Le Miroir des âmes simples anéanties
Titre original : Le Mirouer des simples ames anienties
Publication : vers 1300
Type : Dialogue
Analyse
Peu de livres ont connu un destin aussi violent et aussi étrange. Écrit en français vers la fin du XIIIe siècle par une béguine du Hainaut, Marguerite Porete, Le Miroir des âmes simples anéanties a été brûlé une première fois sur la place publique de Valenciennes, puis une seconde fois avec son auteur, à Paris, en 1310. Il a pourtant continué de circuler pendant deux siècles, traduit en latin, en moyen anglais et en italien, lu dans les chartreuses et dans les couvents, attribué à des auteurs respectables et parfois même à des saints. Il a fallu attendre 1946 pour qu'une chercheuse italienne, Romana Guarnieri, rende le livre à celle qui était morte pour lui.
Une œuvre condamnée deux fois
On ne sait presque rien de Marguerite Porete. Née vers 1250, probablement à Valenciennes, elle appartient au mouvement des béguines, ces femmes qui menaient une vie religieuse sans entrer dans un ordre, sans vœux perpétuels et sans clôture. Cette position, à la fois pieuse et insaisissable pour l'autorité, inquiétait. Le livre qu'elle écrit, en langue vulgaire et non en latin, s'adresse directement à des lecteurs laïques.
L'évêque de Cambrai en fait brûler un exemplaire à Valenciennes, dans les premières années du XIVe siècle, et interdit à Marguerite de le diffuser. Elle passe outre. L'affaire remonte alors à l'inquisiteur de France, le dominicain Guillaume de Paris. Vingt et un maîtres en théologie examinent une série d'extraits tirés du Miroir et les jugent hérétiques. Marguerite refuse de prêter serment devant le tribunal et garde le silence pendant toute la procédure. Considérée comme relapse, elle est livrée au bras séculier et brûlée en place de Grève, à Paris, le 1er juin 1310. Un chroniqueur rapporte que son attitude devant la mort émut la foule.
Deux ans plus tard, le concile de Vienne promulgue des canons contre ce que les autorités appelaient l'hérésie du Libre-Esprit. Plusieurs des propositions visées ressemblent à celles qu'on avait extraites du Miroir. Les historiens contemporains discutent d'ailleurs l'existence même d'une secte du Libre-Esprit : beaucoup y voient une construction des inquisiteurs plutôt qu'un mouvement organisé.
Un dialogue à plusieurs voix
Le Miroir n'est pas un traité. C'est une suite de dialogues, découpée en plus de cent trente chapitres dans le manuscrit de Chantilly, le seul témoin complet en français. Y prennent la parole Amour, Raison, l'Âme, et à l'occasion d'autres figures allégoriques comme la Vertu, la Foi ou l'Entendement. Des passages en vers interrompent la prose.
La distribution des rôles est l'essentiel du dispositif. Raison pose les questions du lecteur ordinaire, celles qui semblent de bon sens : comment une âme peut-elle se dispenser des vertus, comment peut-elle ne plus désirer, comment peut-elle prétendre être libre ? Amour répond, et ses réponses déconcertent Raison au point que celle-ci finit par mourir. Cette mort de Raison, mise en scène au cœur du livre, n'est pas une plaisanterie : elle signifie que le discours tenu ne peut pas être saisi par les catégories dont Raison dispose.
L'Âme, de son côté, raconte son propre itinéraire. Le livre est donc à la fois une démonstration, un récit et une pédagogie.
Les états de l'âme
La structure doctrinale repose sur une gradation. Marguerite Porete décrit sept états par lesquels l'âme passe pour aller de la vie morale ordinaire à l'union avec Dieu. Les premiers degrés sont ceux que la spiritualité commune reconnaît : l'observation des commandements, la pratique des conseils évangéliques, l'exercice des œuvres de charité, puis une contemplation où l'âme goûte l'amour et s'y attache.
La rupture se produit au cinquième degré. L'âme y découvre qu'elle n'est rien et que tout ce qu'elle possède de bon lui vient de Dieu. Cette découverte n'est pas une humilité de plus : c'est un anéantissement, au sens où l'âme cesse de se rapporter à elle-même comme à un sujet qui progresse, qui mérite et qui possède. Elle ne veut plus rien, pas même vouloir ce que Dieu veut, puisque vouloir encore serait maintenir une volonté propre face à la volonté divine.
Les sixième et septième degrés décrivent l'état de l'âme ainsi libérée, puis la gloire promise après la mort.
