Pierre Bayle
Huguenot réfugié à Rotterdam, Pierre Bayle a bâti dans son Dictionnaire historique et critique une machine à démonter les certitudes reçues. Il y défend la liberté de conscience et soutient qu'un athée peut être vertueux.
Biographie
Pierre Bayle naît le 18 novembre 1647 au Carla, un village du comté de Foix qui porte aujourd'hui son nom. Son père y est pasteur réformé, à la tête d'une communauté protestante que les décennies suivantes réduiront au silence. La maison est pauvre, la bibliothèque paternelle courte, et l'enfant lit ce qu'il trouve, avec cette boulimie désordonnée qui restera sa manière de travailler.
Une conversion, puis un retour
Sa formation tourne autour d'un épisode qui décidera de toute sa vie. Envoyé à l'académie protestante de Puylaurens, il passe en 1669 au collège jésuite de Toulouse et s'y convertit au catholicisme, convaincu par les arguments de ses maîtres. Un peu plus d'un an plus tard, il revient à la foi réformée. Aux yeux de la loi royale il est désormais un relaps, c'est-à-dire un converti retombé dans l'erreur, et la peine prévue est lourde. Il quitte la France, gagne Genève, y suit l'enseignement de théologiens acquis aux idées de Descartes et vit de préceptorat. Rentré en France sous un nom d'emprunt, il est précepteur à Rouen puis à Paris avant d'obtenir en 1675 la chaire de philosophie de l'académie protestante de Sedan, où le soutient le théologien Pierre Jurieu.
Rotterdam et les années de polémique
En 1681, Louis XIV fait fermer l'académie de Sedan. Bayle se réfugie à Rotterdam, où la ville ouvre pour lui et pour Jurieu une École illustre. Les dix années qui suivent sont les plus combatives : les Pensées diverses sur la comète en 1682, la même année la Critique générale de l'Histoire du calvinisme du jésuite Maimbourg, la revue des Nouvelles de la république des lettres qu'il rédige presque seul de 1684 à 1687 et, en 1686, le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer ». La révocation de l'édit de Nantes, en 1685, et la mort de son frère Jacob dans une prison française durcissent le propos sans le faire basculer dans l'appel aux armes, que Bayle refuse obstinément.
La rupture avec Jurieu et le Dictionnaire
Son protecteur devient son adversaire. Jurieu, qui attend de la Providence la chute de Louis XIV et le retour triomphal des réfugiés, voit dans la tolérance de Bayle une trahison et dans ses thèses sur les athées une preuve d'athéisme. La querelle s'envenime au point qu'en 1693 la chaire de Bayle à l'École illustre est supprimée. Il n'enseignera plus.
Privé de poste, il se consacre à l'ouvrage qui l'occupait depuis des années. La première édition du Dictionnaire historique et critique paraît en 1697, la seconde, considérablement augmentée, en 1702. Il publie encore en 1705 la Continuation des Pensées diverses et laisse achevés les Dialogues de Maxime et Thémiste, qui paraîtront en 1707. Il meurt à Rotterdam le 28 décembre 1706, célibataire, sans fortune, au travail jusqu'aux derniers jours.
Pensée principale
Bayle n'a pas construit de système et s'en est expliqué : il se méfie des édifices. Sa philosophie est une pratique, celle de l'examen, et son outil le plus efficace n'est pas l'argument frontal mais la note de bas de page.
Un instrument plutôt qu'une doctrine
Le Dictionnaire historique et critique se présente comme un ouvrage de référence. Vous y cherchez une date, vous tombez sur un article bref, puis sur des notes qui l'étouffent, puis sur des notes aux notes où se déploient les vraies discussions. Ce dispositif n'est pas une coquetterie. Il permet de confronter les témoignages, de montrer qu'une autorité s'appuie sur une autre qui ne dit pas ce qu'on lui prête et de laisser le lecteur devant un désaccord qu'aucune tranchée ne vient refermer. La méthode a un effet durable : elle habitue à demander d'où l'on sait ce que l'on affirme.
Ce que la raison peut et ne peut pas
Bayle ne s'est jamais dit sceptique. Il tient l'évidence pour un critère utilisable, même s'il ne la juge que probable, et il s'en sert sans états d'âme en histoire et en physique. Son geste caractéristique est ailleurs : il montre que sur certaines questions la raison, poussée jusqu'au bout, se retourne contre les doctrines qu'elle était censée soutenir. L'article « Pyrrhon » du Dictionnaire met en scène cette dérive, où le doute finit par mordre sur les vérités que la théologie croyait établies par la seule lumière naturelle.
Le cas le plus net est le mal. Si l'on raisonne sans la révélation, soutient Bayle, les hypothèses dualistes rendent mieux compte du mélange de bien et de mal qu'offre l'expérience que l'affirmation d'un Dieu unique, tout-puissant et parfaitement bon. Il ne conclut pas que le manichéisme est vrai : il conclut que la raison seule ne tranche pas, et que l'unité et la bonté de Dieu appartiennent à ce qu'il faut recevoir comme mystère. Voilà pourquoi l'articulation de la raison et de la foi est chez lui un champ de bataille plutôt qu'un accord.
