Boèce

vers 475 - vers 526 romaine 10 min de lecture

Difficulté : 2/5

Philosophe romain exécuté en prison par Théodoric, Boèce est le grand passeur entre l'Antiquité grecque et le Moyen Âge latin. Sa Consolation de Philosophie, rédigée dans l'attente de la mort, est l'une des œuvres les plus lues de l'Occident médiéval.

Biographie

Anicius Manlius Severinus Boethius naît vers 475-477 à Rome dans l'une des familles aristocratiques les plus illustres de l'Empire romain tardif. Les Anicii sont depuis plusieurs générations une famille chrétienne, sénatoriale et cultivée. Son père, consul en 487, meurt tôt ; Boèce est adopté et élevé par Quintus Aurelius Memmius Symmachus, lui aussi consul et lettré, dont il épousera la fille Rusticiana.

Il reçoit une formation philosophique exceptionnelle, probablement à Alexandrie ou en lisant les maîtres néoplatoniciens disponibles en latin, et il maîtrise le grec avec une profondeur rare pour un Romain de son époque. Ce bilinguisme lui permet un accès direct aux textes d'Aristote et de Platon. Il se fixe un projet intellectuel considérable : traduire en latin l'ensemble de l'œuvre d'Aristote et de Platon, puis montrer leur accord fondamental. Ce programme ne sera accompli que pour la logique aristotélicienne, mais son importance pour la transmission du savoir antique au Moyen Âge latin sera immense.

Boèce vit sous la domination du roi ostrogoth Théodoric, qui gouverne l'Italie depuis Ravenne depuis 493. Théodoric, éduqué à Constantinople, maintient les institutions romaines et confie aux anciennes familles aristocratiques les charges administratives. Boèce s'inscrit dans cette collaboration : il est nommé consul en 510, puis maître des offices (chef de l'administration palatiale) en 522 - une des plus hautes charges de l'État.

En 523, une rupture brutale intervient. Un sénateur nommé Albinus est accusé de trahison pour avoir correspondu avec l'empereur byzantin Justin Ier contre Théodoric. Boèce prend sa défense devant le Sénat et se retrouve lui-même accusé de haute trahison et de pratique de la magie. Il est arrêté, incarcéré à Pavie, condamné sans jugement régulier, et exécuté vers 524-526. Son beau-père Symmaque est exécuté peu après.

C'est durant cette captivité, dans l'attente de la mort, que Boèce rédige la Consolation de Philosophie - l'œuvre qui assurera sa renommée pour quinze siècles. L'Église l'a vénéré comme martyr, et il est officiellement reconnu bienheureux sous le nom de saint Séverin.

Pensée principale

Un passeur entre deux mondes

La contribution philosophique de Boèce se situe à un moment charnière : la philosophie antique grecque, transmise en grec, risque de disparaître de l'Occident latin faute de lecteurs capables de la lire. Boèce entreprend de la sauver en la traduisant et en la commentant. Son œuvre logique - traductions et commentaires des œuvres aristotéliciennes, traités de logique propres - forme le socle de l'enseignement philosophique médiéval pendant cinq siècles, jusqu'à ce que les textes d'Aristote soient redécouverts par les traducteurs arabes et espagnols au XIIe siècle.

La logique et le problème des universaux

L'une des contributions les plus durables de Boèce est sa traduction et son commentaire de l'Isagoge de Porphyre, l'introduction aux Catégories d'Aristote. Dans ce commentaire, Boèce soulève une question qui va hanter toute la philosophie médiévale : les genres et les espèces (les universaux comme « humanité », « animal ») existent-ils réellement en dehors de l'esprit, ou sont-ils de simples noms désignant des individus regroupés ? Cette question, connue comme la « querelle des universaux », oppose plus tard réalistes (les universaux ont une existence propre) et nominalistes (ils ne sont que des noms). Boèce lui-même ne tranche pas dans son commentaire de l'Isagoge, préférant suivre Aristote dans une position intermédiaire ; mais en posant la question avec précision, il donne à la philosophie médiévale l'un de ses problèmes fondateurs.

