Les Règles de la méthode sociologique
Publication : 1895
Type : Essai
Analyse
Présentation
Les Règles de la méthode sociologique est un essai publié en 1895 par Émile Durkheim. Court (moins de deux cents pages dans sa première édition), l'ouvrage entend fonder la sociologie comme discipline scientifique autonome, en dégageant l'objet propre à cette science, la manière dont elle peut le connaître et les règles à suivre pour construire des explications valides.
Cet essai constitue avec De la division du travail social et Le Suicide le socle de la sociologie durkheimienne et, plus largement, l'un des textes fondateurs de la sociologie universitaire moderne. Il est à la fois manifeste programmatique, guide méthodologique et prise de position dans les débats intellectuels français de la fin du dix-neuvième siècle.
Contexte historique
Durkheim publie Les Règles alors qu'il enseigne à Bordeaux, où il occupe depuis 1887 la première chaire de « science sociale » créée dans une université française. Le contexte est celui d'une double lutte : reconnaissance institutionnelle d'une discipline nouvelle face aux prétentions concurrentes de la philosophie, de l'histoire, de la psychologie et de l'économie politique, mais aussi définition d'une méthode qui ne soit ni pure spéculation ni simple compilation de faits.
Le climat intellectuel français est encore largement dominé par le positivisme hérité d'Auguste Comte et par le spiritualisme éclectique. Sur le plan international, les débats méthodologiques allemands autour du Methodenstreit opposent l'école historique à l'économie théorique et interrogent le statut des sciences de l'esprit. Durkheim se situe dans ce paysage avec une ambition claire : donner à la sociologie une méthode rigoureuse à même de rivaliser avec les sciences de la nature.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une préface, d'une introduction et de six chapitres. Une seconde préface, ajoutée à l'édition de 1901, précise et défend la démarche face aux premières critiques.
Le premier chapitre définit l'objet propre de la sociologie : le fait social. Durkheim en propose une caractérisation célèbre : il s'agit d'une manière d'agir, de penser ou de sentir, extérieure à l'individu et douée d'un pouvoir coercitif sur lui.
Le deuxième chapitre expose les règles à suivre pour l'observation des faits sociaux. La règle cardinale y est formulée dans une formule qui a fait fortune : « traiter les faits sociaux comme des choses ». Il ne s'agit pas d'affirmer leur nature matérielle, mais de rompre avec les prénotions et de les aborder de l'extérieur, comme des objets à connaître.
Le troisième chapitre distingue le normal et le pathologique. Est normal ce qui se rencontre dans la moyenne des sociétés d'un type donné à un stade donné de leur évolution ; est pathologique ce qui s'en écarte. Cette distinction, qui a suscité de vives critiques, sert notamment à Durkheim à défendre la « normalité » du crime dans toute société.
Le quatrième chapitre traite de la constitution des types sociaux, base d'une comparaison réglée entre sociétés.
Le cinquième chapitre porte sur l'explication des faits sociaux. Durkheim distingue soigneusement la cause d'un fait de sa fonction, et récuse toute explication téléologique qui confondrait les deux. Un fait social doit être expliqué par un autre fait social antérieur, et non par des états de conscience individuels ni par les fins qu'il est censé remplir.
Le sixième chapitre expose les règles relatives à l'administration de la preuve, en particulier la méthode comparative et, plus précisément, la méthode des variations concomitantes.
Thèses centrales
La première thèse est l'affirmation de la spécificité et de la réalité du fait social. Les phénomènes sociaux ne se réduisent ni à des faits psychologiques individuels ni à des données biologiques ou géographiques. Ils forment un ordre de réalité propre, avec ses lois, qui appelle une science distincte.
La deuxième thèse est la coercition. Le fait social exerce sur l'individu une contrainte, ressentie ou non, dont le meilleur indice est la résistance qu'il oppose à ceux qui tentent de s'en écarter, sous forme de sanctions morales, juridiques ou sociales.
La troisième thèse est méthodologique. Il faut « traiter les faits sociaux comme des choses », c'est-à-dire les objectiver, se défaire des idées reçues et des définitions vulgaires, et les définir par des caractères extérieurs et observables. Cette exigence de rupture épistémologique sera reprise et transformée bien plus tard par Bachelard sous le nom de rupture épistémologique et par Pierre Bourdieu en sociologie.
