Sophismes
Titre original : Sophismata
Publication : milieu du XIVe siècle
Type : Traite
Analyse
Les Sophismes de Jean Buridan forment le dernier traité de sa grande somme de logique, les Summulae de dialectica, et le plus singulier. Les huit premiers traités exposent une doctrine. Celui-ci la met à l'épreuve, en lui soumettant une collection de phrases qui paraissent la faire échouer. C'est un livre d'exercices, mais d'exercices conçus pour casser l'outil s'il est mal fait.
Le mot sophisma ne désigne pas ici un raisonnement trompeur destiné à duper un adversaire. Dans le vocabulaire des facultés des arts du XIVe siècle, il nomme une proposition dont la vérité ou la fausseté résiste à l'analyse, et dont l'examen oblige à préciser les règles. Vous pouvez le rapprocher de ce que les logiciens d'aujourd'hui appellent un paradoxe, ou mieux, un cas limite servant à tester une théorie.
Un chapitre de somme devenu un livre
Buridan a enseigné toute sa vie à la faculté des arts de Paris, dont il fut recteur à deux reprises. Son œuvre est d'abord un instrument d'enseignement. Les Summulae de dialectica partent d'un commentaire des Summulae logicales de Pierre d'Espagne, le manuel le plus répandu de son temps, puis s'en détachent jusqu'à devenir un traité autonome, plusieurs fois plus long que son point de départ. Les Sophismes en constituent le neuvième et dernier traité.
La tradition manuscrite et imprimée les a souvent séparés de l'ensemble, au point qu'on les cite comme un ouvrage indépendant. Cette autonomie n'est pas abusive : le traité se lit seul, à condition d'accepter qu'il discute des notions exposées ailleurs.
Sa datation reste incertaine. Les Summulae ont été remaniées pendant des décennies et l'on place généralement leur mise au point au milieu du XIVe siècle, sans qu'une année puisse être retenue.
L'organisation du traité
Le livre compte huit chapitres. Les premiers passent en revue les grandes notions de la sémantique logique : la signification des termes, la vérité et la fausseté des propositions, la supposition, c'est-à-dire la manière dont un terme tient lieu de ce dont il parle dans une proposition donnée, et l'appellation. Chaque chapitre énonce des conclusions, puis soumet une série de sophismes qui les mettent en difficulté.
Le dernier chapitre est consacré aux insolubles, nom médiéval des paradoxes d'autoréférence. Il a été traduit et commenté séparément et c'est de lui que vient la célébrité du livre.
La méthode est constante. Buridan énonce la phrase litigieuse, expose la raison qui la ferait tenir pour vraie, puis celle qui la ferait tenir pour fausse, et tranche en précisant une règle. L'intérêt tient moins aux solutions qu'au travail de précision qu'elles imposent.
Une proposition est une chose singulière
Une décision commande tout le reste. Pour Buridan, une proposition n'est pas un contenu abstrait ni une vérité intemporelle : c'est un énoncé singulier, écrit, prononcé ou pensé, qui existe à un moment et en un lieu. Cette position, liée à son refus des universaux réels, a des conséquences immédiates. Une proposition peut exister sans que personne ne la forme, ou cesser d'exister. Deux énoncés semblables sont deux propositions distinctes. Et une proposition peut parler d'elle-même, puisqu'elle est un objet du monde comme un autre.
C'est ce dernier point qui ouvre la porte aux insolubles. Si une phrase est une chose, rien n'interdit qu'elle se désigne.
Le menteur
Le cas examiné est celui d'un énoncé qui affirme sa propre fausseté, sous des formes variées, par exemple « toute proposition est fausse ». S'il est vrai, ce qu'il dit est le cas, donc il est faux. S'il est faux, ce qu'il dit est le cas, donc il semble vrai.
Buridan commence par écarter une solution qu'il avait lui-même défendue ailleurs, dans son commentaire des Seconds Analytiques : celle qui veut que toute proposition se signifie elle-même comme vraie. Il lui préfère une autre voie. Toute proposition, soutient-il, implique virtuellement qu'elle est vraie, sans pour autant le signifier. Or une implication qui conduirait du vrai au faux est impossible. L'énoncé qui affirme sa propre fausseté entraîne donc sa propre vérité, ce qui le ruine : il est simplement faux.
La solution a été très discutée, hier comme aujourd'hui, et les commentateurs contemporains ne s'accordent pas sur sa cohérence. Elle a l'intérêt de refuser deux échappatoires faciles : déclarer la phrase dépourvue de sens, ou l'exclure du domaine des propositions par décret.
Le pont
Le même chapitre contient un cas qui a connu une fortune propre. Un homme se présente à un pont gardé par un autre, qui lui déclare qu'il le laissera passer s'il dit vrai et le jettera à l'eau s'il dit faux. Le passant répond qu'il sera jeté à l'eau.
Le gardien ne peut tenir sa promesse. Si l'énoncé est vrai, il doit laisser passer, et alors l'énoncé devient faux. S'il est faux, il doit jeter à l'eau, et alors l'énoncé était vrai. Buridan en tire moins un paradoxe logique qu'une leçon sur les promesses : certaines conditions sont telles que l'on ne peut s'y engager sans se contredire, et il appartenait au gardien de ne pas formuler la sienne ainsi. Le cas est régulièrement repris dans les discussions contemporaines sur l'autoréférence et sur les engagements conditionnels.
Portée du livre
Trois choses font l'intérêt durable des Sophismes.
D'abord la méthode : une théorie logique s'évalue à sa capacité d'absorber les cas difficiles, et Buridan construit délibérément son propre banc d'essai. C'est une démarche que la logique du XXe siècle a redécouverte.
Ensuite la sémantique : la distinction entre ce qu'une proposition signifie et ce qu'elle implique, la théorie de la supposition, l'attention portée au moment où une phrase est formée, autant d'instruments qui anticipent des problèmes de la philosophie du langage contemporaine. Les logiciens qui travaillent sur les paradoxes citent Buridan sans condescendance.
Enfin le ton. Buridan ne cherche pas à impressionner et il ne dissimule pas ses revirements : il dit quand il change d'avis et pourquoi. Pour un lecteur qui aborde la scolastique sans y être formé, c'est une entrée plus accueillante qu'on ne l'imagine, à condition de prendre les sophismes un par un, lentement.
Comment le lire
Le traité existe en français dans la traduction de Joël Biard, publiée chez Vrin dans la collection Sic et non en 1993. Le huitième chapitre, sur l'autoréférence, a été traduit en anglais et commenté par G. E. Hughes en 1982, et l'ensemble des Summulae de dialectica par Gyula Klima en 2001.
Un conseil de lecture : commencez par le dernier chapitre si les paradoxes vous attirent, mais revenez aux premiers, car les règles qui résolvent le menteur y sont établies.