La Consolation de Philosophie

La Consolation de Philosophie est une œuvre à part dans l'histoire de la philosophie : rédigée en prison dans l'attente de la mort, dans une alternance de prose et de vers (le genre prosimetrum), elle met en scène un dialogue entre le prisonnier Boèce et une figure féminine allégorique, Dame Philosophie, qui vient lui apporter le réconfort de la sagesse.

La Fortune et ses roues

La première partie de la Consolation traite de la Fortune - cette puissance imprévisible qui élève les uns et renverse les autres. Boèce, à travers Dame Philosophie, montre que les biens que la Fortune peut donner (richesse, pouvoir, gloire) ne sont pas de vrais biens : ils sont extérieurs à nous, instables, et leur perte nous est intolérable précisément parce que nous avons eu le tort de les identifier à notre bonheur. La roue de la Fortune est son symbole le plus célèbre : elle tourne inéluctablement, élevant certains au sommet pour mieux les précipiter ensuite.

Le vrai bien et la Providence

La seconde partie, plus abstraite, remonte des biens fortuits à la question du souverain Bien. Pour Boèce, le bien véritable n'est pas la richesse, le pouvoir ou la réputation, mais Dieu lui-même - l'Un parfait et suffisant en soi. Tous les biens particuliers ne sont que des reflets incomplets de ce bien souverain. L'homme qui comprend cela ne peut plus être atteint par les revers de Fortune : il possède le seul bien qui ne peut lui être ôté.

La Providence, le destin et la liberté

Le problème philosophique central de la Consolation est la conciliation entre la Providence divine (Dieu voit tout, donc il sait d'avance ce que chacun fera) et la liberté humaine (si Dieu sait d'avance nos actes, comment pouvons-nous être libres et responsables ?). Boèce propose une solution originale fondée sur la différence entre la connaissance humaine (temporelle, successive) et la connaissance divine (éternelle, simultanée). Dieu ne connaît pas nos actes futurs avant qu'ils arrivent : il les connaît dans un éternel présent où tout ce qui se passe dans le temps est simultanément présent à sa vue. La prescience divine n'implique donc pas la nécessité des événements, comme la vision d'un événement présent n'implique pas qu'il soit nécessaire. Cette solution, dite de l'« éternité divine », sera reprise et développée par Thomas d'Aquin et d'autres théologiens médiévaux.

Une consolation sans le Christ ?

Un aspect souvent noté de la Consolation est l'absence presque totale de références explicitement chrétiennes. Dame Philosophie s'exprime dans un cadre platonico-stoïcien, sans mentionner Jésus-Christ ni les Écritures. Cette « philosophie sans Christ » dans l'œuvre d'un auteur chrétien a intrigué les commentateurs pendant des siècles. Certains y voient la preuve d'une foi tiède ou d'un néoplatonisme profond qui dépasserait le christianisme ; d'autres interprètent ce choix comme délibéré, voulant s'adresser à un public plus large par la seule raison naturelle. La question reste ouverte.

Les traités théologiques

Boèce rédige aussi des traités théologiques courts (les Opuscula sacra) sur la Trinité et sur la nature du Christ, appliquant les outils logiques d'Aristote à des questions de théologie. Ces textes, beaucoup moins lus aujourd'hui, ont exercé une grande influence sur la méthode de la théologie scolastique médiévale, qui cherchera précisément à traiter rationnellement les données de la foi.

Œuvres majeures

De consolatione philosophiae - Consolation de Philosophie (vers 524)

Œuvre de prison, rédigée dans l'attente de l'exécution. Alternance de prose et de vers (prosimètre). Dialogue entre Boèce et Dame Philosophie sur la Fortune, le vrai bien, la Providence et la liberté. Traduite dans presque toutes les langues européennes au Moyen Âge : en vieil anglais par le roi Alfred, en français par Jean de Meun (l'auteur du Roman de la Rose), puis par Christine de Pizan. L'une des œuvres les plus lues de l'Occident médiéval, aux côtés de la Bible et des textes patristiques.