Morale et croyance se séparent
La thèse qui a le plus scandalisé ses contemporains est d'apparence modeste. Les hommes n'agissent presque jamais d'après leurs principes, observe Bayle, mais d'après leur tempérament, leur éducation, le regard de leurs voisins. Les chrétiens volent et tuent malgré leur croyance ; rien n'empêche donc un athée d'être honnête, ni une société d'athées de tenir debout. L'argument, avancé dès les Pensées diverses sur la comète, dissocie la moralité de la religion et retire aux Églises leur dernier titre à gouverner les consciences.
Le droit de la conscience errante
De là découle sa défense de la tolérance, dans le Commentaire philosophique de 1686. Bayle ne plaide pas que toutes les religions se valent. Il soutient qu'un texte dont le sens littéral commande la persécution doit être écarté, parce qu'aucune révélation ne peut obliger à ce que la morale naturelle condamne. Et il va plus loin que Locke : ce qui a des droits, ce n'est pas la vérité, c'est la conscience, y compris quand elle se trompe. Celui qui suit de bonne foi ce qui lui paraît vrai après examen fait ce qu'il doit. Un persécuteur sincère reste coupable, car il devrait savoir que contraindre une conscience est mal. L'argument vaut pour les hérétiques, pour les catholiques en pays protestant et, détail qui a longtemps gêné ses lecteurs réformés, pour quiconque se croit en droit de persécuter.
Œuvres majeures
Pensées diverses sur la comète (1682)
Écrite à propos de la grande comète observée à la fin de 1680, cette lettre fictive à un docteur de Sorbonne part d'une question d'astronomie pour arriver à la morale. Bayle y démonte l'idée que les comètes annoncent des malheurs, puis demande pourquoi une croyance fausse se maintient. Sa réponse, qui fait l'intérêt durable du livre, est que les hommes règlent rarement leur conduite sur leurs convictions. C'est là qu'apparaît l'argument de l'athée vertueux et l'hypothèse d'une société d'athées viable.
Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer » (1686)
Publié sous un pseudonyme, ce traité attaque la justification scripturaire de la contrainte religieuse, tirée de la parabole du festin dans l'Évangile de Luc. Bayle y pose qu'aucune interprétation d'un texte sacré ne peut obliger à une action que la lumière naturelle condamne. Il en tire la théorie des droits de la conscience errante, qui va plus loin que la plupart des plaidoyers de tolérance de son siècle et que ses coreligionnaires ont reçue avec embarras.
Nouvelles de la république des lettres (1684-1687)
Pendant quatre ans, Bayle rédige presque seul ce périodique de comptes rendus, qui informe l'Europe savante des livres nouveaux. L'entreprise compte autant que ses thèses : elle installe l'idée d'une communauté de lecteurs répartie entre les États et les confessions, jugeant les ouvrages sur pièces. Une partie du prestige dont Bayle jouira au XVIIIe siècle vient de ces années de journalisme érudit.
Dictionnaire historique et critique (1697, seconde édition augmentée en 1702)
L'œuvre maîtresse, et un objet littéraire étrange. Conçu d'abord comme un recueil des erreurs des dictionnaires existants, l'ouvrage est devenu un labyrinthe d'articles biographiques dont les notes, souvent plus longues que le texte, servent de laboratoire à des discussions sur le mal, la providence, le scepticisme, l'autorité des témoignages ou la décence en matière d'érudition. Les articles « Pyrrhon », « Manichéens », « Pauliciens », « Spinoza », « David » et « Rorarius » ont été lus et discutés pendant tout le siècle suivant.
Continuation des Pensées diverses (1705) et Dialogues de Maxime et Thémiste (1707)
Dans ses derniers écrits, Bayle répond à ceux qui l'accusaient d'athéisme, en particulier au théologien Jean Le Clerc et aux rationaux hollandais. Il y précise, sans céder, que montrer l'impuissance de la raison n'est pas nier Dieu. Ces textes sont la pièce principale du dossier pour qui veut décider si le fidéisme de Bayle est sincère ou s'il sert de couverture.
Postérité et influence
Bayle a été lu au XVIIIe siècle comme peu d'auteurs l'ont été. Le Dictionnaire historique et critique, malgré son prix et son poids, se trouvait dans les bibliothèques privées de toute l'Europe et a connu de nombreuses rééditions. On y entrait par n'importe quelle page, ce qui en faisait une réserve d'arguments pour qui en cherchait.
Les Lumières
Voltaire lui doit beaucoup : une érudition polémique, l'art de retourner une source contre la thèse qu'elle était censée appuyer et une partie de son matériau sur les contradictions des Écritures. Diderot et les encyclopédistes héritent du dispositif lui-même, l'article bref doublé de renvois et de notes où se dit l'essentiel, procédé bien utile sous la censure. Hume connaissait le Dictionnaire et y a trouvé de quoi nourrir ses propres analyses du mal et des limites de la théologie naturelle.
