Sextus Empiricus

vers 160 (dates incertaines) - vers 210 (dates incertaines) 🇬🇷 grecque 16 min de lecture

Difficulté : 4/5

Médecin et philosophe, Sextus Empiricus est le seul sceptique antique dont l'œuvre nous soit parvenue. Ses traités ont transmis à l'Europe moderne tout l'arsenal du doute.

Biographie

De la vie de Sextus Empiricus, vous ne saurez presque rien, et c'est une ironie que l'histoire de la philosophie semble avoir réservée au plus méthodique des sceptiques. Nous possédons son œuvre, la seule d'un sceptique grec qui nous soit parvenue intacte, et nous ignorons où il est né, où il a enseigné et quand il est mort.

Ce que l'on peut établir

Sextus a vécu à la fin du IIe siècle de notre ère, peut-être au début du IIIe. Les repères sont indirects : il mentionne des auteurs et des débats médicaux qui situent son activité à cette période, et Diogène Laërce le place à la fin de la lignée des sceptiques qu'il énumère. Les dates de vers 160 à vers 210 que l'on trouve dans les manuels sont des estimations commodes, non des faits.

Il était médecin, ce que son œuvre confirme à chaque page par ses exemples pris aux maladies, aux régimes et aux effets des remèdes. Le surnom d'Empiricus le rattache à l'école médicale dite empirique, qui refusait de remonter aux causes cachées des maladies pour s'en tenir à l'observation des cas. Ce surnom pose d'ailleurs une petite énigme, puisque Sextus lui-même, dans les « Esquisses pyrrhoniennes », juge que le scepticisme s'accorde mieux avec une autre école médicale, la méthodique. Vous pouvez en conclure que l'étiquette lui a été donnée de l'extérieur, ou qu'il a changé d'avis, sans qu'il soit possible de trancher.

Les lieux possibles

Trois villes sont proposées par les commentateurs : Alexandrie, Rome et Athènes. Chacune est plausible, aucune n'est attestée. Alexandrie était le grand centre de la médecine savante, Rome le lieu où un médecin grec pouvait faire carrière et Athènes la ville des écoles philosophiques. Les textes de Sextus ne livrent aucun indice décisif.

Un chef d'école

Un détail compte, parce qu'il éclaire la forme de ses livres : Sextus écrit en maître. Il s'adresse à des élèves, annonce ses divisions, récapitule, renvoie à ce qu'il a établi ailleurs. Son œuvre a l'allure d'un manuel d'enseignement, ce qui explique à la fois sa clarté et son caractère répétitif. Il dirigeait vraisemblablement une école sceptique, et il eut un successeur nommé Saturninus, que Diogène Laërce mentionne et dont nous ne savons rien d'autre.

Le paradoxe d'un sceptique conservé

De tout le scepticisme grec, de Pyrrhon à Énésidème en passant par Agrippa et Timon, ne subsiste qu'une poignée de fragments. Sextus, lui, nous est parvenu en entier. Cette survie n'a rien d'une faveur du hasard : son œuvre a été copiée parce qu'elle était utile. Les uns y voyaient un catalogue d'arguments à réfuter, les autres une arme contre les prétentions de la raison. Au XVIe siècle, cette double utilité la mettra au centre de la vie intellectuelle européenne.

Pensée principale

Sextus n'invente pas le scepticisme, il le met en ordre. Son apport est celui d'un professeur de génie : il prend une attitude de vie héritée de Pyrrhon, des batteries d'arguments accumulées par Énésidème et Agrippa, et il en fait une méthode que l'on peut apprendre, transmettre et appliquer à n'importe quel savoir.

Trois attitudes possibles

Tout commence par une classification. Devant une question, trois positions sont possibles. Le dogmatique affirme avoir trouvé la vérité. Celui que Sextus appelle académicien déclare qu'on ne peut pas la trouver, ce qui est encore une affirmation. Le sceptique, lui, continue de chercher sans conclure ni dans un sens ni dans l'autre.

Cette distinction est capitale et souvent mal comprise. Le scepticisme de Sextus n'est pas la thèse que rien n'est connaissable : ce serait un dogmatisme de la négation. Il est une capacité, une aptitude à mettre en balance ce qui apparaît et ce qui se pense, de telle sorte qu'aucun des deux plateaux ne l'emporte.

