Pensées diverses sur la comète
Publication : 1682, édition augmentée en 1683
Type : Essai
Analyse
Une comète traverse le ciel d'Europe en décembre 1680. Elle est spectaculaire, elle reste visible des semaines et, comme toutes celles qui l'ont précédée, elle déclenche une vague de prédictions : guerres, pestes, morts de princes, châtiments divins. Pierre Bayle, réfugié protestant installé à Rotterdam, en tire un livre qui ne parle presque pas d'astronomie. Il y démonte une croyance pour voir ce que son démontage entraîne, et ce qu'il entraîne dépasse de très loin la question des comètes.
Un livre né d'un prétexte
L'ouvrage paraît d'abord en 1682, sous la forme d'une longue lettre adressée à un docteur de Sorbonne qui aurait sollicité l'avis de l'auteur. Le dispositif est une fiction commode : il autorise le ton de la conversation, les digressions, les retours en arrière, et il permet de s'adresser poliment à un théologien catholique tout en ruinant ses présupposés. Une édition augmentée paraît l'année suivante sous le titre de Pensées diverses sur la comète, celui sous lequel le texte est resté connu. Comme beaucoup de livres hollandais destinés au marché français, il porte une adresse d'éditeur fictive, précaution ordinaire contre la censure.
La forme compte autant que la thèse. Bayle n'écrit pas un traité mais une suite de sections brèves, numérotées, qui avancent par associations, objections et exemples tirés de l'histoire ancienne et moderne. Le lecteur pressé s'y perd, le lecteur attentif y reconnaît une méthode : chaque fois qu'un argument semble conclure, une section suivante en examine une conséquence gênante. C'est le style qui fera plus tard la fortune du Dictionnaire historique et critique.
Les comètes ne présagent rien
Le premier mouvement est le plus simple. Si les comètes annonçaient des malheurs, il faudrait que Dieu ait institué un signe. Or un signe n'est un signe que s'il est compris, et celui-là ne l'est de personne : les peuples qui l'observent en tirent des interprétations contradictoires, et les malheurs qu'il annoncerait arrivent aussi bien sans lui. Bayle ajoute un argument théologique redoutable pour ses adversaires : admettre que Dieu envoie des avertissements célestes compris de tous les peuples, y compris païens, revient à faire de lui le garant de l'idolâtrie, puisque chaque nation rapporte le prodige à ses propres dieux.
Il ne conteste pas que Dieu puisse faire des miracles. Il soutient que l'ordre ordinaire de la nature suffit à expliquer ce qu'on observe et qu'il faut des raisons fortes pour supposer une intervention extraordinaire. La règle de méthode est ici plus importante que son application : on ne multiplie pas les causes surnaturelles pour expliquer des phénomènes réguliers.
Le consentement universel ne prouve rien
Vient alors la pièce maîtresse. On objectait à Bayle que tous les peuples, de toute antiquité, ont craint les comètes, et qu'un accord si général doit avoir un fondement. Il répond par une analyse des mécanismes de la croyance collective : une opinion se transmet parce qu'elle est ancienne, parce qu'elle flatte la peur, parce que personne n'a intérêt à la contredire et parce que les cas qui la confirment se retiennent tandis que les autres s'oublient. L'universalité d'une croyance mesure sa contagion, pas sa vérité.
L'argument est dirigé contre une croyance précise, mais sa portée est générale, et Bayle le sait. Le consentement universel servait alors à établir bien d'autres choses, l'existence de Dieu notamment. En le disqualifiant comme preuve, il retire un instrument à toute une apologétique. C'est l'une des raisons pour lesquelles le livre a inquiété autant les théologiens protestants que catholiques.
Superstition et athéisme
Le troisième mouvement est celui qui a fait la célébrité du livre. Bayle soutient que la superstition est pire que l'athéisme, et il le démontre par les effets. Le superstitieux se croit en règle avec le ciel par des pratiques et se dispense de la morale ; il commet des crimes au nom de la piété, ce que l'histoire des guerres de religion documente abondamment. L'athée, lui, ne dispose d'aucune dispense : il est tenu par les lois, par l'opinion, par l'intérêt et par ce que Bayle appelle les lumières de la conscience.
De là la proposition la plus discutée : une société composée d'athées pourrait être aussi réglée qu'une autre, et peut-être davantage. Bayle ne fait pas l'éloge de l'athéisme, qu'il tient pour une erreur. Il sépare deux questions que son époque confondait : la vérité d'une doctrine et son utilité sociale. Les mœurs d'un peuple, observe-t-il, ne suivent pas ses croyances déclarées. Les hommes agissent par tempérament, par coutume, par honneur, par crainte du magistrat, rarement par conséquence tirée de leurs principes. C'est une thèse d'anthropologie empirique, vérifiable, et elle désamorce l'argument selon lequel la religion serait le ciment indispensable de l'ordre public.
Un scepticisme de méthode
Faut-il appeler Bayle sceptique ? Il en a les armes : la mise en balance des autorités, le goût du cas embarrassant, la méfiance envers les preuves générales. Mais il ne conclut pas à l'impossibilité de savoir. Son procédé consiste plutôt à séparer ce qui relève de la raison et ce qui relève de la foi, et à montrer que la première ne soutient pas la seconde aussi bien qu'on le prétend. Les lecteurs se sont divisés sur l'intention : apologétique fidéiste qui, en ruinant les preuves rationnelles, renvoie à la foi seule, ou travail de sape mené sous couvert de piété. Le texte autorise les deux lectures et c'est peut-être délibéré.
Réception et postérité
Le livre établit la réputation de Bayle, qui n'était jusque-là qu'un professeur réfugié. Il est lu, réédité, traduit, discuté dans toute l'Europe savante, et il lui vaut des réfutations immédiates du côté catholique comme du côté réformé, ce dernier reprochant à l'auteur de désarmer la cause commune.
Sa postérité se mesure surtout au siècle suivant. Voltaire y trouve l'arsenal de la critique des prodiges et de la superstition, Diderot et les encyclopédistes la méthode de l'examen des croyances par leurs causes, David Hume une analyse de la formation des opinions dont l'enquête sur les miracles est proche parente. La thèse de l'indépendance de la morale et de la religion devient un lieu commun des Lumières, souvent sans que Bayle soit nommé.
Il faut enfin noter ce que le livre a rendu possible pour son auteur. Les Pensées diverses contiennent en germe la méthode du Dictionnaire historique et critique : traiter une question par accumulation de cas, laisser les autorités se contredire, et faire passer dans les notes ce que le texte ne dit pas. La forme apparemment désordonnée est un choix d'écriture autant qu'une prudence.
Ce qui reste discuté
Trois points continuent de diviser les commentateurs. L'intention religieuse de Bayle d'abord, selon qu'on en fait un fidéiste conséquent ou un libre penseur masqué. La portée de la société d'athées ensuite : expérience de pensée destinée à isoler une variable, ou thèse positive sur les fondements de l'ordre social. Enfin la cohérence de l'ensemble, certains lecteurs y voyant une œuvre construite sous l'apparence du désordre, d'autres un recueil d'occasions que l'auteur n'a pas unifié.
Un détail bibliographique mérite attention pour qui veut citer le texte : la composition exacte varie d'une édition à l'autre, Bayle ayant ajouté des sections et des réponses à ses contradicteurs dans les réimpressions successives, ainsi qu'une suite publiée plus tard. Mieux vaut préciser l'édition utilisée.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- David Hume en hérite
- Denis Diderot en hérite
- Nicolas Malebranche figure dans le dialogue
- Voltaire en hérite