La justice comme équité
Aussi appelé : Justice as fairness, Théorie rawlsienne de la justice
Conception élaborée par John Rawls, selon laquelle les principes de justice sont ceux que des personnes libres et égales choisiraient dans une situation initiale équitable. L'équité porte sur la procédure du choix, non sur le résultat de la répartition.
Ce que le nom veut dire
Justice as fairness ne signifie pas que la justice et l'équité sont une même chose. Rawls a plusieurs fois corrigé cette lecture. La formule dit ceci : les principes de justice sont ceux que des personnes libres et égales choisiraient si la situation du choix était elle-même équitable.
L'équité porte donc sur la procédure, non sur le résultat. On ne juge pas une répartition en la comparant à un idéal de partage, on la juge d'après la manière dont ses règles ont été adoptées. Cette idée est ancienne - c'est celle du contrat - mais Rawls la radicalise en imposant sur la situation initiale des conditions très fortes, destinées à écarter tout ce qui donnerait un avantage de négociation.
La traduction française a fixé « équité » pour fairness, en partie faute de mieux. Fairness en anglais ordinaire s'emploie dans le jeu, dans l'arbitrage, dans le partage entre enfants : il désigne l'absence de triche et de favoritisme plus que la proportion exacte. Il faut garder cette coloration à l'esprit : le problème de Rawls est celui de la règle du jeu, pas celui du gâteau.
Une doctrine qui s'est transformée
Le concept a une histoire, et la négliger produit des contresens.
Il apparaît dans un article de 1958, Justice as Fairness, où Rawls propose déjà l'idée d'un accord entre personnes placées dans des conditions qui les empêchent de connaître leur position particulière. L'article est court, la construction encore sommaire.
Il prend sa forme célèbre dans la Théorie de la justice, en 1971. Le livre présente la justice comme équité comme une théorie morale complète, concurrente de l'utilitarisme, applicable à la structure de base de la société, c'est-à-dire aux grandes institutions qui déterminent la vie des personnes avant tout choix individuel.
Il se déplace ensuite nettement. À partir du milieu des années 1980, Rawls insiste sur le caractère politique et non métaphysique de sa doctrine : elle ne repose sur aucune conception du bien ni sur aucune anthropologie générale, mais cherche les termes d'une coopération que des citoyens profondément divisés sur le sens de la vie pourraient tous accepter. Cette version, exposée dans Libéralisme politique en 1993, introduit les notions de consensus par recoupement et de raison publique.
Il est reformulé une dernière fois dans La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, publiée en 2001. Ce livre tardif, plus clair que le premier, est aujourd'hui la meilleure entrée dans la doctrine, et il corrige plusieurs formulations de 1971.
Ainsi, quand un auteur critique la justice comme équité, il importe de savoir laquelle il visait.
Le dispositif du choix
Le mécanisme est connu. Rawls demande d'imaginer des représentants chargés de choisir les principes qui régiront leur société, placés dans une position initiale où un voile d'ignorance leur cache tout ce qui les singularise : leur classe, leur fortune, leurs talents, leur sexe, leur génération, leur conception du bien, leurs convictions religieuses. Ils savent en revanche comment fonctionne une société, ce qu'est l'économie, et que chacun aura besoin de certains biens quelle que soit sa vie.
L'ignorance n'est pas une hypothèse sur la nature humaine, c'est un filtre. Elle retire des délibérations les informations qui permettraient de faire pencher les règles de son côté. Elle traduit en dispositif une intuition morale simple : un principe n'est juste que si l'on peut l'accepter sans savoir d'avance s'il nous profitera.
Il y a là un prolongement direct du contrat social et, plus précisément, de Kant : la justice est ce que des êtres raisonnables peuvent se prescrire mutuellement, et l'autonomie consiste à n'obéir qu'à des règles dont on pourrait être l'auteur.
Les deux principes
Du dispositif Rawls tire deux principes, qu'il ordonne.
Le premier garantit à chacun un ensemble égal de libertés de base : libertés politiques, liberté de conscience et de pensée, libertés de la personne, droits inscrits dans l'État de droit. Ce principe a la priorité absolue : on ne compense pas une atteinte à la liberté par un gain économique.