La machine à suspendre

Cette mise en balance s'appuie sur un outillage remarquable. Sextus expose d'abord les dix modes attribués à Énésidème, qui opposent systématiquement les apparences : les animaux ne perçoivent pas comme nous, les hommes diffèrent entre eux, nos sens se contredisent, l'état du sujet modifie ce qu'il perçoit, la position et la distance changent l'objet, les mœurs varient d'un peuple à l'autre. De chaque opposition suit qu'il n'y a pas de raison de préférer un terme à l'autre.

Il expose ensuite les cinq modes d'Agrippa, plus abstraits et plus redoutables, qui visent non les apparences mais la forme même de la justification : le désaccord des doctrines, la régression à l'infini des raisons, la relativité, l'hypothèse posée sans preuve et le cercle où la preuve présuppose ce qu'elle démontre. Vous reconnaîtrez là, formulé au IIe siècle, le problème que la théorie de la connaissance contemporaine appelle le trilemme de la justification.

De ces oppositions naît l'équilibre des raisons, et de cet équilibre la suspension du jugement, l'epochè. Sextus insiste sur un point que l'on oublie : la suspension n'est pas décidée, elle arrive. Elle est l'effet d'un travail argumentatif, comme la fatigue est l'effet de la marche.

L'ataraxie, par surprise

Vient alors la pièce la plus singulière du dispositif. Sextus raconte que le sceptique cherchait d'abord la tranquillité en espérant trancher les questions, et qu'il l'a obtenue en renonçant à les trancher. Il compare cette trouvaille à l'anecdote du peintre Apelle, qui désespérait de rendre l'écume d'un cheval et l'obtint en jetant son éponge sur le tableau. La tranquillité n'est pas le but que la méthode atteint : elle est ce qui survient quand on cesse de poursuivre le but.

Restent les affections inévitables. Le sceptique a faim, il a froid, il souffre. Sextus ne prétend pas le contraire : il soutient seulement que celui qui n'ajoute pas à sa douleur le jugement que la douleur est un mal absolu souffre moins que les autres.

Comment vivre sans croire

L'objection classique attend Sextus comme elle attendait Pyrrhon : une vie sans jugement est-elle possible ? Sa réponse est précise, et c'est l'un des passages les plus commentés de son œuvre. Le sceptique se règle sur quatre choses : la conduite de la nature, qui nous rend sensibles et pensants, la contrainte des affections, qui nous fait boire quand nous avons soif, la tradition des lois et des coutumes de notre pays, qui nous fait tenir la piété pour bonne, et l'enseignement des arts, qui nous permet d'exercer un métier.

Aucun de ces quatre guides n'exige de savoir comment les choses sont en elles-mêmes. Le médecin sceptique soigne par ce qu'il a observé, non par une théorie des causes cachées, et il n'en soigne pas plus mal.

Il faut mesurer la portée de ce dispositif. Sextus a produit l'instrument critique le plus puissant de l'Antiquité, et il l'a mis au service d'une vie ordinaire, respectueuse des usages. C'est aussi ce qui lui sera reproché : un tel scepticisme est-il un chemin vers la paix ou une invitation au conformisme ?

Œuvres majeures

L'œuvre conservée de Sextus forme un ensemble d'une dizaine de livres, dont la transmission manuscrite a brouillé les titres. Deux grands blocs se distinguent nettement, et un troisième est perdu.

Les Esquisses pyrrhoniennes

Trois livres, et le texte par lequel il faut entrer dans son œuvre. Le premier expose la méthode : ce qu'est le scepticisme, ce qu'il n'est pas, les dix modes d'Énésidème, les cinq modes d'Agrippa, le vocabulaire sceptique et les règles de conduite du sceptique. Les deux suivants appliquent la méthode aux trois parties de la philosophie de l'époque, la logique, la physique et l'éthique, en démontant successivement le critère de vérité, le signe, la démonstration, la cause, le mouvement, le temps, le nombre, puis l'existence d'un bien et d'un mal par nature.

C'est un livre d'une clarté de manuel, et le seul exposé systématique du scepticisme antique qui nous soit parvenu. Pierre Pellegrin en a donné une traduction française de référence.

Contre les professeurs

Six livres consacrés aux disciplines enseignées dans les écoles : la grammaire, la rhétorique, la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie et la musique. Sextus y applique la méthode sceptique non à la philosophie mais aux savoirs techniques, en montrant que chacun suppose des principes qu'il ne peut pas justifier.

L'intérêt de ce traité dépasse la polémique. Il constitue l'une de nos meilleures sources sur l'enseignement antique, sur les théories grammaticales des Alexandrins et sur l'astrologie savante du temps. Les manuscrits et les anciennes éditions l'ont souvent appelé « Contre les mathématiciens », en prenant le mot grec au sens large de ceux qui enseignent.

