Arne Næss
Philosophe norvégien, Arne Næss a fondé l'écologie profonde et développé une écosophie qui affirme l'interdépendance de tous les êtres vivants, dans l'héritage de Spinoza et de Gandhi.
Biographie
Arne Dekke Eide Næss naît le 27 janvier 1912 dans le quartier de Slemdal, à Oslo, en Norvège. Frère cadet d'un armateur, il grandit dans un milieu aisé, mais c'est la montagne qui marque son enfance et le conduira, toute sa vie, à lier la réflexion philosophique à une expérience directe de la nature.
Formation et premières recherches
Il étudie la philosophie à l'université d'Oslo, où il soutient en 1933 un mémoire sur le concept de vérité. En 1934-1935, il poursuit ses études à Paris puis à Vienne, où il participe aux travaux du Cercle de Vienne aux côtés de Moritz Schlick. Cette rencontre avec l'empirisme logique marque profondément ses premiers travaux, consacrés à la sémantique et à la philosophie de la communication. En 1939, à vingt-sept ans, il est nommé professeur de philosophie à l'université d'Oslo, ce qui fait de lui le plus jeune titulaire de chaire de l'histoire de l'université.
L'engagement et la montagne
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Arne Næss s'engage dans des mouvements pacifistes et de résistance. Cette expérience nourrit son intérêt pour la pensée de Gandhi, dont il étudiera la philosophie de la non-violence dans les décennies suivantes. Parallèlement, il mène une activité d'alpiniste exceptionnel : en 1950, il dirige l'expédition qui réussit la première ascension du Tirich Mir, au Pakistan. En 1937 déjà, il s'était construit un refuge de montagne sur le haut plateau de Hallingskarvet, à deux mille mètres d'altitude, où il séjournera régulièrement. Ce rapport intense à la montagne nourrit sa philosophie au moins autant que les livres.
Le tournant écologique
À partir du début des années 1970, Arne Næss oriente sa pensée vers l'écologie. En 1973, il publie un article fondateur dans lequel il distingue l'écologie superficielle (simple gestion des ressources pour l'homme) et l'écologie profonde, qui reconnaît une valeur propre à tous les êtres vivants. Ce texte fait date et fonde un mouvement international. La même année, il quitte sa chaire d'Oslo pour se consacrer entièrement à ce projet. Il développe une écosophie personnelle, qu'il nomme Écosophie T (du nom de son refuge Tvergastein), une philosophie de vie fondée sur l'identification avec l'ensemble du vivant.
Les dernières décennies
Tout au long de sa vie, Arne Næss poursuit une activité philosophique intense, publiant sur des sujets aussi variés que le scepticisme grec, la logique et l'éthique de l'environnement. En 2005, il est décoré de l'ordre royal de Saint-Olav. Il meurt à Oslo le 12 janvier 2009, à l'âge de quatre-vingt-seize ans.
Pensée principale
La philosophie d'Arne Næss est d'une ampleur remarquable, touchant à la sémantique, à la logique, au scepticisme et à la pensée de Spinoza. Mais c'est par la fondation de l'écologie profonde qu'il a le plus marqué l'histoire des idées.
L'écologie profonde contre l'écologie superficielle
Le geste fondateur de Næss, en 1973, consiste à distinguer deux manières de penser l'écologie. L'écologie superficielle se contente de lutter contre la pollution et l'épuisement des ressources, au nom du bien-être humain. L'écologie profonde va plus loin : elle affirme que tous les êtres vivants possèdent une valeur propre, indépendamment de leur utilité pour l'homme. Protéger la nature n'est donc pas seulement une question de prudence, c'est une exigence qui découle de la reconnaissance de cette valeur.
L'écosophie : une sagesse de vie
Plus qu'une théorie, l'écologie profonde se veut une sagesse de vie, que Næss nomme écosophie. Elle ne se réduit pas à une liste de principes : elle invite chacun à élaborer sa propre philosophie personnelle, fondée sur l'expérience directe de la nature et sur l'exercice de la raison. Næss propose la sienne sous le nom d'Écosophie T, en référence à son refuge de montagne. Elle repose sur l'idée que le moi véritable ne se limite pas à l'individu, mais s'étend à l'ensemble des êtres avec lesquels il est en relation. Cette identification élargie, où le bien de l'autre vivant devient une partie de mon propre bien, est le cœur de sa pensée.
