Jean Scot Érigène

vers 810 - vers 877 irlandaise 13 min de lecture

Difficulté : 4/5

Maître irlandais à la cour de Charles le Chauve, Jean Scot Érigène a traduit le corpus de Denys et bâti dans le Periphyseon la première grande synthèse métaphysique de l'Occident médiéval.

Biographie

Un Irlandais sur le continent

Le nom même de Jean Scot Érigène dit son origine : Scotus et Eriugena signifient tous deux, dans l'usage du temps, l'Irlandais. Il naît vers 810 en Irlande, alors l'un des rares foyers d'Occident où l'on enseigne encore le grec, et l'on ne sait rien de son enfance ni de sa formation. Cette lacune est totale et toutes les reconstitutions proposées restent conjecturales.

L'école palatine

Il apparaît dans les sources vers le milieu du IXe siècle, installé en Francie occidentale, où il enseigne les arts libéraux dans l'entourage du roi Charles le Chauve. La cour carolingienne entretient alors une école et une bibliothèque, et Érigène y occupe la place du savant rare : celui qui lit le grec. Son premier écrit connu naît d'une commande. Vers 851, l'archevêque Hincmar de Reims lui demande d'intervenir dans la querelle sur la prédestination ouverte par le moine Gottschalk, qui soutenait une double prédestination, au salut et à la damnation.

Un premier échec

Le traité De la prédestination qu'il livre alors se retourne contre son commanditaire. Érigène y refuse l'idée que Dieu prédestine qui que ce soit à la damnation, soutient que le mal n'a pas de réalité propre et conduit la discussion sur un terrain philosophique que ses contemporains jugent téméraire. Son texte est attaqué, puis condamné par des assemblées ecclésiastiques dans les années qui suivent. Il n'écrira plus sur la prédestination.

Le traducteur

C'est alors qu'il accomplit l'œuvre qui a le plus immédiatement marqué l'Occident. À la demande du roi, il traduit en latin le corpus attribué à Denys l'Aréopagite, ce théologien grec anonyme du Ve ou VIe siècle que l'on croyait disciple de saint Paul. Il traduit également des œuvres de Maxime le Confesseur et de Grégoire de Nysse. Ces traductions, longtemps critiquées pour leur littéralité, ont donné à la pensée latine un vocabulaire et des problèmes qu'elle ne possédait pas.

Le Periphyseon et la disparition

Dans les années 860, il compose son grand ouvrage, le Periphyseon, connu aussi sous le titre De la division de la nature. Les circonstances de sa mort, vers 877, ne sont pas établies : les récits qui circulent, dont celui d'un meurtre par ses élèves, sont tardifs et tenus pour légendaires. Son œuvre continue à être lue et copiée, puis condamnée au XIIIe siècle, ce qui en freine la diffusion sans l'interrompre.

Pensée principale

Les quatre divisions de la nature

Le Periphyseon part d'une partition qui donne son titre à l'ouvrage. Le mot nature y désigne tout ce qui est, Dieu compris. Érigène le divise selon deux critères croisés, créer et être créé, ce qui donne quatre termes : la nature qui crée et n'est pas créée, soit Dieu comme principe ; la nature qui est créée et qui crée, soit les causes primordiales, c'est-à-dire ce que la tradition platonicienne appelait les idées ; la nature qui est créée et ne crée pas, soit le monde des êtres soumis au temps ; et la nature qui ni ne crée ni n'est créée, soit Dieu comme terme du retour de toutes choses.

Ce tableau n'est pas une classification d'objets, c'est le schéma d'un mouvement. L'univers procède de Dieu et y retourne, et le quatrième terme ne désigne pas un autre Dieu que le premier, mais le même considéré comme fin. Vous reconnaîtrez là, transposée dans un cadre chrétien, la structure néoplatonicienne de la procession et du retour.

Une théologie négative

Érigène tient de Denys que l'on ne peut rien dire de Dieu proprement. Toute affirmation à son sujet est métaphorique, puisque les catégories dont nous disposons, substance, quantité, relation, ont été faites pour les créatures. Il va plus loin que la simple prudence : si Dieu n'est contenu dans aucune catégorie, alors il est, selon un mot qu'Érigène ne craint pas d'employer, un néant par excès. Dieu se connaît lui-même comme cause, non comme objet. Cette doctrine place la raison dans une position singulière : elle est indispensable pour défaire les représentations trop humaines du divin, et impuissante à le saisir.

L'homme comme atelier de la création

La thèse la plus saisissante du Periphyseon concerne l'être humain. Érigène fait de lui l'officina omnium, l'atelier de toutes choses : parce que l'homme réunit en lui l'intelligence des anges, la sensibilité des animaux et la matérialité des corps, tout l'univers passe par lui. La chute n'est donc pas d'abord une faute juridique, c'est une division : la séparation des sexes, la pesanteur du corps, l'extériorité du monde sont les effets d'une rupture dans la connaissance. Le retour consiste symétriquement en une réunification, dont le Christ est le modèle et le moteur.

