John Bordley Rawls
Le philosophe politique le plus influent du XXᵉ siècle. Sa Théorie de la justice (1971) rénove la philosophie politique anglo-saxonne en fondant la démocratie libérale égalitaire sur le dispositif de la position originelle et du voile d'ignorance.
Biographie
John Bordley Rawls naît le 21 février 1921 à Baltimore (Maryland, États-Unis). Son père William Lee Rawls est avocat fiscaliste à succès, sa mère Anna Abell Stump est militante des droits civiques et féministe. La famille compte cinq fils ; deux d'entre eux meurent dans l'enfance après avoir été contaminés par le jeune John lui-même (diphtérie pour l'un, pneumonie pour l'autre). Ce traumatisme infantile aurait, selon plusieurs commentateurs, conditionné sa réflexion ultérieure sur la chance et le hasard moral.
Élevé dans le Baltimore ségrégué de l'entre-deux-guerres, Rawls fréquente la Calvert School puis la Kent School (Connecticut). Il entre à l'université de Princeton en 1939 et obtient son diplôme avec mention en 1943, après quoi il s'engage dans l'armée. Il sert dans le Pacifique (Nouvelle-Guinée, Philippines, Japon) comme fantassin. Son unité est l'une des premières à entrer à Hiroshima en septembre 1945, ce qui le marque profondément. L'expérience de la guerre, et notamment l'usage de la bombe atomique, l'éloigne définitivement de toute carrière militaire et religieuse (il avait envisagé d'entrer dans les ordres).
Rawls reprend ses études à Princeton après la guerre, obtient son doctorat de philosophie en 1950 sur une thèse de philosophie morale. Il enseigne à Princeton (1950-1952), Oxford (1952-1953, comme Fulbright Fellow), Cornell (1953-1959), MIT (1960-1962), avant de rejoindre Harvard en 1962 où il restera jusqu'à sa retraite en 1991. Il occupera la James Bryant Conant University Professorship, l'une des chaires les plus prestigieuses de Harvard.
Discret, peu médiatique, presque solitaire dans sa méthode de travail, Rawls publie pendant deux décennies des articles importants - notamment « Justice as Fairness » (1958) - mais c'est en 1971 que paraît son œuvre maîtresse : A Theory of Justice (Théorie de la justice). Le livre, fruit de vingt ans de réflexion et de remaniements, rencontre un succès international considérable. Il transforme la philosophie politique anglo-saxonne et déclenche des décennies de débats. Trois ans plus tard paraît la critique libertarienne de Robert Nozick (Anarchy, State, and Utopia, 1974), ouvrant l'un des grands débats philosophiques contemporains.
Rawls passe les décennies suivantes à approfondir, défendre et reformuler sa théorie face aux critiques de toutes provenances : communautariens (Sandel, MacIntyre, Charles Taylor), libertariens (Nozick), féministes (Susan Okin), théoriciens du discours (Habermas). Political Liberalism (1993) reformule sa théorie comme « libéralisme politique » distinct d'une doctrine compréhensive du bien. The Law of Peoples (1999) étend la réflexion aux relations internationales. Justice as Fairness : A Restatement (2001) propose une version finale et synthétique.
En 1995, Rawls subit le premier d'une série d'AVC qui ralentissent considérablement son travail. Il reçoit la National Humanities Medal du président Bill Clinton en 1999, distinction publique exceptionnelle pour un philosophe académique. Il meurt à Lexington (Massachusetts) le 24 novembre 2002, à l'âge de quatre-vingt-un ans.
Vie privée discrète : Rawls épouse en 1949 Margaret Warfield Fox, professeur d'art à Wellesley College ; ils ont quatre enfants. Il refuse la plupart des entretiens et des honneurs publics ostentatoires. Cette discrétion, étonnante chez un philosophe de son influence, est l'un des traits qui frappent ses étudiants - parmi lesquels Thomas Nagel, Christine Korsgaard, T. M. Scanlon, Onora O'Neill et Joshua Cohen, qui formeront l'école rawlsienne contemporaine.
Pensée principale
Le projet : rénover la philosophie politique
Quand Rawls commence sa carrière dans les années 1950, la philosophie politique anglo-saxonne est en panne. La philosophie analytique dominante s'est concentrée sur la logique, le langage et l'épistémologie, en laissant la pensée normative au champ de l'utilitarisme et du positivisme juridique. La grande tradition de la philosophie politique (Hobbes, Locke, Rousseau, Kant, Mill) semble close. A Theory of Justice (1971) rouvre brutalement le champ : Rawls remet la question de la justice au cœur de la philosophie, en proposant une théorie systématique qui rivalise par l'ambition avec les grands systèmes du passé.
