Qu'est-ce que la propriété ?
Titre original : Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement
Publication : 1840
Type : Essai
Analyse
Publié à Paris en 1840, Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement est le livre qui a fait entrer Pierre-Joseph Proudhon dans l'histoire des idées politiques. Il doit sa célébrité à la réponse brutale que son auteur donne à la question de son titre : « La propriété, c'est le vol. »
La formule a beaucoup nui à la compréhension du livre. Elle passe souvent pour un slogan, alors qu'elle conclut une démonstration juridique méthodique, et elle laisse croire que Proudhon condamne toute appropriation, alors qu'il défend au contraire ce qu'il appelle la possession.
Un ouvrier typographe devant l'Académie
Proudhon (1809-1865) est né à Besançon dans une famille modeste. Formé au métier de typographe, largement autodidacte en philosophie et en économie, il bénéficiait au moment de la rédaction d'une bourse d'études accordée par l'Académie de Besançon, la pension Suard. Le premier mémoire qu'il lui adressa provoqua le scandale dans l'institution qui le finançait.
Le contexte importe pour saisir le ton du livre. La France de la monarchie de Juillet connaît l'essor industriel, la formation d'un prolétariat urbain et une série de débats sur la propriété où s'affrontent libéraux, saint-simoniens et fouriéristes. Proudhon écrit contre les uns et les autres : contre les économistes libéraux qui tiennent la propriété pour un droit naturel et contre les socialistes qui voudraient la remplacer par la communauté des biens.
La distinction décisive : propriété et possession
Tout le livre repose sur une distinction que les lecteurs pressés négligent. Proudhon appelle possession l'usage effectif d'une chose par celui qui la travaille et l'occupe : le paysan qui cultive son champ, l'artisan qui dispose de ses outils, la famille qui habite sa maison. Cette possession, il la défend.
Il appelle propriété tout autre chose : le droit de tirer un revenu d'un bien sans y travailler, ce qu'il nomme le droit d'aubaine, et qui prend la forme de la rente foncière, du fermage, du loyer ou de l'intérêt. C'est ce droit de jouir et de disposer sans concourir à la production que vise la formule sur le vol. Le propriétaire, écrit Proudhon, récolte sans avoir semé.
La démolition des justifications classiques
La méthode du livre consiste à prendre au sérieux les titres invoqués en faveur de la propriété et à montrer que chacun se retourne contre elle.
Le titre de l'occupation, hérité du droit romain et repris par les jurisconsultes, veut que le premier occupant devienne légitimement propriétaire. Proudhon objecte que ce principe, appliqué avec rigueur, aboutit à l'inverse de ce qu'on en attend : si l'occupation fonde le droit, alors chaque nouveau venu a un titre égal, et la somme des occupations légitimes conduit au partage et non à l'appropriation exclusive et perpétuelle.
Le titre du travail, invoqué notamment par Locke, veut que le travail incorporé à une chose la fasse mienne. Proudhon accepte le principe et en tire une conséquence redoutable : si le travail fonde le droit, alors le propriétaire qui ne travaille pas n'a aucun titre, et le travailleur devrait devenir propriétaire de ce qu'il produit. Le travail, conclut-il, détruit la propriété au lieu de la fonder.
Le titre de la loi ne vaut pas mieux : la loi civile ne fait qu'enregistrer un état de fait et ne peut donc servir à le légitimer sans raisonner en cercle.
La force collective
L'argument le plus original du livre est économique. Proudhon observe que deux cents hommes réunis dressent en quelques heures un obélisque qu'un seul homme n'élèverait jamais, même en deux cents journées. La coopération produit donc une puissance supplémentaire, une force collective, qui n'appartient à aucun des travailleurs pris isolément.
