Théorie de l'agir communicationnel

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Titre original : Theorie des kommunikativen Handelns

Publication : 1981

Type : Traite

Analyse

Publié en allemand en 1981 en deux volumes, traduit en français en 1987, cet ouvrage est le livre central de Jürgen Habermas. Il y entreprend de refonder la théorie critique héritée de l'École de Francfort en montrant que la raison ne se réduit pas à la maîtrise instrumentale du monde et qu'elle comporte une dimension proprement communicationnelle, inscrite dans les conditions ordinaires du langage.

Le premier volume est consacré à la rationalité de l'agir et à la rationalisation de la société, le second à une critique de la raison fonctionnaliste. L'ensemble est long, technique et traverse la sociologie autant que la philosophie.

Le point de départ : une impasse de la théorie critique

Habermas part d'un constat sur ses prédécesseurs. Dans La Dialectique de la raison, Max Horkheimer et Theodor Adorno avaient décrit la raison occidentale comme une entreprise de domination qui finit par se retourner contre elle-même. Le diagnostic est puissant, mais Habermas le juge autodestructeur : si toute raison est instrumentale, la critique elle-même perd le sol sur lequel elle prétend se tenir.

Sa réponse consiste à distinguer deux usages de la raison plutôt qu'à en condamner l'exercice. Le tort de la tradition, selon lui, est d'avoir pensé la raison à partir du rapport d'un sujet solitaire à des objets, ce qui conduit nécessairement à une raison de la maîtrise. En déplaçant le modèle vers le rapport entre sujets qui cherchent à s'entendre, une autre rationalité apparaît.

Agir stratégique et agir communicationnel

La distinction centrale oppose deux orientations de l'action.

L'agir stratégique, ou instrumental, vise le succès : autrui y est traité comme un moyen ou comme un obstacle, et l'on choisit les techniques les plus efficaces pour obtenir le résultat recherché.

L'agir communicationnel vise l'intercompréhension. Les participants y coordonnent leurs actions non par le calcul ni par la contrainte, mais en s'accordant sur une définition commune de la situation, au moyen d'arguments qu'ils peuvent mutuellement accepter.

Habermas soutient que cette seconde orientation n'est pas un idéal surajouté mais une structure déjà présente dans l'usage courant du langage. Quiconque parle sérieusement à quelqu'un élève des prétentions à la validité : que ce qu'il dit soit vrai, que ce soit normativement juste dans le contexte où il le dit et qu'il soit sincère en le disant. Ces prétentions peuvent toujours être contestées, et c'est cette contestation possible qui ouvre l'espace de la discussion argumentée.

Monde vécu et système

Le second volume introduit l'autre grande distinction du livre.

Le monde vécu désigne l'arrière-plan d'évidences partagées, de savoirs implicites, de normes et de solidarités à partir duquel les participants s'entendent. Il se reproduit par la communication elle-même, et assure la transmission de la culture, l'intégration sociale et la formation des personnes.

Le système désigne les domaines où la coordination ne passe plus par l'entente mais par des mécanismes anonymes : l'économie, réglée par l'argent, et l'administration, réglée par le pouvoir. Ces médias allègent la charge de la communication et permettent à des sociétés complexes de fonctionner.

La thèse critique du livre est que ces deux ordres, l'un et l'autre nécessaires, entretiennent un rapport devenu pathologique dans la modernité tardive. Habermas parle d'une colonisation du monde vécu : les logiques de l'argent et du pouvoir pénètrent des domaines qui relevaient de l'entente, comme l'éducation, la santé, la famille ou la culture, et y substituent des rapports de clientèle et d'administration aux rapports d'intercompréhension. Les pathologies sociales qu'il décrit, perte de sens, anomie et troubles de l'identité, en découlent.

Une relecture de la tradition sociologique

L'argument se construit à travers un long dialogue avec les classiques. Habermas lit Max Weber pour montrer que la rationalisation occidentale a été sélective, en développant la rationalité instrumentale au détriment des autres dimensions. Il relit Émile Durkheim pour décrire le passage d'une intégration fondée sur le sacré à une intégration fondée sur la communication. Il discute la théorie des systèmes et le fonctionnalisme sociologique, dont il conteste la prétention à décrire la totalité du social.

Cette méthode, qui reconstruit une théorie en traversant l'histoire d'une discipline, explique la longueur de l'ouvrage autant que sa difficulté.

Postérité

Le livre a fait de Habermas la principale référence de la théorie critique de la seconde moitié du XXe siècle. Ses prolongements sont nombreux : théorie de la démocratie délibérative, éthique de la discussion, analyses de l'espace public et réflexions sur le droit, que Habermas développera notamment dans Droit et démocratie.

Au-delà de la philosophie, la notion de délibération a nourri les travaux sur la participation citoyenne, les conférences de consensus et les dispositifs de concertation, jusque dans les pratiques administratives.

Controverses

Les objections sont nombreuses et portent sur des points précis.

La première conteste le statut de la situation idéale de parole. Les conditions d'une discussion où seule compterait la force du meilleur argument ne sont jamais réunies : les rapports de pouvoir, les inégalités de compétence et l'inégal accès à la parole traversent toute délibération réelle. Habermas répond qu'il s'agit d'une présupposition contrefactuelle, inévitablement engagée dès que l'on argumente, et non d'une description.

La deuxième porte sur la valeur accordée au consensus. Jean-François Lyotard, notamment, a soutenu que la recherche de l'accord risque d'écraser l'hétérogénéité des façons de parler et de penser, et que le désaccord est parfois plus fécond. Le débat entre ces deux positions a structuré une part de la discussion philosophique des années 1980.

La troisième est venue de la théorie féministe. Nancy Fraser a fait valoir que la distinction entre monde vécu et système reconduit le partage entre sphère privée et sphère publique, et masque ainsi les rapports de pouvoir et le travail domestique qui traversent la famille. Elle conteste également l'unicité de l'espace public, en faisant valoir l'existence de publics subalternes.

La quatrième, interne à l'École de Francfort, est celle d'Axel Honneth : la communication ne serait pas le fait social primitif, mais la reconnaissance, et les luttes sociales s'expliqueraient mieux par des expériences de mépris que par des blocages de la discussion.

On a enfin reproché à l'ouvrage son eurocentrisme, en relevant que le modèle de rationalisation qu'il décrit est tiré de l'histoire occidentale et généralisé. Habermas et ses défenseurs contestent cette lecture en distinguant le contenu historique des exemples et la portée formelle des structures dégagées.

Aucune de ces discussions n'est tranchée, et elles continuent de nourrir la philosophie sociale contemporaine.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est difficile d'accès et il est rarement lu de bout en bout. Une entrée praticable consiste à commencer par les chapitres introductifs du premier volume sur la rationalité, puis par l'exposé du couple monde vécu et système dans le second, avant de revenir aux longues discussions de Weber, Durkheim et du fonctionnalisme. Les textes plus courts de Habermas sur l'éthique de la discussion offrent une porte d'entrée plus accessible.