Émile Littré
Médecin sans thèse, éditeur d'Hippocrate et auteur du dictionnaire qui porte son nom, Littré fut le principal disciple d'Auguste Comte avant de rompre avec lui. Il garda la philosophie positive et laissa la religion de l'Humanité, fondant ainsi le positivisme de la Troisième République.
Biographie
Paul-Émile Littré naît à Paris le 1ᵉʳ février 1801. Son père, ancien marin devenu employé des contributions, est un républicain nourri des Lumières, qui lui enseigne lui-même le grec et le latin et lui laisse une bibliothèque et des convictions.
Au lycée Louis-le-Grand, il se lie avec Louis Hachette, futur éditeur, dont l'amitié décidera de sa vie. Il entreprend ensuite des études de médecine, passe tous ses examens, et ne soutient jamais sa thèse : son père meurt en 1827, il doit faire vivre sa mère, et il se tourne vers les leçons particulières et les traductions.
En juillet 1830, il se bat sur les barricades et reçoit la médaille de Juillet. Il gardera toute sa vie cette fidélité républicaine, à une époque où elle coûtait cher.
Sa première grande entreprise est savante. En 1839, il commence l'édition et la traduction des œuvres complètes d'Hippocrate à partir des manuscrits grecs. Dix volumes, vingt-deux ans de travail, une somme qui fait encore autorité et qui lui vaut d'entrer la même année à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
En 1840, il découvre le Cours de philosophie positive d'Auguste Comte. La rencontre est décisive : il devient le propagateur de cette philosophie dans la presse, organise avec John Stuart Mill une souscription pour soutenir financièrement un maître sans ressources, et publie en 1845 une analyse raisonnée du Cours.
La rupture vient dix ans plus tard. Comte, entré dans sa seconde carrière, fonde une religion de l'Humanité, se fait grand prêtre, et approuve le coup d'État de Louis-Napoléon. Littré refuse les trois choses à la fois. Il fonde un positivisme sans culte, qu'il défend jusqu'à sa mort, et devient pour les disciples orthodoxes un renégat.
Parallèlement, il conduit l'œuvre qui a fait passer son nom dans la langue. Hachette lui avait suggéré en 1841 un dictionnaire historique de la langue française. Il y travaillera trente ans. Les fascicules paraissent de 1863 à 1872, quatre volumes, suivis d'un supplément en 1877.
Candidat à l'Académie française en 1863, il est écarté après une campagne de Mgr Dupanloup, qui voyait en lui un matérialiste. Élu le 30 décembre 1871, il provoque la démission de l'évêque, qui ne voulait pas siéger avec lui.
La République qu'il avait attendue arrive enfin. Député de la Seine en 1871, sénateur inamovible en 1875, il siège parmi les républicains modérés et entre en franc-maçonnerie la même année.
Il meurt à Paris le 2 juin 1881, à quatre-vingts ans.
Pensée principale
Littré n'a pas construit de doctrine propre. Il a fait autre chose, qui a eu plus d'effet : il a séparé le positivisme en deux et n'en a gardé qu'une moitié.
Ce qu'il retient de Comte
Du Cours de philosophie positive, il conserve l'essentiel.
La loi des trois états, d'abord : l'esprit humain explique les phénomènes successivement par des volontés, par des essences abstraites, puis par des lois constatées entre des faits. L'âge positif est celui où l'on renonce à demander pourquoi les choses sont pour chercher comment elles se produisent. Voir l'article loi des trois états.
La classification des sciences ensuite, qui va des mathématiques à la sociologie en passant par l'astronomie, la physique, la chimie et la biologie, chacune supposant les précédentes sans s'y réduire.
Et surtout la conviction que la méthode des sciences de la nature s'étend aux faits humains. Il n'y a pas, pour Littré, d'un côté le monde des causes et de l'autre celui de la liberté : les sociétés obéissent à des lois, que l'on peut chercher.
Ce qu'il rejette
Il refuse en revanche tout ce que Comte a bâti après 1845 : le Grand-Être, les sacrements, le calendrier, le sacerdoce positiviste, et la morale faite septième science.
Son argument n'est pas qu'une religion de l'Humanité serait ridicule, bien qu'il l'ait pensé. Il est que cette construction contredit le principe même du positivisme. Une philosophie qui interdit de rien affirmer au-delà des faits constatés ne peut pas se donner un objet d'adoration, ni organiser un culte, ni prétendre régler la vie privée des hommes. Comte, en voulant couronner son système, l'a rendu dogmatique, c'est-à-dire métaphysique.