Leibniz
La postérité la plus directe est une réfutation. Leibniz a jugé les objections de Bayle sur le mal assez sérieuses pour leur consacrer un livre : les Essais de théodicée, parus en 1710, se construisent en grande partie contre les articles du Dictionnaire. La discussion s'est poursuivie du vivant des deux hommes, dans un échange où Bayle maintient que les solutions proposées déplacent la difficulté sans la résoudre.
Un ancêtre encombrant
Au XIXe siècle, Bayle devient une figure disputée. Ludwig Feuerbach lui consacre en 1838 un livre entier, où il voit en lui l'homme qui a détaché la morale de la foi. L'histoire du scepticisme, de son côté, l'installe comme le maillon entre les sceptiques de la Renaissance et la critique du XVIIIe siècle.
Sa trace dans les institutions est moins visible mais réelle. La thèse selon laquelle la conscience, même erronée, a des droits que l'État ne peut outrepasser appartient au fonds commun des défenses modernes de la liberté religieuse, aux côtés de celles de Locke, avec lesquelles elle ne se confond pas. Le travail d'édition mené depuis les années 1960, en particulier autour de sa correspondance, a fait sortir Bayle du rôle de simple précurseur pour en faire un auteur qu'on lit pour lui-même.
Controverses et débats
Aucun auteur de son siècle ne divise autant ses lecteurs, et le désaccord ne porte pas sur un détail : il porte sur ce que Bayle pensait.
Sceptique, fidéiste ou athée masqué ?
Trois lectures se disputent le terrain. La première voit en lui un sceptique, qui use de la raison pour montrer que la raison ne conclut pas. La deuxième, longtemps dominante en France à la suite des travaux d'Élisabeth Labrousse, lit un calviniste sincère et fidéiste : l'échec de la raison renvoie à la foi, et c'était bien le but. La troisième, défendue notamment par Gianluca Mori, soutient que le fidéisme est une précaution de publication et que les arguments de Bayle détruisent la croyance qu'ils prétendent protéger.
Le texte résiste aux trois. Bayle écrit par articles, par notes, par voix empruntées, et refuse presque toujours la première personne doctrinale. Ce que l'on tient pour sa prudence peut être sa méthode.
Jusqu'où va sa tolérance ?
Seconde discussion, plus politique. Bayle étend-il la tolérance aux catholiques, dont il juge l'Église persécutrice, et aux athées, dont il défend la vertu possible ? Les textes autorisent une réponse large, mais Bayle est aussi un sujet de Louis XIV qui écrit depuis l'exil et un partisan de l'obéissance civile hostile aux soulèvements. Ses adversaires réformés y ont vu une complaisance envers la France, soupçon qui a nourri l'accusation d'être un agent déguisé. Les historiens n'ont rien trouvé qui l'étaye.
L'érudition et ses pièges
On a reproché au Dictionnaire son désordre, ses digressions et son goût pour les anecdotes scabreuses, que Bayle a dû défendre dans un éclaircissement ajouté à la seconde édition. La question reste ouverte de savoir si cette composition est un défaut ou la forme même de sa pensée : un ouvrage qui ne conclut pas parce qu'il considère que les matières traitées ne se concluent pas.
Pour aller plus loin
Lire Bayle
Le Dictionnaire historique et critique ne se lit pas d'un bout à l'autre et n'a jamais été conçu pour cela. Entrez par un article, de préférence l'un de ceux que le XVIIIe siècle a discutés : « Pyrrhon » pour le scepticisme, « Manichéens » et « Pauliciens » pour le problème du mal, « Spinoza » pour la manière dont Bayle traite un adversaire qu'il respecte, « David » pour sa façon de regarder un personnage biblique comme un personnage historique. Les éditions du XVIIIe siècle sont consultables en ligne sur Gallica et sur les bibliothèques numériques européennes.
Les Pensées diverses sur la comète et le Commentaire philosophique existent en éditions modernes séparées et constituent la meilleure porte d'entrée : ce sont des livres courts, écrits pour convaincre, où l'on suit l'argument sans se perdre.
Études
Élisabeth Labrousse a donné la grande étude de référence en français, en deux volumes, qui reste le point de départ pour la biographie comme pour l'interprétation fidéiste. La lecture inverse, qui fait de Bayle un incroyant, est exposée par Gianluca Mori. L'édition de la correspondance, menée collectivement depuis plusieurs décennies, a renouvelé la connaissance de son réseau et de ses méthodes de travail.
Pour situer
Pour mesurer ce que Bayle déplace, deux comparaisons valent mieux qu'un commentaire. Lisez sa défense de la tolérance à côté de la Lettre sur la tolérance de Locke : les conclusions se ressemblent, les fondements non. Puis lisez les Essais de théodicée de Leibniz en sachant qu'ils répondent à ses articles : vous verrez un système entier se construire pour répondre à des notes de bas de page.