Dialectique et réalité

Érigène ne sépare pas la logique de la métaphysique. Quand il divise, il croit suivre une articulation réelle de l'être, et non classer des mots. La dialectique, art de diviser les genres en espèces et de ramener les espèces aux genres, est pour lui la trace en nous du mouvement même par lequel l'univers se déploie et se rassemble. Cette conviction, qui fait de la logique une ontologie, explique la hardiesse de son usage de la raison en théologie : l'autorité des Pères et la raison ne peuvent se contredire, puisqu'elles viennent de la même source, et en cas de conflit apparent il faut examiner si l'autorité a bien été comprise.

La difficulté de le lire

Il faut dire la rudesse du texte. Érigène écrit un latin dense, nourri de grec, construit en dialogue entre un maître et un disciple qui objecte sans ménagement. Les reprises sont nombreuses, les digressions longues, et l'ouvrage grossit en cours de route. Cette forme n'est pas un défaut d'organisation : elle correspond à un projet d'enquête où l'on avance par difficultés successives plutôt que par exposé.

Œuvres majeures

Le Periphyseon, ou De la division de la nature

Composé dans les années 860, l'ouvrage compte cinq livres. Le plan initial en prévoyait un par division de la nature, mais le traitement de la création a débordé ce cadre. Il se présente comme un dialogue entre un maître et son disciple, forme qui permet de faire avancer l'examen par objections. C'est la première grande synthèse métaphysique rédigée en latin depuis l'Antiquité, et la seule de l'époque carolingienne qui tente de penser l'ensemble du réel à partir d'un principe unique.

Le traité De la prédestination

Écrit vers 851 à la demande d'Hincmar de Reims, ce texte conteste l'idée d'une prédestination à la damnation. Érigène y soutient que le mal est une privation sans consistance propre, que Dieu ne peut connaître comme tel, et que le châtiment consiste dans l'état où la volonté se met elle-même. L'argumentation, conduite avec les instruments de la dialectique, a paru excessivement philosophique à ses contemporains et a valu au traité d'être condamné.

Les traductions du corpus dionysien

La traduction latine des écrits attribués à Denys l'Aréopagite, parmi lesquels les Noms divins et la Théologie mystique, est probablement l'acte le plus lourd de conséquences de sa carrière. Elle a introduit dans l'Occident latin la théologie négative, la hiérarchie des êtres et le vocabulaire de la procession. Tous les grands scolastiques, Thomas d'Aquin compris, discuteront ce corpus.

Les traductions de Maxime le Confesseur

Érigène a également traduit les Ambigua et les Questions à Thalassius de Maxime le Confesseur, théologien byzantin du VIIe siècle. Il lui doit beaucoup : la doctrine du retour de toutes choses, l'idée que l'homme récapitule l'univers et une christologie de l'union sans confusion. Sans Maxime, le Periphyseon n'aurait pas sa charpente.

Le commentaire de l'Évangile de Jean et les homélies

Il reste d'Érigène un commentaire inachevé de l'Évangile selon Jean et une homélie sur son prologue, longtemps attribuée à Origène. Ces textes montrent un aspect moins technique de sa pensée : la lumière y est le fil conducteur, et la création y est lue comme une manifestation, une théophanie, c'est-à-dire une apparition de Dieu dans ce qui n'est pas lui.

Postérité et influence

Le XIIe siècle

L'héritage érigénien passe d'abord par les écoles. On lit le Periphyseon à Chartres et à Saint-Victor, et son vocabulaire de la nature comme totalité ordonnée nourrit les réflexions cosmologiques du siècle. Honorius Augustodunensis en tire un abrégé qui en assure une diffusion plus large que l'original. Le mouvement est double : on retient la hiérarchie des théophanies et l'on se méfie de l'audace métaphysique.

Les traductions, un héritage durable

L'influence la plus massive n'est pas celle de ses thèses mais celle de ses traductions. En donnant Denys et Maxime au latin, Érigène a fourni à la théologie occidentale la théologie négative, la notion de hiérarchie et une partie du lexique de la participation. Toute la discussion scolastique sur les noms divins, jusqu'à Thomas d'Aquin et Bonaventure, travaille sur ce fonds.

La mystique rhénane

La parenté avec Maître Eckhart est frappante et a fait l'objet de nombreuses études : le néant divin par excès, le retour de la créature dans son principe, la méfiance envers les catégories. Les historiens discutent de la part de lecture directe et de la part d'un fonds dionysien commun. Il est en tout cas clair que la mystique rhénane prolonge des problèmes qu'Érigène avait formulés le premier en latin.

