Dictionnaire historique et critique

Pierre Bayle

Publication : 1697

Analyse

Il faut imaginer un livre où l'essentiel se trouve en bas de page. Les articles du Dictionnaire de Pierre Bayle sont de courtes notices factuelles sur une colonne ; sous elles s'étalent, en petits caractères et sur deux colonnes, les « remarques » où l'auteur discute, cite, objecte, digresse et finit par exposer sa propre pensée. On estime que quatre cinquièmes environ du texte tiennent dans ces notes. C'est là que se joue tout ce qui a valu à l'ouvrage sa fortune et ses condamnations.

Ce dispositif typographique n'est pas une bizarrerie d'érudit. Il est le moyen d'écrire, en 1697, dans une Europe où chaque phrase est surveillée par des Églises rivales, des choses que personne ne peut dire en nom propre. Et il explique pourquoi l'on discute encore aujourd'hui de ce que Bayle pensait réellement.

Comment naît un dictionnaire critique

L'origine du projet est une irritation. À partir de 1689, Bayle, réfugié huguenot installé à Rotterdam, relève les erreurs et les lacunes du Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri, paru en 1674 et devenu l'ouvrage de référence. Il envisage d'abord un simple recueil de corrections.

En 1692 paraît un Projet et fragmens d'un dictionnaire critique, accompagné de vingt-deux articles d'essai. L'accueil est mitigé : ses lecteurs réclament du raisonnement plutôt que de la compilation. Bayle restructure alors son entreprise selon le principe qui fera sa gloire, la notice historique brève suivie du commentaire critique développé.

L'ouvrage paraît à Rotterdam, chez Reinier Leers, avec la date de 1697 sur sa page de titre ; quelques sources le datent de 1696, l'impression s'étant sans doute achevée à la fin de cette année-là. Il se présente en deux tomes divisés chacun en deux parties, soit quatre volumes in-folio couvrant les séquences A-B, C-G, H-O et P-Z. Bayle le publie sous son nom, de son vivant, et le livre connaît aussitôt un succès de librairie considérable.

Le travail du scrupule

Le premier apport de l'ouvrage est une méthode. Bayle y applique au récit historique une exigence de vérification que l'on peut dire cartésienne dans son esprit, sinon dans ses moyens : chaque fait doit être rapporté à sa source, chaque source doit être pesée, et les témoignages contradictoires doivent être exposés plutôt qu'arbitrés en silence. On a nommé « pyrrhonisme historique » cette attitude, qui n'est pas un scepticisme de principe mais une discipline de la preuve.

Les renvois croisés qui tissent les articles en réseau constituent le second apport, et ils ont fait école : l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert reprendra le procédé, en lui donnant la même fonction polémique, puisque le renvoi permet d'exposer sans affirmer.

Une pensée qui se dit dans les notes

C'est pourtant par son contenu philosophique que le Dictionnaire a compté. Et ce contenu se trouve presque toujours ailleurs que là où on l'attendrait : dans les remarques, et dans des articles d'apparence anodine consacrés à des figures secondaires, à des hérétiques ou à des sectes oubliées.

Le dossier le plus célèbre est celui du mal. Dans les articles « Manichéens », « Marcionites » et « Pauliciens », Bayle expose avec une force inhabituelle les arguments manichéens : si Dieu est à la fois tout-puissant et parfaitement bon, l'existence du mal devient inintelligible, et l'hypothèse de deux principes rend mieux compte des faits. Il ne conclut pas que le manichéisme soit vrai ; il conclut que la raison est trop faible pour réfuter cette objection, et donc que la doctrine chrétienne du mal n'est pas rationnellement défendable. Bayle a constamment maintenu que cette conclusion portait sur les limites de la raison et non sur l'existence de Dieu, et c'est sur ce point que tout le débat d'interprétation s'est noué.

Il en tire une séparation nette de la foi et de la raison : en matière théologique, la raison détruit sans pouvoir construire, et il faut donc s'en remettre à la foi. L'article « Pyrrhon » formule cette conclusion de la manière la plus nette, ce qui lui a valu d'être condamné.

Le second dossier est moral et politique. Reprenant une thèse déjà avancée dans ses Pensées diverses sur la comète de 1683, Bayle soutient qu'un athée peut être parfaitement vertueux, parce que la vertu ne dépend pas des croyances mais des mœurs, de l'éducation et des lois. La conséquence est immédiate pour la tolérance, qu'il étend aux athées eux-mêmes, position que presque aucun de ses contemporains n'acceptait.

L'affaire de l'article « David »

Le Dictionnaire a valu à son auteur un procès ecclésiastique dont la chronologie est aujourd'hui bien établie. Pierre Jurieu, pasteur et adversaire de longue date, dénonce l'ouvrage au consistoire de l'Église wallonne réformée de Rotterdam, dont Bayle était lui-même membre.

Les séances se succèdent au cours de la seule année 1697. Le 16 juin, les délégués rapportent du synode de Berg op Zoom des passages signalés comme scandaleux. Le 15 septembre, deux pasteurs présentent un relevé des extraits incriminés et six commissaires sont nommés. Le 3 novembre, ceux-ci relèvent des « réflexions sales » et des citations obscènes. Le 17 novembre, l'article « David » est jugé indigne et scandaleux, parce que Bayle y peint le roi d'Israël sous un jour affreux en s'en tenant au texte biblique. Le 1er décembre viennent les articles « Manichéens », « Marcionites » et « Pauliciens » ; le 8 décembre, l'article « Pyrrhon » ; le 15 décembre, les passages sur les athées et les épicuriens.