L'inconnaissable
Le point où Littré s'écarte le plus de son maître est aussi celui où il paraît le plus moderne.
Comte tenait les questions sans réponse pour vides de sens et proposait de les écarter. Littré soutient que nos connaissances forment un domaine limité, entouré de toutes parts par une immensité dont nous ne savons rien, qu'il appelle l'inconnaissable. Ce qui est au-delà n'est pas un néant : c'est un océan dont nous ne possédons que le rivage.
Il en tire deux conséquences. La science n'atteindra jamais le fond des choses, ce qui lui interdit de se transformer en croyance. Et le sentiment religieux a une racine réelle, qui est cette immensité ouverte, même si aucune religion particulière ne peut s'en autoriser.
Une politique
Ce positivisme sans culte n'est pas une position de retrait. Littré en tire une politique, et c'est par là qu'il a compté.
Contre les révolutionnaires, il soutient que les sociétés ne se refont pas par décret et que les institutions doivent être transformées par degrés. Contre les conservateurs, il soutient que l'ordre ancien est mort et qu'aucune restauration ne le ramènera. La formule qu'il a donnée à cette double position, conservation et révolution tenues ensemble par le positivisme, est le programme de la République modérée qui s'installe en France après 1875.
Il en tire aussi une école laïque, une morale indépendante de toute confession et une organisation du savoir où la religion n'a plus à dire ce qui est vrai. Voir l'article sécularisation.
Œuvres majeures
Œuvres complètes d'Hippocrate (1839-1861)
Dix volumes, texte grec et traduction française en regard, établis sur les manuscrits. L'entreprise a occupé Littré vingt-deux ans et elle fait encore autorité : on cite aujourd'hui les traités hippocratiques par la numérotation qu'il a fixée. Son introduction pose une question d'historien et non de philologue : qu'est-ce qui, dans ce corpus, appartient à Hippocrate, et comment une médecine se détache-t-elle de la religion ?
Analyse raisonnée du Cours de philosophie positive (1845)
Un résumé fidèle et clair du Cours de Comte, écrit au moment où Littré en est le propagandiste le plus efficace. Le livre a fait connaître le positivisme à des lecteurs que les six volumes de l'original rebutaient. Comte, qui goûtait peu qu'on le résume, l'a néanmoins approuvé.
Conservation, révolution et positivisme (1852)
Le livre de la rupture, publié l'année qui suit le coup d'État de Louis-Napoléon et la proclamation par Comte de sa religion de l'Humanité. Littré y sépare la philosophie positive de ce qu'il tient pour sa déformation, et en tire une position politique : les sociétés ne se refont ni par décret ni par restauration, et le progrès se fait par degrés. Le titre énonce le programme de la République modérée vingt ans avant qu'elle n'existe.
Dictionnaire de la langue française (1863-1872)
Quatre volumes, un supplément en 1877, trente ans de travail. Ce qui le distingue des dictionnaires antérieurs tient à sa méthode : chaque mot y est suivi dans son histoire, ses sens sont classés du plus ancien au plus récent, et chacun est attesté par des citations d'auteurs. Le lecteur n'y trouve pas ce qu'il faudrait dire, mais ce qui a été dit. C'est l'application de la méthode historique à la langue, exactement comme Littré l'appliquait à la médecine grecque.
Auguste Comte et la philosophie positive (1863)
Son maître était mort depuis six ans. Littré y retrace l'itinéraire de Comte, expose la doctrine, rend compte du tournant religieux et explique pourquoi il n'a pas suivi. Le livre est à la fois un hommage et une démonstration, et c'est par lui que la postérité a longtemps connu Comte : un Comte partagé en deux, dont la première moitié serait seule recevable.
Postérité et influence
Le dictionnaire
C'est par là que son nom survit, au point d'être devenu un nom commun : on consulte un littré. L'ouvrage a été constamment réédité, puis numérisé, et il reste consulté par les écrivains et les traducteurs pour une raison précise que les dictionnaires modernes ne remplissent pas : il montre comment un mot a été employé, par qui, et dans quel sens à quelle époque.
Sa méthode a fait école. La lexicographie historique française, jusqu'au Trésor de la langue française entrepris au XXᵉ siècle, descend de lui.