Spinoza et Gandhi
Deux grandes figures nourrissent cette réflexion. Spinoza, d'abord, dont Næss est un lecteur assidu : il y trouve l'idée d'une nature infinie, faite d'êtres interdépendants, où la joie naît de la compréhension de cette appartenance. Gandhi, ensuite, dont il reprend la philosophie de la non-violence et l'idée que toute vie mérite respect. De cette double inspiration naît une pensée qui relie l'amour du vivant et l'engagement politique concret.
La plateforme de l'écologie profonde
Pour donner un cadre commun au mouvement, Næss formule, avec le philosophe américain George Sessions, une plateforme en huit points, qui résume les convictions partagées par les tenants de l'écologie profonde. Parmi elles : l'affirmation de la valeur intrinsèque de tous les êtres vivants, le droit de la diversité des formes de vie à s'épanouir, la nécessité de réduire l'interférence humaine dans les processus naturels et l'appel à un changement profond des structures économiques et des valeurs. Cette plateforme a servi de référence commune à un mouvement international, tout en laissant ouverte la question des fondements philosophiques ou religieux que chacun peut y apporter.
Un rapport vécu à la nature
Un dernier trait distingue Næss de beaucoup de philosophes de l'écologie : l'inséparabilité de la pensée et de la vie. Sa philosophie n'est pas née dans un bureau, mais dans la montagne, dans l'escalade, dans le séjour prolongé dans un refuge en altitude. Cette dimension incarnée, souvent soulignée par ses commentateurs, fait de lui un philosophe au sens ancien du terme, où la sagesse ne se sépare pas de la manière de vivre.
Œuvres majeures
The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology Movement (1973)
Cet article fondateur, publié dans la revue Inquiry, distingue l'écologie superficielle et l'écologie profonde. Bref mais décisif, il a donné naissance à un mouvement international et reste le texte le plus cité du philosophe. Næss y défend l'idée que la crise environnementale appelle non de simples correctifs techniques, mais un changement de vision du monde.
Ecology, Community and Lifestyle (1974, traduit en 1989)
Publié d'abord en norvégien sous le titre "Økologi, samfunn og livsstil", puis remanié en anglais avec David Rothenberg, cet ouvrage est le plus développé de Næss sur l'écologie profonde. Il y expose son écosophie, sa lecture de Spinoza et les implications pratiques de sa pensée pour le mode de vie et l'organisation sociale. La traduction française, parue en 2008 sous le titre "Écologie, communauté et style de vie", a ouvert le monde francophone à sa pensée.
Vers l'écologie profonde (2009, posthume en français)
Ce livre d'entretiens avec David Rothenberg retrace le parcours de Næss, de son enfance à la montagne jusqu'à la fondation de l'écologie profonde. Il permet de saisir l'enracinement biographique de sa philosophie et la cohérence entre sa vie et sa pensée. C'est l'une des meilleures portes d'entrée pour le public francophone.
Une écosophie pour la vie (2017, anthologie française)
Cette anthologie rassemble dix textes accessibles du philosophe, présentés et traduits pour le public français. On y découvre la genèse de l'écologie profonde, son rapport à la montagne, sa lecture de Spinoza et sa vision d'une vie bonne en accord avec le vivant. Le recueil est publié au Seuil, dans un effort de faire connaître en France une œuvre restée longtemps méconnue.
Postérité et influence
L'influence d'Arne Næss est considérable dans le mouvement écologiste mondial. En fondant l'écologie profonde, il a donné à l'écologie sa première expression proprement philosophique et inspiré des générations de penseurs et d'activistes.
Un mouvement international
La distinction entre écologie superficielle et écologie profonde a structuré le débat environnemental, en particulier dans le monde anglophone. Le mouvement de la deep ecology a rassemblé des philosophes, des scientifiques et des militants autour de l'idée que la nature possède une valeur indépendante de l'homme. La plateforme en huit points, formulée avec George Sessions, a servi de référence commune à ce courant.
