Bruno Latour

22 juin 1947 - 9 octobre 2022 🇫🇷 française 11 min de lecture

Difficulté : 4/5

Sociologue, anthropologue et philosophe français, Bruno Latour a renouvelé l'étude des sciences et de la politique, avant de devenir l'une des grandes voix de la pensée écologique, autour de Gaïa et de la condition de « terrestre ».

Biographie

Bruno Latour naît le 22 juin 1947 à Beaune, en Bourgogne, dans une famille de négociants en vin. Formé en philosophie, il s'oriente très tôt vers l'anthropologie et la sociologie des sciences, un choix qui le conduira à devenir l'un des intellectuels français les plus influents de la fin du XXe siècle et du début du XXIe.

Formation et premières enquêtes

Après des études de philosophie, Bruno Latour effectue son service militaire en Côte d'Ivoire, où il mène ses premières enquêtes ethnographiques. De retour en France, il part observer le travail quotidien des chercheurs dans un laboratoire de neuroendocrinologie en Californie. De cette expérience naît, avec le sociologue Steve Woolgar, son premier livre marquant, "La Vie de laboratoire" (1979), qui applique les méthodes de l'ethnographie aux scientifiques eux-mêmes.

L'École des Mines et la théorie de l'acteur-réseau

De 1982 à 2006, Latour enseigne au Centre de sociologie de l'innovation de l'École des Mines de Paris. C'est là qu'il développe, avec Michel Callon et John Law, la théorie de l'acteur-réseau, qui propose de décrire les faits sociaux non comme l'effet de structures préexistantes, mais comme le résultat d'associations entre des entités hétérogènes : des humains, des machines, des textes, des microbes. Cette approche, qui refuse de séparer a priori le social et le technique, le naturel et le culturel, provoque d'intenses débats.

Sciences Po et le tournant écologique

En 2006, Bruno Latour rejoint Sciences Po Paris, où il fonde le médialab, un laboratoire consacré à la cartographie des controverses. C'est dans cette période que son travail prend un tournant écologique décisif. Face à la crise climatique, il déploie une réflexion ambitieuse sur ce qu'il nomme le Nouveau Régime Climatique. Ses derniers livres, "Face à Gaïa" (2015), "Où atterrir ?" (2017) et "Où suis-je ?" (2021), en font l'une des grandes voix intellectuelles de l'écologie contemporaine.

La reconnaissance et la mort

L'œuvre de Bruno Latour est reconnue dans le monde entier, traduite dans des dizaines de langues et discutée dans des disciplines très variées. Il reçoit le prix Holberg en 2013, parfois qualifié de Nobel des sciences humaines. Bruno Latour meurt le 9 octobre 2022 à Paris, laissant une œuvre considérable qui continue de nourrir les débats sur la science, la politique et l'écologie.

Pensée principale

L'œuvre de Bruno Latour est vaste et en apparence déroutante, mais une intuition la traverse de part en part : le grand partage moderne entre la nature et la société, entre les faits et les valeurs, entre la science et la politique, ne tient pas. En le dénonçant, Latour ouvre un chemin qui le conduit de l'anthropologie des sciences à la pensée écologique.

Nous n'avons jamais été modernes

La thèse la plus célèbre de Latour tient dans le titre de son livre de 1991. Les modernes se définissent par un double geste : ils séparent radicalement la nature (domaine des sciences) et la société (domaine de la politique), tout en produisant sans cesse des êtres hybrides, mêlant l'humain et le non-humain, la technique et le vivant, le fait et la valeur. Ce décalage entre ce que nous disons (le partage) et ce que nous faisons (la prolifération des hybrides) est au cœur de son diagnostic. Nous n'avons jamais été modernes, parce que nous n'avons jamais réellement séparé ce que nous prétendions séparer.

