Bernard de Clairvaux
Moine cistercien et abbé de Clairvaux, Bernard a fait de l'expérience spirituelle le lieu propre du savoir théologique, au risque d'un conflit durable avec la raison des écoles.
Biographie
Une enfance bourguignonne
Bernard naît vers 1090 à Fontaine-lès-Dijon, dans une famille de la petite noblesse de Bourgogne. Son père Tescelin sert le duc, sa mère Aleth meurt alors qu'il est encore jeune, et les récits anciens font de ce deuil le moment où se décide sa vocation. Il reçoit la formation littéraire des écoles canoniales, à Châtillon-sur-Seine selon la tradition, et en garde une maîtrise du latin que ses adversaires les plus déterminés lui reconnaîtront.
L'entrée à Cîteaux et la fondation de Clairvaux
Vers 1112 il rejoint l'abbaye de Cîteaux, fondation récente, pauvre et menacée de disparition, qui entend revenir à une observance stricte de la règle de saint Benoît. Il n'y vient pas seul : plusieurs de ses frères et de ses proches le suivent, et cet entraînement collectif donne déjà la mesure de son ascendant. Trois ans plus tard, en 1115, l'abbé Étienne Harding l'envoie fonder une maison nouvelle dans une vallée de l'Aube, qui prendra le nom de Clairvaux.
Il en sera l'abbé pendant près de quarante ans. Sous sa conduite, Clairvaux essaime en plusieurs dizaines de monastères à travers l'Europe et devient le foyer d'une spiritualité reconnaissable, faite d'austérité matérielle et d'intensité affective.
Un moine dans le siècle
Sa vie publique contredit son idéal de retrait. Lors du schisme pontifical ouvert en 1130, il prend parti pour Innocent II et pèse de tout son crédit sur les cours d'Europe. En 1140 ou 1141 - les historiens hésitent entre ces deux années - il obtient au concile de Sens la condamnation de thèses de Pierre Abélard. En 1145, un ancien moine de Clairvaux devient pape sous le nom d'Eugène III, ce qui place l'abbé en position d'inspirateur de la papauté.
C'est à ce titre qu'il prêche à Vézelay, en 1146, la deuxième croisade, dont l'échec militaire pèsera lourdement sur ses dernières années. En 1148, au concile de Reims, il met en cause l'enseignement trinitaire de Gilbert de la Porrée, sans obtenir cette fois de condamnation nette.
La mort et la mémoire
Bernard meurt à Clairvaux le 20 août 1153, épuisé par des années de jeûnes et de voyages. Il est canonisé en 1174 par Alexandre III, puis proclamé docteur de l'Église en 1830. La tradition lui donne le surnom de « docteur mellifluus », le docteur au miel, en hommage à la douceur de sa prose latine.
Pensée principale
Connaître par l'expérience
La thèse qui commande tout le reste chez Bernard est que la vérité chrétienne ne se possède pas comme un objet de savoir, mais se goûte. L'argument n'est pas que la raison serait fausse, il est qu'elle est mal placée : appliquée aux réalités dernières, elle manipule des mots dont elle n'a pas l'expérience. Vous ne connaissez l'amour qu'en aimant, et Bernard transpose cette évidence au domaine de la foi. De là son vocabulaire récurrent du goût, de l'affection et du désir, qui déplace la théologie du côté d'un itinéraire à parcourir plutôt que d'un système à construire.
Ce parti pris a une conséquence polémique. Dans la querelle qui l'oppose à Pierre Abélard, Bernard ne défend pas l'ignorance, il refuse que les mystères soient traités comme des problèmes de logique. La question de savoir s'il a bien lu son adversaire reste discutée, mais le désaccord de fond est réel : deux manières de comprendre à quoi sert l'intelligence en matière de foi.
Les degrés de l'amour
Dans De l'amour de Dieu, Bernard décrit une progression en quatre moments. On commence par s'aimer soi-même pour soi, mouvement naturel et non condamnable. On en vient à aimer Dieu pour soi, c'est-à-dire pour ce qu'il procure. On apprend ensuite à l'aimer pour lui-même. Le quatrième degré, s'aimer soi-même pour Dieu, n'est selon lui que fugitivement atteint dans cette vie.
L'intérêt philosophique de ce schéma est qu'il ne demande pas de renoncer à l'amour de soi, mais de le convertir. L'égoïsme initial n'est pas l'ennemi, il est le point de départ dont la charité est la vérité accomplie.
Humilité, grâce et liberté
Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil construisent une psychologie morale précise, où l'orgueil se décompose en étapes repérables et où l'humilité est définie comme la connaissance exacte de soi. Il ne s'agit pas de se mépriser, mais de cesser de se raconter.