Le second porte sur les inégalités sociales et économiques, qu'il n'interdit pas mais soumet à deux conditions. D'abord l'égalité équitable des chances, qui exige plus que l'absence de discrimination formelle, puisqu'elle demande que les positions soient effectivement accessibles à talents égaux, indépendamment de l'origine sociale. Ensuite le principe de différence : les inégalités ne sont admises que si elles profitent le plus possible aux membres les moins avantagés de la société.
Ce second principe est l'apport le plus caractéristique de Rawls. Il ne réclame pas l'égalité des résultats, il n'accepte pas non plus l'inégalité comme un fait de nature : il la traite comme un dispositif institutionnel dont la justification se mesure à ce qu'il apporte aux plus démunis. Rawls refuse d'ailleurs que les talents naturels donnent un titre moral à une part plus grande, puisque personne ne les a mérités.
Usages concurrents de l'expression
Comme souvent, le nom circule plus largement que la doctrine, et plusieurs usages cohabitent.
Dans son sens strict, il désigne la théorie de Rawls avec ses deux principes et son dispositif de choix. Dans un sens plus large, on l'emploie pour toute conception procédurale de la justice, qui juge les règles par l'équité de leur adoption plutôt que par leurs résultats. Dans un sens encore plus vague, répandu dans le débat public, il sert à désigner n'importe quelle exigence de répartition attentive aux plus défavorisés, ce qui perd l'essentiel du propos.
Un quatrième usage, propre à la philosophie politique récente, oppose la justice comme équité, qui part des institutions, aux approches qui partent des situations individuelles, comme la théorie des capabilités. La discussion porte alors sur l'objet même de la justice.
Les grandes objections
La fécondité de la doctrine se mesure à la qualité de ses adversaires.
Robert Nozick conteste le principe de différence au nom du droit de propriété : si des transferts et des échanges sont chacun légitimes, leur résultat est légitime, quelle que soit la forme de la distribution obtenue. Vouloir que la répartition d'ensemble ait une certaine allure revient à traiter les biens comme s'ils tombaient du ciel, alors qu'ils viennent de quelqu'un.
Michael Sandel et les auteurs rangés sous l'étiquette du communautarisme attaquent l'anthropologie supposée par le voile d'ignorance. Un sujet dépouillé de ses appartenances, de son histoire et de ses attachements n'est pas un sujet neutre : c'est une fiction qui favorise une certaine conception de la vie bonne, celle de l'individu qui choisit. Rawls a répondu en déplaçant sa doctrine du terrain moral vers le terrain politique, ce qui a modifié le débat sans le clore.
Jürgen Habermas a mené avec lui, au milieu des années 1990, une discussion restée célèbre. Il objecte que la construction rawlsienne remplace la délibération réelle des citoyens par le raisonnement d'un théoricien, et que la légitimité ne se modélise pas : elle se produit dans la discussion publique.
Amartya Sen conteste la mesure. Les biens premiers de Rawls, revenu, droits, occasions, ne nous disent pas ce que les gens peuvent effectivement faire : à ressources égales, une personne handicapée ou illettrée n'a pas les mêmes possibilités réelles. Il faut donc juger non les moyens mais les libertés concrètes.
Des critiques féministes, enfin, ont souligné que la structure de base chez Rawls laissait la famille dans une zone d'ombre, alors que la division du travail domestique détermine très largement l'accès réel aux positions.
Portée actuelle
La justice comme équité reste un repère même pour ceux qui la rejettent, parce qu'elle a fourni un vocabulaire commun : structure de base, biens premiers, priorité des libertés, situation des plus défavorisés, raison publique. Dans les débats contemporains sur la fiscalité, sur l'école, sur la santé ou sur la justice entre générations, la question rawlsienne revient sous une forme simple : cette règle serait-elle acceptable par quelqu'un qui ne saurait pas quelle place elle lui assignera ?
Sa limite la plus souvent relevée aujourd'hui est son cadre. Rawls raisonne sur une société fermée, à laquelle on appartient par naissance et que l'on quitte par la mort. Les questions de justice globale, de migrations et d'environnement obligent à le dépasser, ce qu'il a lui-même tenté tardivement en traitant du droit des peuples, avec des résultats que ses propres héritiers jugent insuffisants.