Nicolas de Cues et la Renaissance

Nicolas de Cues possédait un manuscrit du Periphyseon et son thème de la coïncidence des opposés en est proche. Par lui, puis par les platoniciens florentins, un courant érigénien souterrain traverse la Renaissance, à distance des condamnations officielles.

Le XIXe siècle et la redécouverte

C'est l'idéalisme allemand qui réhabilite Érigène. Hegel y voit le commencement réel de la philosophie médiévale, parce qu'il y trouve une pensée du mouvement de l'absolu plutôt qu'un commentaire d'autorités. L'édition de ses œuvres dans la Patrologie latine, puis les travaux français du XXe siècle, notamment ceux de Maïeul Cappuyns et d'Édouard Jeauneau, en ont fait un auteur étudié pour lui-même. L'édition critique du Periphyseon, longue entreprise, a enfin donné une base fiable à ces lectures.

Aujourd'hui

Érigène intéresse à présent au-delà des médiévistes. Sa conception de la nature comme totalité incluant le divin, son refus de traiter le monde sensible comme un décor et sa théologie de la manifestation sont discutés dans les travaux contemporains sur les rapports entre métaphysique et écologie, parfois au prix de quelques anachronismes qu'il convient de surveiller.

Controverses et débats

Panthéisme ou non ?

C'est le reproche qui lui a été fait le plus constamment. Si tout procède de Dieu et y retourne, si les créatures sont des théophanies, que reste-t-il de la distinction entre le créateur et la créature ? Ses défenseurs répondent qu'Érigène maintient fermement cette distinction, et que parler de Dieu comme de l'être de tout ce qui est relève chez lui de la théologie négative, non d'une identification. Ses adversaires objectent que certaines formules du quatrième livre vont plus loin que ce que cette défense autorise. Le débat reste ouvert, et il dépend pour une part de la question de savoir si l'on peut appliquer à un auteur du IXe siècle une catégorie, le panthéisme, forgée au XVIIe.

Les condamnations

Le Periphyseon est condamné au XIIIe siècle, la tradition retenant l'intervention du pape Honorius III vers 1225. Cette condamnation intervient dans un contexte précis : des maîtres parisiens avaient été condamnés peu avant pour des thèses jugées panthéistes, et l'on crut reconnaître dans Érigène leur source. L'ouvrage a ainsi payé pour des usages qu'il n'avait pas prévus. Il figurera encore à l'Index à l'époque moderne.

La question de la double prédestination

Sur le fond du débat de 851, les historiens de la théologie restent divisés sur le point de savoir si Érigène a bien compris la position d'Augustin ou s'il l'a infléchie vers une doctrine plus optimiste du salut. La réponse n'est pas indifférente : elle détermine si l'on tient Érigène pour un augustinien conséquent ou pour un penseur qui se sert d'Augustin tout en pensant autre chose.

Un isolé ou un maillon ?

Une lecture ancienne faisait d'Érigène un météore sans antécédents ni descendance, surgi dans un siècle obscur. Les travaux sur les manuscrits et les gloses carolingiennes ont montré qu'il appartenait à un milieu d'enseignement actif et que son œuvre a circulé bien plus qu'on ne le croyait. On débat encore de l'étendue réelle de cette influence avant le XIIe siècle.

Pour aller plus loin

Par où entrer

N'attaquez pas le Periphyseon par le premier livre. L'homélie sur le prologue de Jean, brève et lumineuse, donne accès à l'essentiel de sa vision de la création comme manifestation. Vous pourrez ensuite lire des extraits choisis du Periphyseon, dont plusieurs anthologies de philosophie médiévale proposent une traduction française commentée.

Les traductions françaises

Le Periphyseon a été traduit en français et publié chez PUF dans la collection Épiméthée, édition qui offre un appareil de notes indispensable. Le traité De la prédestination et le commentaire de Jean sont disponibles dans la collection Sources chrétiennes, avec le latin en regard.

Les études

L'ouvrage de Maïeul Cappuyns, Jean Scot Érigène, sa vie, son œuvre, sa pensée, publié en 1933, reste la monographie de référence malgré son âge. Les travaux d'Édouard Jeauneau sur la tradition manuscrite et ceux de Dominique Demange ou de Stephen Gersh sur la métaphysique donnent l'état actuel des discussions. En anglais, la notice de Dermot Moran dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy est un bon point de départ.

Prolongements

Pour comprendre d'où vient Érigène, lisez la Théologie mystique attribuée à Denys l'Aréopagite : quelques pages suffisent à mesurer ce que le latin lui doit. Pour mesurer où il mène, lisez les sermons allemands de Maître Eckhart, puis La Docte Ignorance de Nicolas de Cues. Vous suivrez ainsi, sur six siècles, un même problème : comment parler de ce qui excède tout langage.

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