception française
La réception française d'Austin a été progressive :
- Années 1960-1970 : premières traductions (Quand dire, c'est faire, 1970 ; Le Langage de la perception, 1971). Reconnaissance philosophique dans le cadre de la philosophie du langage naissante en France.
- Années 1980 : appropriation sociologique (Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982) qui élargit considérablement le public.
- Années 1990-2000 : intégration dans les programmes universitaires de philosophie, de linguistique, de sociologie. Études francophones spécialisées (Sandra Laugier, Bruno Ambroise).
- Années 2010-2020 : prolongements féministes (Sandra Laugier sur le care), philosophie morale (la philosophie morale ordinaire après Anscombe).
La figure de Sandra Laugier (née 1961), philosophe française et l'une des grandes spécialistes contemporaines de la philosophie du langage ordinaire, est centrale dans la réception française d'Austin. Ses ouvrages (Du réel à l'ordinaire, 1999 ; L'Anthropologue et le philosophe. Autour de Stanley Cavell, 2007) ont contribué à faire connaître la portée philosophique d'Austin au-delà des cercles spécialisés.
Bilan d'une influence diffuse
L'influence d'Austin présente plusieurs particularités :
- Elle est plurielle : elle s'exerce dans des disciplines très variées, dont chacune retient des aspects différents.
- Elle est diffuse : beaucoup de praticiens utilisent les concepts austiniens (performatif, illocutoire) sans avoir nécessairement lu Austin de première main.
- Elle est durable : soixante-cinq ans après sa mort, Austin reste un auteur enseigné et discuté dans toutes les bonnes universités.
- Elle est internationale : son influence n'est pas restée britannique, elle s'est étendue aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Italie, et plus largement à toute la philosophie mondiale.
Cette diffusion durable et plurielle est l'une des meilleures preuves de la valeur philosophique d'une œuvre : qu'elle continue à parler, dans des contextes très différents, des questions qui se reformulent à chaque époque. Austin a touché un point qui n'a cessé de se révéler structurant : que la parole humaine est essentiellement action, et que cette dimension active a des enjeux sociaux, politiques, éthiques et littéraires considérables. La philosophie du langage du XXe siècle ne sera plus tout à fait la même après lui. Et bien au-delà de la philosophie, c'est notre manière de penser ce que parler veut dire qui en porte la trace, souvent sans le savoir.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Sandra Laugier, Du réel à l'ordinaire. Quelle philosophie du langage aujourd'hui ?, Vrin, 1999. La meilleure introduction française à la philosophie du langage ordinaire, où Austin occupe une place centrale.
- Bruno Ambroise, Qu'est-ce qu'un acte de parole ?, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2008. Introduction brève et accessible à la théorie des actes de langage.
- Geoffrey Warnock, J. L. Austin, Routledge, 1989. Introduction concise par l'un des éditeurs et compagnons d'Austin.
- Christoph Demmerling et Hauke Brunkhorst, Geist und Geistesgeschichte. Studien zu J.L. Austin, en allemand. Pour les germanistes.
Études philosophiques approfondies
- Bruno Ambroise, Qu'est-ce qu'un acte de parole ?, Vrin, 2008.
- Bruno Ambroise et Sandra Laugier (dir.), Philosophie du langage. Tome I : Signification, vérité et réalité, Vrin, 2009 ; Tome II : Sens, usage et contexte, Vrin, 2011. Anthologies de textes commentés.
- Sandra Laugier, L'Anthropologue et le philosophe. Autour de Stanley Cavell, L'Éclat, 2007. Sur Cavell et l'héritage austinien.
- Marina Sbisà et K.M. Turner (dir.), Pragmatics of Speech Actions, De Gruyter, 2013. Référence internationale en pragmatique.
- Mark Sainsbury et Michael Tye (dir.), Seven Puzzles of Thought and How to Solve Them, Oxford UP, 2012. Plus large, mais qui prolonge des questions austiniennes.
Sur la théorie des actes de langage
- John Searle, Speech Acts. An Essay in the Philosophy of Language, Cambridge UP, 1969 (traduction française : Les Actes de langage, Hermann, 1972). Le classique du prolongement systématique d'Austin.
- John Searle, Expression and Meaning. Studies in the Theory of Speech Acts, Cambridge UP, 1979. Études complémentaires.
- John Searle, The Construction of Social Reality, Free Press, 1995 (traduction française : La Construction de la réalité sociale, Gallimard, 1998). Application de la théorie des actes de langage à l'institution sociale.
- Daniel Vanderveken, Les Actes de discours, Mardaga, 1988. Formalisation logique de la théorie.
Sur la critique sociologique : Bourdieu
- Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982. Lecture sociologique majeure d'Austin.
- Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Le Seuil, 2001 (rééd.). Reprend et prolonge les analyses de 1982.