La quatrième thèse concerne l'explication : elle exclut le finalisme et impose une causalité proprement sociale. La fonction (à quoi sert un fait) doit être distinguée soigneusement de la cause (par quoi il est produit). Cette distinction fondera durablement la sociologie fonctionnaliste tout en la contraignant à préciser ses postulats.
Réception et postérité
L'accueil de l'ouvrage est immédiatement vif. Il suscite tant l'enthousiasme d'une jeune génération que la controverse dans les milieux philosophiques et historiques traditionnels. Ses règles sont mises à l'épreuve peu après par Durkheim lui-même dans Le Suicide (1897), qui offre la démonstration exemplaire d'une explication sociologique d'un phénomène qu'on pouvait croire éminemment individuel.
Durkheim, avec ses collaborateurs de la revue L'Année sociologique fondée en 1898, contribue à faire de la sociologie une discipline universitaire structurée en France. L'ouvrage devient rapidement un texte classique, cité, discuté et critiqué dans le monde entier.
Le vingtième siècle a prolongé et transformé cet héritage. Le fonctionnalisme américain, avec Talcott Parsons et Robert K. Merton, reprend la distinction cause / fonction en la retravaillant. Les critiques ne manquent pas : Max Weber oppose à l'objectivisme durkheimien une sociologie compréhensive attentive au sens visé par les acteurs. Les approches phénoménologiques, dont Alfred Schütz et l'ethnométhodologie de Harold Garfinkel, contestent la mise entre parenthèses des significations vécues. En France, Bourdieu revendique et déplace l'héritage durkheimien en articulant faits sociaux et pratiques.
Controverses et interprétations
Plusieurs points font débat. La formule « traiter les faits sociaux comme des choses » a souvent été comprise, à contresens, comme une thèse ontologique naïve ; Durkheim précise dès la préface de 1901 qu'il s'agit d'une prescription méthodologique et non d'une affirmation sur la nature substantielle des faits sociaux.
La distinction du normal et du pathologique a suscité des critiques nombreuses. En s'appuyant sur la moyenne statistique pour définir la normalité, Durkheim s'expose à l'objection selon laquelle la fréquence ne saurait fonder une norme, et à celle selon laquelle sa méthode risque de naturaliser l'ordre établi.
La conception de la sociologie comme science autonome a également nourri des débats méthodologiques durables sur ses rapports avec la psychologie, l'histoire et l'économie. Le « holisme méthodologique » attribué à Durkheim est régulièrement opposé à l'« individualisme méthodologique » qui remonte notamment à Weber et sera systématisé par Karl Popper et par Raymond Boudon.
Enfin, la portée politique de l'ouvrage a été diversement appréciée. Certains y ont vu un scientisme conservateur, d'autres au contraire un projet d'émancipation par la connaissance objective des mécanismes sociaux, permettant de les transformer en connaissance de cause.
Citations clés
« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles » (chapitre I) : la définition canonique du fait social, ouverte du premier chapitre.
« La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses » (chapitre II) : le principe cardinal de la méthode, à comprendre comme injonction méthodologique et non comme thèse ontologique.
« Il faut écarter systématiquement toutes les prénotions » (chapitre II) : formule qui condense l'exigence de rupture avec le sens commun préalable à toute enquête scientifique.
Pour aller plus loin
L'édition de référence est celle des Presses Universitaires de France (collection Quadrige), qui reproduit le texte original avec les préfaces successives.
Sur la lecture de l'ouvrage et sa place dans l'œuvre, on consultera avec profit Steven Lukes (Émile Durkheim : His Life and Work), Philippe Steiner (La Sociologie de Durkheim) et Raymond Aron dans ses Étapes de la pensée sociologique.
Pour mesurer la fécondité de la méthode dans son application, la lecture du Suicide est indispensable.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Émile Durkheim ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Les Règles de la méthode sociologique » et « Émile Durkheim ».
Steven Lukes, Émile Durkheim : His Life and Work, biographie de référence.
Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique.