Libéralisme politique
Titre original : Political Liberalism
Publication : 1993
Type : Traite
Analyse
Vingt-deux ans séparent Théorie de la justice de Political Liberalism, publié en 1993. Pendant ces deux décennies, Rawls a répondu aux objections, donné des conférences, publié des articles, et il a fini par juger qu'une partie de son premier livre reposait sur une erreur. Non pas une erreur dans les deux principes de justice, qu'il maintient, mais dans la façon dont il avait cru pouvoir les fonder.
L'aveu figure dans l'introduction, et il est franc. Théorie de la justice supposait que, dans une société bien ordonnée, tous les citoyens adhéreraient aux mêmes principes pour les mêmes raisons, celles d'une doctrine morale commune proche de Kant. Or une telle unanimité ne peut être obtenue que par la contrainte. Le pluralisme des conceptions du bien n'est pas un accident à corriger : c'est le résultat normal de l'exercice de la raison dans des institutions libres, et Rawls l'appelle le fait du pluralisme raisonnable. Une conception de la justice qui exigerait son abolition est donc inapplicable, et une société libérale qui la mettrait en œuvre cesserait de l'être.
Le problème reformulé
La question du livre tient en une phrase : comment une société juste et stable peut-elle durer entre des citoyens libres et égaux profondément divisés par des doctrines religieuses, philosophiques et morales raisonnables mais incompatibles ?
Chacun des termes compte. « Raisonnables » exclut le fanatisme et l'arbitraire, mais pas le désaccord : deux doctrines peuvent être également raisonnables et inconciliables, parce que les jugements portés sur les questions ultimes dépendent d'expériences, de traditions et d'appréciations de preuves que Rawls appelle les charges du jugement. « Stable » ne signifie pas maintenue par la force ni par un équilibre d'intérêts : une stabilité qui ne tiendrait qu'à cela serait un modus vivendi, défait dès que le rapport de forces change.
La réponse de Rawls consiste à restreindre délibérément l'ambition de sa théorie. La conception politique de la justice ne sera pas déduite d'une doctrine morale complète, elle sera élaborée indépendamment de toutes. C'est le sens du mot « politique » dans le titre : non pas une philosophie du bien applicable à la vie entière, mais une conception limitée à la structure de base de la société, construite à partir d'idées déjà présentes dans la culture publique des démocraties.
Le consensus par recoupement
L'instrument central du livre porte le nom d'overlapping consensus, traduit en français par consensus par recoupement. L'idée est qu'une même conception politique de la justice peut être approuvée par des citoyens qui l'approuvent pour des raisons différentes, chacun l'enracinant dans sa propre doctrine compréhensive.
Un catholique peut soutenir les libertés fondamentales au nom de la dignité de la personne créée, un utilitariste au nom des conséquences, un kantien au nom de l'autonomie, un agnostique au nom de son expérience historique des persécutions. Les raisons ne se recoupent pas ; la conclusion, elle, se recoupe, et c'est ce recouvrement qui porte les institutions. La conception politique devient alors ce que Rawls appelle autonome par rapport aux doctrines, sans être neutre quant à ses propres valeurs - elle en a, et elle les assume.
Cette construction a été attaquée des deux côtés. Jürgen Habermas objecte qu'on ne peut pas se passer d'un point de vue moral antérieur aux visions du monde, et que Rawls, en prétendant éviter la métaphysique, en présuppose une. Chantal Mouffe lui reproche l'inverse : d'évacuer le conflit, qui est selon elle constitutif du politique, en reléguant hors du champ public tout désaccord substantiel. Rawls a répondu à Habermas dans un échange publié en 1995, en soutenant que sa conception reste politique parce qu'elle ne prétend pas à la vérité mais au caractère raisonnable.
La raison publique
La troisième partie développe la notion qui a eu le plus d'effets pratiques. Lorsqu'ils délibèrent sur les questions constitutionnelles essentielles et sur les matières de justice fondamentale, les citoyens et surtout les responsables publics doivent avancer des raisons que les autres pourraient raisonnablement accepter, c'est-à-dire des raisons tirées de la conception politique elle-même et non de leur doctrine particulière.
Rawls nomme cette exigence le devoir de civilité. Elle ne prescrit pas de taire ses convictions : elle demande que l'argument présenté dans l'arène publique puisse être reconnu comme un argument par ceux qui ne partagent pas la conviction qui l'inspire. Invoquer un texte sacré pour justifier une loi contraignante ne satisfait pas à cette exigence ; invoquer un principe d'égale liberté y satisfait, quelle que soit la source privée de l'attachement qu'on lui porte.
Rawls a assoupli cette doctrine dans « L'idée de raison publique reconsidérée » (1997), en admettant que des raisons compréhensives soient introduites dans le débat à condition que des raisons politiques soient fournies en temps voulu. Il donne lui-même pour exemple les discours abolitionnistes et le mouvement des droits civiques, où l'argument religieux a servi la justice politique.
Ce qui change, ce qui demeure
Les deux principes de justice de 1971 survivent, mais leur statut change. Ils ne sont plus le résultat d'une théorie morale générale, ils sont l'objet possible d'un accord entre doctrines. La position originelle n'est plus un argument sur la rationalité pratique en général, elle devient un procédé de représentation, une façon de rendre explicites des idées déjà contenues dans la culture politique démocratique.
Ce retrait a été diversement apprécié. Certains y voient une maturation : Rawls prend au sérieux le pluralisme qu'il avait sous-estimé. D'autres y voient un affaiblissement : la théorie perd sa prétention à la vérité et se contente de décrire ce sur quoi les démocraties libérales peuvent déjà s'entendre, ce qui la rend moins capable de les critiquer. Les théoriciens communautariens, Michael Sandel en particulier, soutiennent que le libéralisme politique continue de présupposer une certaine conception de la personne, détachée de ses attachements, et qu'il n'est donc pas aussi indépendant qu'il le prétend.
Postérité
Le livre a déplacé le centre de gravité de la philosophie politique anglophone. La notion de raison publique a engendré une littérature considérable, en particulier sur la place des arguments religieux en démocratie. Le Droit des peuples (1999) étendra la méthode aux relations internationales. En France, la réception a été plus tardive et plus critique, souvent menée depuis des traditions - républicaine, habermassienne, communautarienne - qui lui opposent leurs propres exigences.
Sources
Sources principales
Rawls, John, Political Liberalism, Columbia University Press, 1993 ; trad. fr. Catherine Audard, Libéralisme politique, PUF, 1995. Texte primaire. L'introduction et les conférences I, IV et VI ont servi pour le fait du pluralisme raisonnable, le consensus par recoupement et la raison publique.
Audard, Catherine, John Rawls. Politique et métaphysique, PUF, 2007. La traductrice française de Rawls a servi ici pour la distinction entre conception politique et doctrine compréhensive, et pour l'histoire du tournant de 1993.
Habermas, Jürgen et Rawls, John, Débat sur la justice politique, Cerf, 1997, qui reprend l'échange paru dans le Journal of Philosophy en 1995. Utilisé pour l'objection sur la neutralité et la réponse de Rawls.
Wikipédia EN, article « Political Liberalism », consulté en novembre 2026, pour la structure de l'ouvrage.
Bibliographie et lectures recommandées
Rawls, John, « The Idea of Public Reason Revisited », University of Chicago Law Review, 1997.
Mouffe, Chantal, Le Politique et ses enjeux. Pour une démocratie plurielle, La Découverte, 1994.
Sandel, Michael, Le Libéralisme et les limites de la justice, Seuil, 1999 pour la traduction française.
Maclure, Jocelyn et Taylor, Charles, Laïcité et liberté de conscience, La Découverte, 2010, pour une application contemporaine de la raison publique.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Charles Margrave Taylor a commenté
- Jürgen Habermas figure dans le dialogue