La théorie de l'acteur-réseau

Pour décrire un monde où les frontières entre nature et société ne tiennent pas, Latour propose un cadre original : la théorie de l'acteur-réseau. Elle invite à suivre les associations concrètes entre des entités de toute sorte, les humains, les microbes, les instruments, les textes, les lois, sans décider à l'avance ce qui relève du social et ce qui relève du naturel. Chaque entité agit dans la mesure où elle fait agir d'autres entités : un virus, un capteur ou un contrat peuvent être des acteurs au même titre qu'un chercheur ou qu'un ministre. Cette mise à plat, qui accorde aux non-humains un rôle d'agent, a profondément renouvelé la sociologie et suscité de vives controverses.

Face à Gaïa

Le tournant écologique de Latour prolonge sa critique de la modernité. Si nous n'avons jamais été modernes, alors la Terre n'est pas un simple décor pour l'action humaine : elle est un ensemble de vivants interdépendants, que Latour, reprenant le nom mythologique de Gaïa, décrit comme un système réactif, capable de répondre aux perturbations que nous lui infligeons. Le changement climatique oblige à prendre au sérieux cette réactivité de la Terre et à repenser la politique à partir d'elle.

Où atterrir ?

Dans ses derniers livres, Latour formule une question simple et redoutable : sur quel sol pouvons-nous atterrir ? La mondialisation, qui promettait une terre ouverte à tous, se heurte à la finitude de la planète. Latour propose de distinguer les « Modernes » (qui nient les limites) et les « Terrestres », qui prennent acte de leur enracinement dans un sol vivant. Cette distinction politique, qui dépasse le clivage gauche-droite, invite à redéfinir nos appartenances et nos alliances à partir de ce qui nous fait vivre.

Une philosophie de l'enquête

Un trait constant de Latour est l'insistance sur l'enquête. Plutôt que de partir de catégories abstraites, il invite à suivre les acteurs, à décrire ce qu'ils font, à cartographier leurs associations. Cette posture empirique, qui refuse de surplomber le monde, fait de sa philosophie un exercice d'attention au concret, proche à certains égards de la démarche d'un Baptiste Morizot, qui prolonge cette exigence sur le terrain du vivant.

Œuvres majeures

La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques (1979)

Coécrit avec Steve Woolgar, ce livre fondateur applique les méthodes de l'ethnographie à un laboratoire californien. En suivant le travail quotidien des chercheurs, Latour montre que les faits scientifiques ne sont pas simplement découverts, mais construits à travers des pratiques, des instruments et des négociations. L'ouvrage a ouvert un champ de recherche entier, les science studies.

Nous n'avons jamais été modernes. Essai d'anthropologie symétrique (1991)

Livre-clé de l'œuvre de Latour, il y soutient que la modernité repose sur un partage fictif entre la nature et la société, alors que la réalité produit sans cesse des êtres hybrides. En remettant en cause cette « constitution moderne », il propose une anthropologie qui traite de façon symétrique les humains et les non-humains. L'ouvrage a suscité d'immenses débats et reste l'un des textes les plus discutés des sciences humaines contemporaines.

Face à Gaïa. Huit conférences sur le Nouveau Régime Climatique (2015)

Dans ces conférences, Latour mobilise la figure de Gaïa pour penser la crise climatique. La Terre n'est pas un décor inerte, mais un ensemble de vivants interdépendants capables de réagir aux perturbations humaines. Le livre articule science, politique et théologie dans une réflexion ambitieuse sur les responsabilités des « Terrestres ».

Où atterrir ? Comment s'orienter en politique (2017)

Ce court essai, devenu un succès international, propose une réorientation politique face à la crise écologique. Latour y distingue les Modernes et les Terrestres et invite à repenser les appartenances et les alliances à partir du sol vivant plutôt que du clivage gauche-droite. L'ouvrage a touché un public bien au-delà du monde universitaire.

Enquête sur les modes d'existence (2012)

Prolongeant "Nous n'avons jamais été modernes", ce livre ambitieux propose une cartographie de quinze modes d'existence, autant de manières d'être au monde que les Modernes ont brouillées en les réduisant à deux (la nature et la société). L'ouvrage s'accompagne d'un site participatif, témoignant de la volonté de Latour d'en faire un projet collectif.