La Grâce et le libre arbitre affronte la difficulté la plus classique de l'augustinisme. Bernard maintient que le libre arbitre, entendu comme consentement volontaire, n'est jamais perdu : c'est même ce qui fait de l'homme un sujet responsable. Mais il distingue cette liberté de choix de deux autres libertés, celle à l'égard du péché et celle à l'égard de la misère, qui ne sont rendues que par la grâce. La formule qui résume sa position est que le salut est tout entier l'œuvre de Dieu et tout entier accompli dans un consentement humain.
Le Cantique et l'union
À partir des années 1130, Bernard commente le Cantique des cantiques dans une série de sermons restée inachevée à sa mort. L'âme y est lue comme l'épouse, et la rencontre avec le Verbe y est décrite avec une liberté de langage qui a surpris. Bernard prend cependant soin de borner cette audace : l'union dont il parle est une unité d'esprit et de volonté, non une fusion des substances. La créature reste créature, et c'est précisément ce qui rend l'amour possible.
La considération
De la considération, adressé au pape Eugène III, introduit une notion que l'on peut lire comme sa contribution la plus directement politique. L'activité dévore celui qui gouverne, les affaires appellent les affaires, et le remède n'est pas la fuite mais la considération : un retour réflexif qui remet l'action sous le regard de sa fin. Vous y trouverez une critique précoce de l'administration comme fin en soi, formulée par un homme qui avait lui-même peu respecté son propre conseil de retrait.
Œuvres majeures
Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil
Premier traité d'importance, composé dans les années 1120, il part d'un passage de la règle bénédictine pour construire une analyse en échelle. Bernard y décrit douze degrés d'orgueil en les prenant par le bas, de la curiosité à l'égard d'autrui jusqu'à l'habitude du péché, et fait de l'humilité la vertu de la lucidité plutôt que celle de l'abaissement. Le texte vaut encore comme description fine des ruses par lesquelles une conscience se dérobe à elle-même.
De l'amour de Dieu
Composé vers la fin des années 1120 selon la datation la plus courante, ce court traité est le plus lu de son œuvre. Il répond à une question simple : pourquoi faut-il aimer Dieu, et dans quelle mesure ? La réponse tient en une formule qui a fait fortune, la mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure, et se déploie dans la description des quatre degrés de l'amour. On y voit comment Bernard articule une spiritualité exigeante à une anthropologie qui ne méprise pas le désir.
La Grâce et le libre arbitre
Rédigé vers 1128, ce traité répond à une objection concrète : si tout vient de la grâce, que reste-t-il à l'homme ? Bernard y distingue la liberté de choix, qui subsiste toujours, des libertés à l'égard du péché et de la misère, que seule la grâce restitue. C'est son texte le plus proche de la discussion théologique technique, et celui que la postérité luthérienne puis catholique a le plus discuté.
Les Sermons sur le Cantique des cantiques
Entreprise commencée dans les années 1130 et interrompue par sa mort, cette série est le laboratoire de sa mystique. Le commentaire progresse très lentement, s'autorisant de longs détours doctrinaux, polémiques ou autobiographiques. C'est là que Bernard parle de l'expérience spirituelle à la première personne, et là aussi qu'il prend le soin le plus net de distinguer l'union d'amour de toute confusion entre Dieu et l'âme.
De la considération
Dernier grand texte, adressé au pape Eugène III dans les années qui précèdent 1153, il mêle traité spirituel et avertissement politique. Bernard y examine ce que le gouvernement fait à celui qui gouverne, dénonce la judiciarisation de la curie romaine et appelle le pape à préserver un temps pour la considération. Les lecteurs modernes y voient l'un des premiers textes à poser le problème de l'activité administrative devenue sa propre fin.
Postérité et influence
Une spiritualité qui se diffuse
L'influence de Bernard a d'abord été celle d'une institution. L'essor cistercien du XIIe siècle a porté avec lui une manière de prier et de lire l'Écriture qui s'est imposée bien au-delà de l'ordre. La dévotion à l'humanité du Christ, l'attention portée aux étapes affectives de la vie intérieure et la place reconnue à Marie dans la médiation du salut constituent un héritage repérable dans la piété franciscaine du siècle suivant, puis dans la Devotio moderna de la fin du Moyen Âge.
Dans la littérature et la théologie
Dante lui confie, au terme du Paradis, le rôle de dernier guide du pèlerin, ce qui dit assez le statut acquis par l'abbé de Clairvaux au début du XIVe siècle. Luther, qui a peu de ménagements pour la théologie monastique, fait de Bernard une exception et le cite avec estime sur la grâce. Du côté catholique, la spiritualité française du XVIIe siècle le lit abondamment, et il est proclamé docteur de l'Église en 1830.