Traductions et commentaires d'Aristote

Boèce traduit en latin les œuvres logiques d'Aristote (Catégories, De l'interprétation, Premiers et Seconds Analytiques, Topiques, Réfutations sophistiques) et les commente. Ces traductions constituent pendant cinq siècles le seul accès occidental à la logique aristotélicienne. Son commentaire de l'Isagoge de Porphyre est particulièrement important pour la querelle des universaux.

Traités de logique propres

  • Introduction aux syllogismes catégoriques
  • De la division
  • Sur les syllogismes hypothétiques
  • Sur les lieux topiques

Ces traités constituent un manuel de logique à usage scolaire, largement utilisé dans les écoles médiévales.

Opuscula sacra - Traités théologiques (vers 512-523)

Cinq traités courts appliquant la logique aristotélicienne à des questions théologiques : sur la Trinité (De Trinitate), sur les deux natures du Christ, sur la bonté substantielle des choses. Textes fondateurs pour la méthode de la théologie scolastique.

Traités quadriviaux

Traités sur l'arithmétique (De institutione arithmetica) et la musique (De institutione musica), adaptations d'auteurs grecs (Nicomaque de Gérase, Ptolémée). Ces textes forment la base de l'enseignement des sciences dans les écoles médiévales.

Postérité et influence

Le maître de l'Occident médiéval

Boèce est, avec Augustin, la principale source philosophique de l'Occident latin pendant les Ve-XIIe siècles. Ses traductions de la logique aristotélicienne sont littéralement le seul accès aux textes grecs pendant cette période : sans lui, l'aristotélisme médiéval n'aurait pas pu naître. Ses traités de logique servent de manuels dans les écoles monastiques et cathédrales. Ses Opuscula sacra fournissent à Anselme de Cantorbéry, à Pierre Abélard et à Thomas d'Aquin un modèle de théologie rationnelle.

La Consolation et la culture médiévale

La Consolation de Philosophie est l'une des œuvres les plus copiées, commentées et traduites du Moyen Âge. Elle est traduite en vieil anglais par le roi Alfred le Grand (IXe siècle), en vieux français par Jean de Meun (fin XIIIe), en moyen anglais par Geoffrey Chaucer. Dante s'en inspire dans la Divine Comédie. Elle fournit au Moyen Âge son imagerie de la Fortune et de sa roue - l'une des représentations les plus répandues dans l'iconographie médiévale. La figure de Dame Philosophie inspire aussi d'autres personnifications allégoriques médiévales.

La querelle des universaux

La question posée par Boèce dans son commentaire de l'Isagoge - les universaux ont-ils une existence réelle ou ne sont-ils que des noms ? - déclenche l'une des controverses philosophiques les plus longues et les plus fécondes de l'histoire de la philosophie. La querelle des universaux oppose au Moyen Âge réalistes (Guillaume de Champeaux), nominalistes (Roscelin, William d'Ockham) et conceptualistes (Pierre Abélard). Elle prépare en sous-main les grandes questions de l'épistémologie moderne.

La Providence et la liberté

La solution boécienne au problème de la prescience divine et de la liberté humaine reste un des textes de référence de la théologie chrétienne. Thomas d'Aquin la reprend et la systématise dans la Somme théologique. Le débat entre prescience divine et liberté reste vivant dans la philosophie de la religion contemporaine.

Pour aller plus loin

  • Boèce, La Consolation de Philosophie, trad. E. Vanpeteghem, Livre de Poche, 2008. La traduction française la plus accessible et la plus récente. La meilleure entrée dans l'œuvre.
  • Boèce, Traités théologiques, trad. A. Tisserand, GF-Flammarion, 2000. Pour les Opuscula sacra, avec une bonne introduction.
  • Henry Chadwick, Boethius : The Consolations of Music, Logic, Theology, and Philosophy, Oxford University Press, 1981. La grande monographie de référence en anglais sur l'ensemble de l'œuvre.
  • Notice « Anicius Manlius Severinus Boethius » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais.
  • Alain de Libera, La Querelle des universaux. De Platon à la fin du Moyen Âge, Seuil, 1996. Pour comprendre la postérité de la question posée par Boèce.
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