Prendre congé des Vertus
La formule qui a scandalisé les théologiens se trouve dans les premières pages. L'âme anéantie, dit le texte, prend congé des Vertus. Elle ne les méprise pas, elle ne les rejette pas : elle a cessé d'en être la servante. Longtemps elle a obéi aux Vertus comme une domestique obéit à ses maîtresses, à grand effort et en guerre contre elle-même. Désormais les Vertus lui obéissent, parce que l'amour qui la meut fait de lui-même ce que les Vertus commandaient.
Isolée, la proposition se lit comme un permis d'immoralité : voilà une femme qui déclare n'avoir plus besoin des vertus. Replacée dans le mouvement du texte, elle dit autre chose. Marguerite Porete décrit l'état d'une volonté si complètement accordée qu'elle n'a plus à se contraindre. L'argument n'est pas inédit : on en trouve l'équivalent chez Augustin, dans la formule célèbre qui invite à aimer et à faire ce que l'on veut. Ce qui a été jugé inacceptable, c'est qu'une femme sans mandat l'écrive en français pour des lecteurs non clercs, sans médiation de l'Église ni des sacrements.
Les deux Églises
Le livre distingue en effet deux Églises. La Grande Église, celle des clercs, de la hiérarchie et des pratiques réglées, et la Petite Église, celle des âmes anéanties, qui n'a ni structure ni visibilité. Marguerite Porete ne demande pas la suppression de la première : elle lui reconnaît son office, qui est de conduire la plupart. Elle affirme seulement qu'elle ne juge pas la seconde. Pour une institution qui se pense comme la médiation nécessaire du salut, l'affirmation était difficile à entendre.
Un texte retrouvé
Le français original du Miroir, en dialecte picard, n'est plus connu directement. Le manuscrit de Chantilly, qui porte le texte français complet, date du XVe siècle et modernise la langue. Le livre a surtout circulé en traduction : une version latine, le Speculum simplicium animarum, une version en moyen anglais accompagnée de gloses prudentes d'un traducteur qui se désigne par les initiales M. N., une version italienne. Le chartreux Richard Methley en a donné une nouvelle traduction latine à la fin du XVe siècle.
Pendant tout ce temps, personne ne savait qui avait écrit le livre. Certains manuscrits l'attribuaient à des figures de la mystique approuvée. C'est en comparant les extraits condamnés en 1310, conservés dans les pièces du procès, avec le texte du Miroir que Romana Guarnieri a établi l'identité de l'auteur en 1946. L'édition critique qu'elle a donnée avec Paul Verdeyen a ensuite rendu le texte accessible aux chercheurs.
Cette restitution a eu un effet de perspective considérable. Elle a fait apparaître que l'un des grands textes mystiques de l'Occident latin avait été écrit par une femme, en langue vulgaire, hors des institutions, et qu'il avait été lu pendant des siècles par ceux-là mêmes dont l'institution avait condamné l'auteur.
Porete et Eckhart
La parenté entre le Miroir et la prédication de Maître Eckhart est frappante : même insistance sur le détachement, même méfiance envers une volonté propre qui subsisterait jusque dans la piété, même usage du paradoxe pour désarmer l'entendement. Eckhart se trouvait à Paris au moment du procès de 1310 et il est possible qu'il ait eu connaissance de l'affaire ou du texte. Les historiens restent partagés sur la nature de cette relation : influence directe, source commune dans la mystique béguinale flamande et brabançonne, ou simple convergence de problèmes. On signalera donc la parenté sans la transformer en filiation.
Ce que l'on peut dire sans risque, c'est que le Miroir appartient à une famille de textes où la spiritualité féminine de langue vernaculaire, d'Hadewijch d'Anvers à Mechthilde de Magdebourg, a forgé un vocabulaire que la théologie savante a ensuite repris.
Comment lire ce livre aujourd'hui
Trois difficultés attendent le lecteur contemporain. La première est la langue allégorique : il faut accepter que des notions parlent, se disputent et meurent. La deuxième est la logique du paradoxe, qui procède par renversements successifs plutôt que par déduction. La troisième est la tentation de l'annexion, qui consisterait à faire de Marguerite Porete une libre-penseuse avant l'heure ou une féministe médiévale. Son propos est religieux de part en part, et l'anéantissement qu'elle décrit n'a rien d'une émancipation au sens moderne.
Il reste qu'un livre écrit par une femme sans autorité, condamné par vingt et un théologiens et lu pendant six siècles sous couvert d'anonymat, dit quelque chose de la façon dont une pensée circule quand on lui refuse le droit de parler en son nom.