Une réception tardive en France
En France, la réception d'Arne Næss a été longtemps bloquée. En 1992, le philosophe Luc Ferry, dans un ouvrage polémique, assimile l'écologie profonde à une forme d'écofascisme, reprochant à Næss de placer les intérêts de la nature au-dessus de ceux des humains. Cette lecture, jugée par la plupart des spécialistes comme une caricature, a retardé la traduction et la diffusion de ses œuvres en France. Il faut attendre 2008 pour la première traduction française de son ouvrage majeur. Depuis, des travaux de chercheurs comme Catherine Larrère et Hicham-Stéphane Afeissa ont contribué à rétablir une lecture plus juste de sa pensée.
Un héritage vivant
Aujourd'hui, le projet d'Arne Næss continue d'irriguer la réflexion écologique. Sa manière de lier la philosophie, l'expérience de la nature et l'engagement politique se retrouve, sous des formes renouvelées, chez de nombreux penseurs contemporains du vivant. Son insistance sur la joie et sur l'identification avec les autres êtres résonne dans une époque qui cherche des manières d'agir face à la crise écologique sans céder au désespoir.
Controverses et débats
L'écologie profonde est l'un des courants les plus controversés de la pensée environnementale.
L'accusation d'écofascisme
La critique la plus vive est venue de Luc Ferry qui, dans un ouvrage de 1992, a assimilé l'écologie profonde à un antihumanisme dangereux. Selon lui, l'égalitarisme biosphérique de Næss conduirait à subordonner les droits des humains aux intérêts de la nature. La plupart des spécialistes jugent cette lecture réductrice : Næss n'a jamais défendu une telle subordination, mais une reconnaissance de la valeur propre de chaque forme de vie. Ce débat a pourtant durablement marqué la réception française de sa pensée.
La récupération par les mouvements radicaux
Un autre reproche vise l'utilisation de l'écologie profonde par des mouvements radicaux, comme Earth First!, qui ont parfois invoqué ses principes pour justifier des actions de désobéissance civile ou de confrontation. Arne Næss, fidèle à l'héritage de Gandhi, a toujours défendu la non-violence et pris ses distances avec toute interprétation qui s'en écarterait. Cette tension entre l'inspiration philosophique et ses usages politiques reste un sujet de discussion.
La question du relativisme
Un dernier débat porte sur le statut de l'écosophie comme philosophie personnelle. En invitant chacun à élaborer sa propre écosophie, Næss s'expose à l'objection du relativisme : si chaque personne construit librement sa vision du monde, comment s'accorder collectivement ? Ses partisans répondent que la plateforme commune et l'insistance sur des valeurs partagées (le respect du vivant, la non-violence) fournissent un socle suffisant, tout en laissant ouvertes les questions de fondement.
Pour aller plus loin
Lire Arne Næss
En français, la meilleure entrée est l'anthologie "Une écosophie pour la vie" (Seuil, 2017), qui rassemble dix textes accessibles. Pour un parcours biographique, "Vers l'écologie profonde" (Wildproject, 2009), un livre d'entretiens avec David Rothenberg, est vivant et éclairant. L'ouvrage le plus développé, "Écologie, communauté et style de vie" (MF, 2008), demande un peu plus d'effort.
Autour de son œuvre
Pour situer l'écologie profonde dans le paysage de l'éthique environnementale, on pourra lire Catherine Larrère qui en présente les enjeux avec clarté. La pensée de Næss dialogue avec celle de Spinoza, dont il est un lecteur assidu. Elle se nourrit aussi de la tradition gandhienne de la non-violence. Parmi les héritiers contemporains, Baptiste Morizot partage avec lui le souci d'une philosophie incarnée dans le rapport au vivant.
Écouter et voir
Plusieurs documentaires et émissions radiophoniques, notamment sur RFI, sont consacrés à la vie et à la pensée de Næss, philosophe-alpiniste au destin singulier.