Postérité et influence

L'influence de Bruno Latour est considérable, dans les sciences humaines comme dans la pensée écologique.

Un renouveau des sciences humaines

En proposant de suivre les associations entre humains et non-humains plutôt que de partir de catégories a priori, Latour a durablement modifié la sociologie, l'anthropologie et les études de sciences. La théorie de l'acteur-réseau est aujourd'hui enseignée dans le monde entier et appliquée à des domaines très variés, de l'urbanisme à la santé publique.

Une grande voix de l'écologie

Ses derniers livres en ont fait l'une des figures intellectuelles les plus écoutées sur la crise climatique. Sa manière de lier l'écologie à une critique de la modernité et à une redéfinition de la politique a rencontré un écho bien au-delà du monde académique. Des artistes, des architectes et des responsables politiques se sont emparés de ses analyses. Son influence sur des penseurs comme Philippe Descola et Baptiste Morizot est largement reconnue.

Un intellectuel public

Bruno Latour a incarné, dans les dernières années de sa vie, la figure d'un intellectuel engagé dans le débat public, multipliant les interventions, les expositions et les projets transdisciplinaires. Sa capacité à s'adresser à des publics divers, du chercheur au citoyen, a fait de lui l'un des rares penseurs contemporains à avoir pesé à la fois dans le champ académique et dans le débat de société.

Controverses et débats

L'œuvre de Bruno Latour a suscité des controverses intenses, à la mesure de sa radicalité.

Le débat sur le relativisme

La critique la plus vive porte sur le statut de la vérité scientifique. En montrant que les faits sont construits dans des laboratoires, par des pratiques et des instruments, Latour a été accusé de relativisme, voire de nier la réalité des faits scientifiques. L'affaire a pris un tour polémique avec la publication d'Alan Sokal et Jean Bricmont, qui lui reprochaient de confondre sociologie et épistémologie. Latour a toujours répondu qu'il ne niait pas la réalité, mais qu'il décrivait les conditions concrètes de sa production, ce qui est très différent.

L'agentivité des non-humains

Un autre débat porte sur l'idée que les non-humains (virus, instruments, objets techniques) peuvent être considérés comme des acteurs. Pour beaucoup de sociologues, seuls les humains agissent au sens propre. Latour soutient que cette objection repose précisément sur le partage moderne qu'il cherche à dépasser. Cette position, stimulante pour les uns, reste inacceptable pour les autres.

Gaïa et la politique

Ses écrits tardifs sur Gaïa ont eux aussi divisé. Certains y voient une contribution majeure à la pensée écologique, d'autres un mélange problématique de science, de politique et de théologie. L'usage du terme Gaïa, avec ses résonances mythologiques, a été jugé par certains scientifiques impropre ou trompeur. Latour assumait cette provocation, estimant que la crise climatique exige de bousculer les catégories établies.

Pour aller plus loin

Lire Bruno Latour

Pour découvrir sa pensée, "Où atterrir ?" (La Découverte, 2017) est le texte le plus court et le plus accessible. "Nous n'avons jamais été modernes" (La Découverte, 1991), un peu plus exigeant, reste le livre-clé. Pour la dimension écologique, "Face à Gaïa" (La Découverte, 2015) est incontournable. "Enquête sur les modes d'existence" (La Découverte, 2012) s'adresse aux lecteurs prêts à un parcours ambitieux.

Autour de son œuvre

La pensée de Latour dialogue avec celle de Philippe Descola, avec qui il partage la critique du dualisme nature/culture, tout en s'en distinguant par la méthode. Du côté de la philosophie du vivant, Baptiste Morizot prolonge son exigence d'enquête de terrain. Pour une mise en perspective critique, on pourra lire Michel Foucault, dont l'analyse des dispositifs de pouvoir éclaire certains aspects de l'acteur-réseau.

Écouter et voir

Les conférences de Bruno Latour au Collège de France et à Sciences Po sont largement disponibles en ligne. Des films et des expositions ont également été réalisés autour de son travail, témoignant de sa capacité à dialoguer avec les arts.

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