Le projet est de fournir un fondement philosophique solide à la démocratie libérale égalitaire. Il s'agit de montrer que les institutions d'une société libre peuvent être justifiées par des principes que tous les citoyens raisonnables pourraient accepter, indépendamment de leurs convictions religieuses, philosophiques ou morales particulières.
La justice comme équité
La thèse centrale de Rawls est que la justice est l'équité (justice as fairness). La société est conçue comme une « entreprise de coopération entre personnes libres et égales en vue d'un avantage mutuel ». Les principes qui doivent régler cette coopération doivent être ceux qui seraient choisis dans une situation initiale équitable par toutes les parties concernées.
L'idée fondamentale est contractualiste : Rawls se rattache à la tradition de Locke, Rousseau et Kant, en s'opposant à la tradition utilitariste qui a dominé l'éthique anglo-saxonne depuis Bentham et Mill. L'utilitarisme accepte de sacrifier les intérêts de certains individus à la maximisation du bien-être agrégé ; Rawls refuse ce sacrifice et veut faire droit à l'inviolabilité de chaque personne.
La position originelle et le voile d'ignorance
Le dispositif théorique central de Rawls est la position originelle. Il s'agit d'une situation hypothétique dans laquelle des représentants rationnels et raisonnables se réunissent pour choisir les principes qui régiront leur société. Ce qui rend cette situation équitable, c'est qu'elle se déroule sous un voile d'ignorance (veil of ignorance) :
Les parties ne connaissent pas :
- Leur position sociale dans la société à venir (riches ou pauvres, classe favorisée ou défavorisée).
- Leurs talents naturels (intelligence, force, beauté, santé).
- Leurs caractéristiques individuelles (race, sexe, génération à laquelle elles appartiennent).
- Leur conception particulière du bien (religion, philosophie de vie, ambitions personnelles).
Elles savent en revanche :
- Les faits généraux de la psychologie humaine, de l'économie, de la sociologie.
- Qu'elles auront un sens de la justice et une conception du bien à élaborer.
- Qu'elles devront vivre dans cette société et en accepter les principes.
L'idée est que, sous le voile d'ignorance, chaque partie raisonne impartialement : ne sachant pas si elle sera privilégiée ou défavorisée, elle choisira des principes qui semblent acceptables pour toutes les positions possibles. Le voile élimine l'influence des contingences moralement arbitraires (la naissance, le talent inné, la chance) sur le choix des principes.
Les deux principes de justice
Rawls soutient que, sous le voile d'ignorance, les parties choisiraient deux principes de justice, dans cet ordre lexicographique strict :
Premier principe (principe de liberté) : Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés de base égales, compatible avec un système similaire de libertés pour tous.
Second principe : Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire deux conditions :
- (a) Elles doivent être attachées à des fonctions et positions ouvertes à tous dans des conditions d'égalité équitable des chances.
- (b) Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les moins avantagés de la société (principe de différence).
L'ordre lexicographique signifie que le premier principe ne peut être sacrifié pour des gains relevant du second : aucune amélioration économique ne peut justifier la restriction des libertés fondamentales (liberté politique, liberté de pensée et de conscience, libertés personnelles, droits civiques).
Le principe de différence est l'aspect le plus original et le plus discuté : les inégalités économiques ne sont justifiées que si elles bénéficient effectivement aux plus défavorisés. Cela n'impose pas une égalité stricte, mais une inégalité encadrée par la condition que les plus pauvres soient mieux qu'ils ne le seraient sous une distribution plus égalitaire (par exemple, si des incitations économiques produisent de la croissance qui se répercute en bénéfices pour les plus pauvres).
L'équilibre réfléchi
La méthode philosophique de Rawls est l'équilibre réfléchi (reflective equilibrium). On ne part pas de principes abstraits qu'on appliquerait aux cas, ni de cas isolés dont on tirerait des principes par induction. On va et vient entre :
- Nos jugements moraux considérés (considered judgments) sur des cas particuliers (« l'esclavage est injuste », « la torture d'innocents est mauvaise », etc.).
- Les principes que nous formulons.
- Les justifications théoriques de ces principes.
L'équilibre réfléchi est atteint quand les jugements, principes et théories se soutiennent mutuellement dans une cohérence d'ensemble. Cette méthode rompt avec le fondationnalisme classique en éthique et reconnaît une part de circularité réflexive dans la justification morale.
La structure de base de la société
Rawls insiste sur le fait que sa théorie ne s'applique pas à toute action humaine mais à la structure de base de la société : la constitution politique, le système économique principal, la famille comme institution. C'est cette structure qui détermine les chances de vie des individus selon leur position de départ, et c'est elle qui doit être réglée par les principes de justice. Les actions individuelles sont soumises à des règles de moralité courante qui ne se confondent pas avec les principes de justice politique.
Le libéralisme politique
Dans Political Liberalism (1993), Rawls reformule sa théorie face à une difficulté soulevée par la critique communautarienne : A Theory of Justice semblait reposer sur une conception kantienne de la personne (autonome, libre, rationnelle) qui n'est pas universellement partagée. Comment fonder la justice quand les citoyens ont des « doctrines compréhensives » différentes (religions, philosophies de vie, métaphysiques) ?
Rawls répond en distinguant conceptions politiques et doctrines compréhensives. La justice comme équité doit être une conception politique au sens étroit : indépendante de toute doctrine compréhensive, susceptible d'être acceptée par les chrétiens, les musulmans, les athées, les utilitaristes, les kantiens, etc., pour ce qui concerne le partage du pouvoir politique. Le consensus par recoupement (overlapping consensus) entre doctrines raisonnables différentes assure la stabilité du régime libéral.
Cette reformulation est l'un des grands gestes de la philosophie politique contemporaine. Elle distingue le libéralisme politique du libéralisme philosophique (entendu comme doctrine compréhensive de l'autonomie individuelle) et propose une réponse au défi du pluralisme religieux et culturel.
Le droit des peuples
The Law of Peoples (1999) étend la réflexion à l'ordre international. Rawls reconstruit une seconde position originelle, où les représentants ne sont plus des individus mais des peuples (entités politiques organisées, distinctes des États). Il en dérive un droit international qui inclut le respect mutuel des peuples bien ordonnés, le devoir d'assistance envers les sociétés en difficulté, l'interdiction de la guerre sauf en cas d'autodéfense ou de violation grave des droits humains.
Notable : Rawls refuse l'application globale du principe de différence. La justice distributive ne s'applique pas à l'échelle mondiale comme à l'échelle nationale. Cette position est controversée : Thomas Pogge, Charles Beitz, Singer et d'autres ont soutenu une lecture plus cosmopolitique de Rawls que Rawls lui-même.
Œuvres majeures
A Theory of Justice (Théorie de la justice, 1971)
L'œuvre maîtresse, fruit de vingt ans de réflexion. Près de 600 pages. Expose la conception de la justice comme équité, la position originelle, le voile d'ignorance, les deux principes, le principe de différence, la théorie des biens premiers, l'application aux institutions, la stabilité du régime juste. Considéré comme l'ouvrage de philosophie politique le plus important du XXᵉ siècle. Traduction française : Théorie de la justice, trad. C. Audard, Seuil, 1987 (édition révisée 1999).
Political Liberalism (Libéralisme politique, 1993)
Recueil de conférences réorganisées. Reformule la théorie comme libéralisme politique : conception de la justice indépendante des doctrines compréhensives, fondée sur le consensus par recoupement. Réponse aux critiques communautariennes et au défi du pluralisme. Traduction française : Libéralisme politique, trad. C. Audard, PUF, 1995.
The Law of Peoples (Le Droit des peuples, 1999)
Extension internationale de la théorie. Construction d'une seconde position originelle entre représentants de peuples bien ordonnés. Refuse l'application globale du principe de différence. Traduction française : Le Droit des peuples, trad. B. Guillarme, Esprit, 1996 puis La Découverte, 2006.
Justice as Fairness : A Restatement (La Justice comme équité, 2001)
Réexposition synthétique et tardive de la théorie. Plus court (200 pages) et plus accessible que A Theory of Justice. Tient compte des critiques et reformulations des trente années précédentes. Traduction française : La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, trad. B. Guillarme, La Découverte, 2003.
Articles fondateurs
Avant et autour des grands livres, plusieurs articles importants : « Justice as Fairness » (1958), « The Sense of Justice » (1963), « Distributive Justice » (1967), « Kantian Constructivism in Moral Theory » (1980), « Justice as Fairness : Political Not Metaphysical » (1985). Recueillis en français dans Justice et démocratie (Seuil, 1993).
Postérité et influence
La rénovation de la philosophie politique
L'apport historique majeur de Rawls est d'avoir rendu sa centralité à la philosophie politique dans le monde anglo-saxon, à un moment où elle paraissait épuisée. Avant lui, le débat normatif était dominé par l'utilitarisme et le positivisme juridique. Après lui, toute la philosophie politique anglo-saxonne se définit par rapport à sa théorie - qu'elle la prolonge, l'adapte, ou la conteste.
Le débat avec Nozick et le libertarianisme
En 1974, Robert Nozick publie Anarchy, State, and Utopia, critique libertarienne radicale de Rawls. Pour Nozick, le principe de différence implique une redistribution forcée qui viole les droits de propriété et la liberté individuelle ; l'État légitime est un État minimal, limité à la protection des droits. Le débat Rawls-Nozick structure toute la discussion contemporaine entre libéralisme égalitaire et libéralisme libertarien.
La critique communautarienne
À partir des années 1980, plusieurs philosophes critiquent Rawls depuis une position communautarienne : Michael Sandel (Liberalism and the Limits of Justice, 1982), MacIntyre (After Virtue, 1981), Charles Taylor, Michael Walzer (Spheres of Justice, 1983). Leur reproche commun : Rawls présuppose une conception abstraite et désincarnée de la personne (le « moi désengagé » derrière le voile d'ignorance), qui ignore l'enracinement constitutif des individus dans leurs communautés, traditions et liens. Rawls répond en partie à ces critiques dans Political Liberalism en distinguant conception politique et doctrine compréhensive.
Le débat avec Habermas
Le débat avec Jürgen Habermas au milieu des années 1990 est l'un des grands moments de la philosophie politique contemporaine. Habermas critique l'aspect contractualiste hypothétique chez Rawls et défend une approche discursive (la justice n'est pas ce qui serait choisi sous voile, mais ce qui peut être validé dans une discussion réelle libre de toute domination). Rawls répond dans le Journal of Philosophy (1995). Les deux positions, bien que divergentes sur la méthode, partagent beaucoup sur le fond.
Les critiques féministes
Susan Moller Okin (Justice, Gender, and the Family, 1989) montre que Rawls a sous-estimé l'importance de la famille comme institution productrice d'inégalités, et que ses principes devraient s'appliquer aux rapports de genre dans la sphère domestique. Cette critique a profondément renouvelé la lecture de Rawls et la philosophie politique féministe.
Amartya Sen, Martha Nussbaum et l'approche par les capabilités
Amartya Sen et Nussbaum développent à partir des années 1980 une « approche par les capabilités » (capabilities approach) qui critique la métrique rawlsienne des biens premiers (Rawls évalue les positions sociales en termes de ressources distribuables). Sen et Nussbaum soutiennent qu'il faut évaluer les positions en termes de capabilités effectives - ce que les personnes peuvent réellement faire et être. Ce débat structure la théorie contemporaine de la justice sociale et du développement.
L'école rawlsienne
Une véritable école rawlsienne s'est constituée dans la philosophie analytique contemporaine : Thomas Pogge, Joshua Cohen, Samuel Freeman, Christine Korsgaard, T. M. Scanlon, Erin Kelly. Ces philosophes prolongent, défendent, amendent la théorie sur tous les fronts (justice internationale, théorie de la responsabilité, philosophie morale fondamentale).
Pour aller plus loin
- John Rawls, La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, trad. B. Guillarme, La Découverte, 2003. La meilleure entrée dans l'œuvre de Rawls : version courte et synthétique mise au point par l'auteur lui-même.
- John Rawls, Théorie de la justice, trad. C. Audard, Seuil, 1997. L'œuvre maîtresse intégrale ; lecture exigeante mais récompensée.
- John Rawls, Libéralisme politique, trad. C. Audard, PUF, 1995. Pour comprendre la reformulation tardive et le débat avec les communautariens.
- Will Kymlicka, Les Théories de la justice. Une introduction, La Découverte, 2003. Présentation pédagogique et comparative qui situe Rawls dans le débat contemporain.
- Catherine Audard, John Rawls, Cerf, 2010. Synthèse en français par sa principale traductrice et commentatrice.
- Notice « John Rawls » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), par Samuel Freeman.