Contre les dogmatiques

Cinq livres : deux contre les logiciens, deux contre les physiciens et un contre les éthiciens. Ils reprennent la matière des livres II et III des « Esquisses », mais de façon plus développée et plus technique.

C'est de loin notre source la plus riche sur des pans entiers de la philosophie hellénistique aujourd'hui perdus. Beaucoup de ce que nous savons de la logique stoïcienne et des débats sur le critère de vérité nous vient de ces pages où Sextus expose les positions adverses pour les réfuter. Le paradoxe mérite d'être souligné : le sceptique qui ne voulait rien affirmer est devenu le principal témoin des doctrines qu'il combattait.

La tradition manuscrite a longtemps réuni ces cinq livres et les six précédents sous un même titre, ce qui explique que les références anciennes numérotent parfois « Contre les mathématiciens » de I à XI. Les éditions modernes les séparent.

Les traités médicaux perdus

Sextus mentionne lui-même des écrits médicaux, dont des « Mémoires empiriques », qui ne nous sont pas parvenus. Leur perte est regrettable : ils permettraient de mesurer ce que son scepticisme devait à sa pratique du soin, qui est partout présente dans ses exemples.

Postérité et influence

Mille ans de sommeil

L'influence de Sextus Empiricus suit une courbe inhabituelle : presque nulle pendant un millénaire, décisive ensuite. L'Antiquité tardive le lit peu, le Moyen Âge latin l'ignore faute de traduction, et Byzance le conserve sans s'y intéresser beaucoup. Ses manuscrits traversent les siècles comme des graines en dormance.

1562, l'année du réveil

Tout change dans la seconde moitié du XVIe siècle. En 1562, Henri Estienne publie une traduction latine des « Esquisses pyrrhoniennes », bientôt suivie d'une traduction latine du reste de l'œuvre. Pour la première fois, l'Europe savante dispose d'un arsenal complet d'arguments contre toute prétention au savoir certain.

Le moment ne doit rien au hasard. Les guerres de religion opposent des certitudes qui s'entretuent, la découverte du Nouveau Monde a montré des mœurs que nul n'avait imaginées et l'astronomie commence à ébranler le ciel d'Aristote. Sextus arrive au moment précis où le doute devient un besoin.

Montaigne est le grand lecteur de cette redécouverte : l'« Apologie de Raymond Sebond » est largement bâtie sur la matière des « Esquisses », et les sentences sceptiques gravées sur les poutres de sa librairie en disent l'importance. Pierre Bayle prolongera cette veine dans son « Dictionnaire historique et critique », qui fournira au siècle suivant son réservoir d'objections.

Descartes, Hume, Kant

Le scepticisme devenu disponible oblige la philosophie moderne à se refonder. Descartes adopte les armes de Sextus pour les briser : il pousse le doute jusqu'à son terme afin de trouver ce qui y résiste, et le cogito est la réponse d'un rationaliste à des arguments pyrrhoniens.

Hume hérite plus directement des difficultés sceptiques sur le signe, la cause et l'inférence. Sa critique de la causalité et son analyse de l'induction reprennent des problèmes que Sextus avait formulés avec précision, mais Hume les conduit ailleurs : vers une théorie de l'habitude plutôt que vers la suspension du jugement.

Kant tient le scepticisme pour un moment nécessaire de la raison, celui qui la contraint à examiner ses propres titres. Son criticisme se présente comme la seule issue entre le dogmatisme et un pyrrhonisme qu'il juge destructeur.

Le XXe siècle et le retour d'Agrippa

La postérité la plus vive de Sextus est aujourd'hui dans la théorie de la connaissance. Les cinq modes d'Agrippa qu'il a transmis constituent, sous le nom de trilemme ou de régression épistémique, l'un des problèmes centraux de la discussion contemporaine sur la justification : toute raison en appelle une autre, sauf à s'arrêter arbitrairement ou à tourner en rond.

L'historien Richard Popkin a par ailleurs montré, dans son histoire du scepticisme de la Renaissance à Spinoza, à quel point la redécouverte de Sextus avait structuré la pensée moderne. Vous ne trouverez guère de philosophe du XVIIe siècle qui n'ait eu à répondre à des arguments venus de ses livres.

Controverses et débats

Jusqu'où va la suspension ?