Or le propriétaire paie chaque ouvrier séparément, au prix de sa journée individuelle. Il acquitte ainsi la somme des travaux mais non la force collective, qu'il empoche. C'est dans cet écart que Proudhon situe le prélèvement injuste. L'analyse a frappé les lecteurs socialistes, qui y ont vu une intuition de ce que d'autres théoriseront ensuite sous d'autres noms.
L'anarchie revendiquée
Le cinquième chapitre franchit un pas supplémentaire en passant de la propriété au gouvernement. Proudhon y écarte successivement les formes politiques connues, monarchie, démocratie censitaire ou souveraineté du nombre, au motif qu'elles reposent toutes sur l'obéissance d'une volonté à une autre. Il déclare alors se ranger du côté de l'anarchie, c'est-à-dire de l'absence de souverain et non du désordre.
C'est l'un des premiers emplois du mot dans un sens positif et assumé, ce qui vaut à Proudhon d'être régulièrement présenté comme le premier penseur à s'être dit anarchiste. Contre le contrat social de Rousseau, qui institue selon lui un souverain collectif tout aussi contraignant qu'un prince, il esquisse l'idée d'un ordre fondé sur des contrats librement passés entre producteurs, idée qu'il développera plus tard sous le nom de mutuellisme puis de fédéralisme.
L'ouvrage se clôt sur une définition positive de la justice comme égalité des conditions d'accès aux moyens de produire, et non comme égalité des parts distribuées.
Réception et postérité
Le livre connut un succès immédiat et durable dans le mouvement ouvrier français, où Proudhon exerça une influence considérable jusque dans les débats de la Première Internationale et, plus tard, dans la tradition syndicaliste.
Marx en fit d'abord l'éloge, saluant un ouvrage qui posait enfin la question de la propriété au lieu de la supposer résolue. La rupture intervint quelques années plus tard : en réponse au Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère de Proudhon, Marx publia en 1847 la Misère de la philosophie, où il lui reproche une connaissance superficielle de l'économie politique, un usage approximatif de la dialectique et une conception petite-bourgeoise du socialisme, attachée à la petite propriété artisanale et paysanne. La polémique a durablement structuré l'opposition entre traditions socialiste autoritaire et libertaire.
Controverses
Plusieurs discussions accompagnent la lecture du livre.
La cohérence de la position de Proudhon a été mise en doute, y compris par ses héritiers. Dans des écrits tardifs, notamment la Théorie de la propriété publiée après sa mort, il en vient à présenter la propriété comme un contrepoids nécessaire à la puissance de l'État. Certains y voient un reniement, d'autres l'aboutissement logique d'une pensée qui n'a jamais cherché à abolir l'appropriation mais à la répartir. Le débat reste ouvert.
La solidité de l'argumentation économique est également contestée. Les économistes objectent que l'analyse de la force collective ne distingue pas clairement ce qui revient à l'organisation, au capital avancé et au risque assumé. Les lecteurs favorables à Proudhon répondent que son objet n'était pas d'écrire un traité d'économie mais d'établir un point de droit.
Il faut enfin signaler, sans l'atténuer, que les écrits de Proudhon comportent des pages violemment hostiles aux femmes ainsi que des passages antisémites, principalement dans ses carnets personnels et dans d'autres ouvrages que celui-ci. Ces textes font aujourd'hui l'objet de travaux critiques et pèsent sur la réception de l'ensemble de son œuvre.
Pourquoi lire ce livre aujourd'hui
L'ouvrage garde une vertu que peu de textes politiques possèdent : il oblige à justifier ce qui paraît aller de soi. Les questions qu'il pose, sur ce qui fonde un titre de propriété, sur la part de la richesse qui revient à la coopération et sur la légitimité des revenus tirés de la seule détention d'un bien, se retrouvent dans les débats contemporains sur le logement, la terre agricole ou les communs.
Le style est vif, souvent polémique, et le livre se lit sans préparation particulière, même si certains développements juridiques supposent un peu de patience. L'édition de poche courante est celle du Livre de Poche.