Les relectures savantes
Le XXe siècle a profondément renouvelé sa lecture. Étienne Gilson, avec La Théologie mystique de saint Bernard paru en 1934, a soutenu qu'il existe chez lui une pensée cohérente et non un simple lyrisme dévot, thèse qui a réintroduit Bernard dans l'histoire de la philosophie médiévale. Jean Leclercq a ensuite montré la spécificité d'une théologie monastique, distincte de la théologie des écoles par ses méthodes et ses sources, et dont Bernard serait le témoin majeur.
Une place discutée
Sa postérité reste cependant ambivalente. Son rôle dans la condamnation de Pierre Abélard et dans la prédication de la deuxième croisade l'a fait apparaître, à partir des Lumières, comme la figure d'un christianisme hostile à la libre recherche. Les historiens contemporains tendent à refuser ce partage simple entre un Abélard rationaliste et un Bernard obscurantiste, et à lire plutôt leur affrontement comme la rencontre de deux institutions du savoir, le cloître et l'école, qui ne reconnaissaient pas les mêmes règles.
Controverses et débats
L'affaire Abélard
La question la plus débattue est de savoir ce que Bernard a réellement lu d'Abélard. Le dossier d'erreurs qui a servi au concile de Sens lui a été transmis par Guillaume de Saint-Thierry, et plusieurs historiens estiment qu'il reproduit des propositions tronquées, parfois absentes telles quelles des écrits visés. D'autres font valoir que Bernard a correctement identifié une tendance de fond, même s'il l'a durcie. La date même de l'épisode est incertaine, 1140 ou 1141 selon la reconstitution retenue.
La responsabilité dans l'échec de la croisade
L'expédition prêchée à Vézelay en 1146 se solde par un désastre. Les contemporains lui en ont fait reproche et il s'en est expliqué dans De la considération, en imputant l'échec aux péchés des croisés plutôt qu'à l'entreprise elle-même. Les lecteurs d'aujourd'hui discutent de la portée de cette réponse : certains y voient une dérobade, d'autres la cohérence d'une théologie de l'histoire qui refuse de juger une cause par son succès. Il faut noter, à l'inverse, qu'il est intervenu contre la prédication antijuive du moine Raoul en Rhénanie, ce que les historiens lui créditent assez unanimement.
Mystique ou philosophe ?
La lecture de Gilson, qui attribue à Bernard une doctrine construite, n'a pas convaincu tout le monde. Certains interprètes maintiennent que le mode d'écriture sermonnaire interdit d'en extraire un système, et que l'y chercher revient à lui appliquer les critères mêmes des écoles qu'il refusait. Le débat porte moins sur les textes que sur ce que l'on accepte d'appeler philosophie.
Un adversaire du savoir ?
Enfin, sa méfiance envers la dialectique est diversement appréciée. On peut y voir une hostilité de principe à l'intelligence, ou l'exigence d'une discipline des usages : Bernard maniait lui-même une rhétorique savante et ne reprochait pas aux écoles d'exister, mais de traiter la foi comme un objet indifférent. La frontière entre les deux lectures reste discutée et dépend largement des textes que l'on met en avant.
Pour aller plus loin
Lire Bernard
Le plus court chemin reste De l'amour de Dieu, accessible en édition de poche et lisible d'un trait. La Grâce et le libre arbitre vient ensuite si vous voulez voir Bernard argumenter. Les Sermons sur le Cantique des cantiques se lisent par fragments plutôt que d'affilée, et De la considération intéressera qui s'interroge sur l'usure du pouvoir administratif.
Les textes latins avec traduction française figurent dans la collection Sources chrétiennes, qui donne pour chaque volume une introduction de première main.
Études
- Étienne Gilson, La Théologie mystique de saint Bernard, Vrin. L'ouvrage classique, celui qui a rendu Bernard lisible aux philosophes.
- Jean Leclercq, dont les travaux sur la culture monastique replacent Bernard dans un milieu intellectuel distinct de celui des écoles.
- Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairvaux, Fayard. Une biographie historique de référence pour le contexte politique.
Pour prolonger
La comparaison la plus instructive se fait avec Pierre Abélard, son adversaire direct, et avec Hugues de Saint-Victor, qui cherchait au même moment à tenir ensemble l'étude et la contemplation. En amont, la lecture d'Augustin d'Hippone sur la grâce éclaire la plupart des positions de Bernard.