Sur la suite, les sources divergent. Antony McKenna, qui a édité la correspondance de Bayle, montre qu'il tergiverse, promet des corrections et n'avance que lentement vers la rédaction des Éclaircissements, retardé par ses migraines, et que ces textes ne satisfont pas réellement ses adversaires. L'Encyclopædia Universalis donne une version plus apaisée, où le consistoire demande des explications et s'en contente. Il est en tout cas acquis que le livre fut interdit en France.

La seconde édition et les Éclaircissements

L'édition revue, corrigée et augmentée paraît chez Leers en 1702, en trois volumes couvrant A-D, E-M et N-Z. C'est la dernière parue du vivant de Bayle, qui meurt en 1706. Il y réécrit l'article « David », en conservant selon plusieurs sources la version primitive en appendice, ce qui serait une manière assez baylienne de se soumettre.

Le dernier volume accueille surtout les Éclaircissements, textes d'autojustification écrits en réponse aux griefs du consistoire. Ils sont au nombre de quatre, précédés d'une « Observation générale et préliminaire », et portent sur les athées, sur les manichéens, sur les pyrrhoniens et sur les obscénités. Ils représentent une quarantaine de pages in-folio et constituent le document le plus direct que nous ayons sur la manière dont Bayle entendait être lu, ce qui ne signifie pas qu'il faille le croire sur parole.

Une longue vie éditoriale

Le succès a produit une prolifération d'éditions, officielles et pirates, dont la numérotation varie selon les bibliographes. On retiendra l'édition de Rotterdam de 1715, qui ajoute une vie de Bayle, celle de 1720 chez Michel Bohm procurée par Prosper Marchand, celle de 1730 avec la biographie de Des Maizeaux, celle de Trévoux en 1734 assortie de remarques critiques de Le Clerc, et celle de 1740 en quatre volumes in-folio, que les chercheurs tiennent aujourd'hui pour l'édition de référence parce qu'elle intègre des révisions posthumes absentes de 1702. L'édition Beuchot, à Paris en 1820, en seize volumes in-octavo, est la dernière grande entreprise du genre.

Le livre a été traduit tôt. Une première version anglaise paraît en 1709 ou 1710 d'après la seconde édition, puis Pierre Des Maizeaux donne de 1734 à 1738 une traduction en cinq volumes, tandis qu'un General Dictionary, Historical and Critical en dix volumes paraît de 1734 à 1741. Johann Christoph Gottsched en publie une version allemande en quatre volumes de 1741 à 1744, d'après l'édition de 1740. Des abrégés circulent aussi, dont un dû à Frédéric II de Prusse et à Boyer d'Argens.

Postérité

La dette des Lumières à l'égard de ce livre est difficile à exagérer. Voltaire y voyait une sorte de dictionnaire du raisonnement, le premier ouvrage où l'on pût apprendre à penser ; il en critiquait le style et en louait la dialectique. Diderot et les encyclopédistes lui ont emprunté la méthode des renvois. Hume et Berkeley l'ont lu de près, le premier y trouvant une bonne part de son arsenal sur les limites de la raison. Du côté adverse, c'est l'article sur l'origine du mal qui a conduit Leibniz à écrire sa Théodicée, parue en 1710 : le Dictionnaire a donc produit, par réaction, l'un des grands systèmes de la métaphysique moderne.

Que pensait Bayle ?

La question reste ouverte, et c'est peut-être le plus intéressant.

Une première lecture fait de lui un sceptique. Richard Popkin a parlé d'un « superskeptic », José Maia Neto et Thomas Lennon décèlent un scepticisme de type académicien. Un fait gêne cette lecture : Bayle ne s'est jamais qualifié lui-même de sceptique.

Une deuxième lecture, longtemps dominante en France, en fait un fidéiste. Elisabeth Labrousse en 1964 et Walter Rex en 1965 y voient un calviniste sincère qui attaque la portée de la raison afin de mieux conduire à la foi, et dont l'adversaire véritable est le catholicisme romain plutôt que le christianisme. L'Internet Encyclopedia of Philosophy formule la même position en parlant d'un fidéiste chrétien au calvinisme hétérodoxe.

Une troisième lecture reprend l'accusation de Jurieu et fait de Bayle un athée clandestin : Gianluca Mori soutient en 1999 que l'argument du mal conduit nécessairement à l'athéisme, et que Bayle le savait. Une lecture dite anti-systématique refuse enfin les trois camps, en soutenant que chercher une doctrine cachée est se tromper sur la nature de l'ouvrage : un dictionnaire critique n'est pas un système dissimulé, c'est un exercice de démolition qui ne prétend rien reconstruire.

Vous remarquerez que la forme du livre rend ce débat indécidable par construction. Un auteur qui met ses thèses dans les notes de bas de page d'articles consacrés à d'autres, et qui expose chaque position par la bouche de ses défenseurs, s'est donné les moyens de n'être jamais réfuté et de n'être jamais sûrement compris. C'est aussi pour cela qu'on le lit encore.

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