Le positivisme républicain
Politiquement, Littré a gagné. Le positivisme sans religion qu'il a séparé de celui de Comte est devenu l'une des matrices intellectuelles de la Troisième République : confiance dans la science, réforme graduelle, enseignement laïque, morale indépendante des Églises.
Les hommes qui fondent l'école publique dans les années 1880 ne se réclament pas tous de lui, mais ils raisonnent dans son cadre. Et c'est le positivisme de Littré, non celui du Catéchisme positiviste, qui a traversé le siècle en France.
Les sciences humaines
Émile Durkheim hérite de cette filiation plus que de Comte lui-même. L'idée que les faits sociaux se traitent comme des choses, qu'ils obéissent à des lois et qu'une sociologie est possible sans métaphysique vient de ce positivisme assagi. La différence est que Durkheim lui donnera une méthode et un objet que Littré n'avait fait qu'annoncer. Voir le courant sociologie.
Un contre-exemple durable
Enfin, Littré occupe une place singulière dans l'histoire intellectuelle française : celle du savant qui refuse de transformer sa science en croyance. Sa notion d'inconnaissable, cet océan dont nous ne possédons que le rivage, a été reprise par des auteurs très éloignés de lui, et elle a fourni un argument à ceux qui, sans religion, refusaient que la science en tienne lieu. On la retrouve sous d'autres noms chez Herbert Spencer et dans une partie de l'agnosticisme britannique.
Controverses et débats
Le baptême de la fin
Peu avant sa mort, en juin 1881, Littré fut baptisé. Sa femme et sa fille étaient catholiques pratiquantes, et elles avaient longtemps espéré sa conversion.
L'épisode a aussitôt été exploité dans les deux sens. Les catholiques y ont vu le retour d'un incroyant illustre ; ses amis positivistes ont contesté qu'il fût en état de consentir, et rappelé qu'il avait écrit et répété pendant quarante ans le contraire. Les historiens observent qu'aucun écrit de sa main ne vient appuyer une conversion, et que les témoignages émanent des deux camps intéressés. La question reste ouverte, et elle dit surtout combien une mort pouvait être un enjeu public dans la France de cette époque.
A-t-il trahi Comte ?
Les positivistes orthodoxes, groupés autour de Pierre Laffitte, ont tenu Littré pour un dissident qui avait mutilé la doctrine en lui retirant ce qui la couronnait. Pour eux, séparer la philosophie de la religion de l'Humanité revient à garder l'échafaudage et à jeter l'édifice.
Littré répondait que c'est Comte qui s'était renié : une philosophie qui interdit d'affirmer au-delà des faits ne peut pas se donner un objet de culte. Le débat n'est pas clos, et il recoupe une question générale sur les systèmes philosophiques, celle de savoir si l'on peut en retenir une partie sans les détruire.
Matérialiste ?
L'accusation l'a poursuivi, et elle lui a coûté l'Académie en 1863. Mgr Dupanloup soutenait qu'une philosophie refusant les causes finales et l'âme immatérielle était matérialiste, quelque nom qu'elle se donnât.
Littré s'en défendait en invoquant précisément son inconnaissable : affirmer que tout est matière serait une thèse métaphysique, aussi peu fondée que son contraire, et le positiviste n'en sait rien. Ses adversaires y voyaient une précaution verbale. On remarquera que la même objection a été faite à tous ceux qui ont tenté de tenir une position d'abstention en métaphysique.
Pour aller plus loin
Lire Littré
Dictionnaire de la langue française, consultable gratuitement en ligne sur plusieurs sites. Ouvrez-le sur un mot que vous croyez connaître.
Auguste Comte et la philosophie positive, 1863, disponible sur Gallica. Le meilleur exposé du positivisme par celui qui en a retranché la religion.
Conservation, révolution et positivisme, 1852, également sur Gallica. Bref, et politique.
Études
Rey, Alain, Littré, l'humaniste et les mots, Gallimard, 1970. Par un lexicographe, sur un lexicographe.
Hummel, Pascale, Littré et la philologie, pour l'édition d'Hippocrate et la méthode historique.
Petit, Annie, Le Système d'Auguste Comte, Vrin, 2016, qui expose la scission entre les héritiers de Comte.
Autour
Comte, Auguste, Cours de philosophie positive, leçons 1 et 2, Nathan.
Durkheim, Émile, Les Règles de la méthode sociologique, PUF, pour voir ce que devient ce positivisme une fois doté d'une méthode.
Hippocrate, De l'art médical, Le Livre de Poche, dans la traduction de Littré.
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