Le débat le plus nourri sur Sextus porte sur l'étendue de son doute, et il a pris au XXe siècle la forme d'une querelle restée célèbre. Myles Burnyeat soutenait que le sceptique pyrrhonien suspend aussi les croyances ordinaires de la vie courante, ce qui rend sa position intenable comme manière de vivre. Michael Frede répondait que Sextus ne suspend que les jugements théoriques, ceux que l'on prononce en philosophe sur la nature des choses, et qu'il laisse intactes les croyances pratiques du médecin et du citoyen.

L'enjeu est réel. Dans la première lecture, Sextus est un penseur radical dont la cohérence se paie d'une impossibilité pratique. Dans la seconde, il est un philosophe modéré, dont la cible est la théorie et non l'expérience. Les textes autorisent les deux lectures, parce que Sextus écrit en professeur plutôt qu'en systématicien et qu'il n'avait pas à trancher une question qui ne se posait pas dans ces termes.

Un relativisme conservateur ?

La quatrième règle de conduite du sceptique, la tradition des lois et des coutumes de son pays, a soulevé une objection politique insistante. Si rien ne permet de juger entre les coutumes, le sceptique suivra celles de son lieu, quelles qu'elles soient. Hegel reprochait déjà au pyrrhonisme son indifférence, et plusieurs commentateurs contemporains y voient un conformisme de principe.

La défense possible consiste à distinguer suivre un usage et le tenir pour juste par nature. Sextus se conforme sans adhérer, ce qui le rend aussi disponible pour la critique que pour l'obéissance. Vous pouvez juger cette réponse suffisante ou non : la discussion reste ouverte, et elle touche à ce que l'on attend d'une philosophie en matière politique.

Sextus est-il un penseur original ?

Une troisième controverse, plus technique, porte sur son rôle. Est-il un compilateur qui transmet Énésidème et Agrippa, ou un auteur qui réélabore ? Le fait qu'il soit notre unique source rend la question difficile à instruire : nous n'avons pas de quoi comparer. Les travaux récents tendent à lui reconnaître un apport propre, notamment dans l'articulation entre les modes et la conception de l'ataraxie comme effet imprévu, mais la part de l'héritage reste impossible à mesurer.

Le surnom et l'école

Reste une petite énigme biographique aux conséquences doctrinales. Pourquoi nommer Empiricus un auteur qui, dans les « Esquisses », tient l'école médicale méthodique pour plus proche du scepticisme que l'école empirique ? Certains supposent une évolution, d'autres que le surnom lui fut donné par des lecteurs tardifs. La question n'est pas tranchée, et elle commande ce que l'on dit du rapport entre sa médecine et sa philosophie.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Le premier livre des « Esquisses pyrrhoniennes » est l'une des entrées les plus accessibles de toute la philosophie antique. Court, ordonné, écrit pour des élèves, il vous donne la méthode sceptique complète en une centaine de pages. La traduction française de Pierre Pellegrin est la plus commode.

Vous pouvez vous arrêter là sans dommage. Les livres II et III appliquent la méthode et deviennent techniques, mais quelques chapitres valent le détour : celui sur le critère de vérité, celui sur le signe et celui sur la cause.

Pour aller plus loin

« Contre les professeurs » intéressera qui veut voir le scepticisme à l'œuvre hors de la philosophie, sur la grammaire, l'astrologie ou la musique. C'est aussi un document précieux sur l'enseignement dans l'Empire romain.

« Contre les dogmatiques » est le texte des spécialistes, mais indispensable à qui travaille sur le stoïcisme : une grande part de ce que nous savons de la logique des Stoïciens y est conservée dans les objections de Sextus.

Sur la réception moderne, l'histoire du scepticisme écrite par Richard Popkin reste la synthèse de référence, de la Renaissance à Spinoza. Elle se lit comme une enquête.

Le débat contemporain

Les articles de Myles Burnyeat et de Michael Frede sur la possibilité de vivre son scepticisme sont la pièce centrale de la discussion du XXe siècle, et il faut les lire ensemble pour que l'opposition prenne son sens.

Prolongements

Trois textes modernes dialoguent directement avec Sextus et montrent trois usages possibles de ses arguments : l'« Apologie de Raymond Sebond » de Montaigne, les « Méditations métaphysiques » de Descartes et le premier livre du « Traité de la nature humaine » de Hume.

Enfin, qui s'intéresse à la théorie de la connaissance reconnaîtra dans les cinq modes d'Agrippa, transmis par Sextus, le problème de la régression des raisons qui occupe encore les discussions sur la justification.

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