Sur la critique déconstructionniste : Derrida
- Jacques Derrida, « Signature, événement, contexte », dans Marges de la philosophie, Minuit, 1972.
- Jacques Derrida, Limited Inc, Galilée, 1990 (traduction française de la réponse à Searle).
- John Searle, « Reiterating the Differences. A Reply to Derrida », Glyph, 1, 1977.
Sur l'héritage gender studies
- Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2005 (1990).
- Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Éditions Amsterdam, 2008 (1997). Reprise plus explicitement austinienne.
- Sandra Laugier (dir.), Tous vulnérables ? Le care, les animaux et l'environnement, Payot, 2012. Prolongements éthiques.
Sur l'héritage juridique
- H.L.A. Hart, Le Concept de droit, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1976 (1961). Refondation austinienne du droit.
- Bruno Ambroise, La Pragmatique de la communication juridique, en plusieurs articles.
Œuvres d'Austin disponibles en français
Œuvre principale
- Quand dire, c'est faire, traduction de Gilles Lane, Le Seuil, 1970 (rééd. coll. « Points Essais »). Traduction de How to Do Things with Words. La référence française.
Autres œuvres
- Écrits philosophiques, traduction de Lou Aubert et Anne-Lise Hacker, Le Seuil, 1994. Traduction des Philosophical Papers, recueil de ses articles principaux.
- Le Langage de la perception, traduction de Paul Gochet, Armand Colin, 1971. Traduction de Sense and Sensibilia.
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Austin, plusieurs entrées sont possibles :
- Pour découvrir Austin : commencer par l'article « Performative Utterances » (1956), conférence radiophonique brève qui présente la théorie des performatifs sous une forme accessible. Disponible dans les Écrits philosophiques (Le Seuil, 1994). Texte d'une trentaine de pages, parfait pour une première rencontre.
- Pour la pensée centrale : Quand dire, c'est faire (Le Seuil). Lecture exigeante mais récompensée. Le texte est progressif : il faut accepter que la position d'Austin change au cours du livre (de la distinction performatif/constatif à la tripartition locutoire/illocutoire/perlocutoire). C'est intentionnel : Austin pense en se corrigeant.
- Pour la méthode : lire « A Plea for Excuses » (« Un plaidoyer pour les excuses ») dans les Écrits philosophiques. Texte programmatique qui montre la méthode austinienne en action sur un vocabulaire concret.
- Pour la philosophie de la perception : Le Langage de la perception (Armand Colin). Lecture polémique brillante.
- Pour une introduction commentée : Sandra Laugier, Du réel à l'ordinaire (Vrin, 1999) reste excellent.
- Pour prolonger : Searle, Les Actes de langage (Hermann, 1972) systématise et prolonge. Bourdieu, Ce que parler veut dire (Fayard, 1982) ouvre à la dimension sociologique.
Sur le contexte philosophique d'Oxford
- Geoffrey Warnock, English Philosophy since 1900, Oxford UP, 1958 (rééd.).
- A.J. Ayer, Philosophy in the Twentieth Century, Vintage, 1984.
- Avrum Stroll, Twentieth-Century Analytic Philosophy, Columbia UP, 2000.
- Stanley Cavell, Must We Mean What We Say?, Cambridge UP, 1969. Témoignage de l'un des plus profonds héritiers d'Austin.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « John Langshaw Austin » par Guy Longworth, plato.stanford.edu. Synthèse universitaire de qualité, libre d'accès.
- Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « John Langshaw Austin (1911-1960) ». Plus accessible.
Note pratique
La lecture d'Austin a une difficulté particulière : son style est précis, sec, ironique, profondément ancré dans la culture britannique. La traduction française rend mal une partie de l'humour discret du texte original. Si l'on a un niveau d'anglais suffisant, il est très enrichissant de lire Austin en version originale, particulièrement How to Do Things with Words, dont la prose est l'une des plus élégantes de la philosophie du XXe siècle.
Pour le lecteur français qui aborde Austin, il faut accepter quelques particularités :
- Le rythme : Austin avance à petits pas, en multipliant les distinctions. C'est volontaire. La pensée se construit dans cette minutie. Il ne faut pas s'attendre à de grandes thèses globales martelées.
- L'ironie : Austin sourit souvent, sans en faire la démonstration. La précision est aussi une discipline d'humour.
- La proximité avec le langage ordinaire : Austin part toujours d'exemples concrets, banals, parfois triviaux. Cette banalité apparente est philosophiquement chargée.
- Les silences : Austin n'épuise pas les questions qu'il pose. Il préfère ouvrir des pistes que conclure. C'est une philosophie de l'attention, plus que de la démonstration.
Ces particularités font qu'Austin gagne à être lu plusieurs fois, à des moments différents, en revenant sur les distinctions qu'il propose pour vérifier qu'on les a bien saisies. C'est une fréquentation qui récompense la patience, au-delà de l'apparente simplicité initiale.