William d'Ockham
Franciscain excommunié et philosophe redoutable, William d'Ockham fonde le nominalisme médiéval. Son rasoir - ne pas multiplier les entités sans nécessité - est devenu un principe universel de la pensée scientifique.
Biographie
William naît vers la fin de 1287 ou au début de 1288 dans le village d'Ockham (littéralement « hameau des chênes »), dans le Surrey, au sud de Londres. Sa famille est modeste. À un âge compris entre sept et treize ans, il est confié à l'ordre franciscain (les « Frères Mineurs » ou Cordeliers). Il reçoit l'essentiel de sa formation à la maison franciscaine de Londres (London Greyfriars), centre d'enseignement renommé.
Vers 1310, il entame sa formation théologique. En 1317-1318, il commence à Oxford les deux ans de lectures obligatoires sur les Sentences de Pierre Lombard, la somme théologique scolaire standard. Il reçoit à cette occasion le surnom de Venerabilis Inceptor (Vénérable Commençant), car il n'achèvera pas le cursus complet de maître en théologie. En 1321, il retourne à la maison franciscaine de Londres, où il rédige ses grandes œuvres philosophiques en compagnie de Walter Chatton et Adam Wodeham, deux penseurs franciscains qui critiquent vigoureusement ses thèses.
En 1323, devant l'assemblée provinciale franciscaine de Bristol, certains de ses confrères contestent ses positions doctrinales. Parallèlement, quelqu'un porte plainte en hérésie auprès de la cour papale d'Avignon. Ockham est convoqué en mai 1324 et ne reviendra jamais en Angleterre.
À Avignon, pendant quatre ans, il séjourne au couvent franciscain tout en continuant à travailler : c'est là qu'il achève ses Quodlibets. En 1327, le ministre général de l'ordre, Michel de Cesena, arrive à Avignon pour défendre la thèse franciscaine de la pauvreté absolue du Christ et des apôtres, que le pape Jean XXII vient de condamner. Missionnée par Michel de Cesena, Ockham étudie les déclarations papales sur la pauvreté et conclut que Jean XXII a non seulement tort mais s'est rendu hérétique en persistant dans son erreur. La nuit du 26 mai 1328, Ockham, Michel de Cesena et quelques compagnons fuient Avignon pour rejoindre Louis IV de Bavière, l'adversaire politique du pape, alors à Pise. Ockham est excommunié le 6 juin 1328.
Louis de Bavière ramène le groupe à Munich vers 1329. Ockham y réside, sous protection impériale, jusqu'à sa mort. Durant cette période d'exil, il consacre toute son énergie à des écrits politiques, attaquant les prétentions théocratiques de la papauté. Il meurt à Munich dans la nuit du 9 au 10 avril 1347, à environ soixante ans, peut-être de la Peste noire.
Pensée principale
Le rasoir d'Ockham
Le principe le plus célèbre associé à Ockham - et qui porte son nom depuis le XIXe siècle - est le « rasoir d'Ockham » : les entités ne doivent pas être multipliées sans nécessité (entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem). Cette formule n'est pas d'Ockham lui-même sous cette forme exacte, mais elle résume fidèlement son principe méthodologique : à explication égale, la plus économique en entités est préférable. Pour Ockham, la philosophie et la théologie médiévales ont multiplié les entités abstraites sans justification. Son programme philosophique est précisément de « raser » ces entités superflues.
Ce principe n'est pas seulement un conseil de simplicité. Il est fondé sur une conviction profonde : ce qui n'est pas directement accessible à l'expérience ou déductible de l'expérience par la raison n'a pas à être postulé. L'économie ontologique d'Ockham est au service d'un empirisme radical : nous ne connaissons réellement que les individus concrets, pas les universaux abstraits.
Le nominalisme : le problème des universaux
La position philosophique la plus importante d'Ockham est son nominalisme, sa thèse sur les universaux. La question des universaux est l'un des grands débats de la philosophie médiévale : les concepts généraux comme « humanité », « blancheur » ou « triangle » désignent-ils des réalités qui existent indépendamment des individus (réalisme), ou sont-ils de simples noms, des constructions de l'esprit qui n'ont pas d'existence propre en dehors des individus concrets ?
Ockham est nominaliste : les universaux n'existent pas dans le monde. Il n'y a que des individus singuliers. Ce qui existe en dehors de l'esprit, c'est toujours un individu déterminé - cet homme, ce cheval, cette couleur blanche. Les concepts généraux comme « humanité » ou « blancheur » sont des opérations de l'esprit, des « termes » qui désignent plusieurs individus à la fois, non des réalités séparées.
Cette position attaque directement le réalisme des universaux que défendaient, de façon différente, Thomas d'Aquin, Duns Scot et la majorité des scolastiques. Pour Ockham, postuler des universaux réels est multiplier les entités sans nécessité : la réalité se passe très bien d'eux.
La logique et la sémantique : la théorie de la supposition
Ockham est aussi un logicien de premier ordre. Sa Somme de logique (Summa Logicae) est l'un des traités de logique les plus complets et les plus influents du Moyen Âge. Il développe notamment la théorie de la « supposition » (suppositio), qui décrit comment les termes d'une proposition se réfèrent à des choses dans les différents contextes. La « supposition personnelle » désigne les individus concrets ; la « supposition matérielle » désigne le terme lui-même comme signe linguistique ; la « supposition simple » est plus complexe et désigne un concept de l'esprit.
Cette sémantique fine permet de dissoudre de nombreux problèmes philosophiques que la tradition traitait comme des questions métaphysiques : ils résultent souvent, selon Ockham, d'une confusion sur le mode de référence des termes dans la proposition.
La théorie de la connaissance : cognition intuitive et abstractive
Ockham distingue deux modes fondamentaux de connaissance : la cognition intuitive, par laquelle nous connaissons directement un individu présent et existant (une perception directe), et la cognition abstractive, par laquelle nous formons des concepts généraux à partir de plusieurs cognitions intuitives. La connaissance certaine commence toujours par le contact direct avec l'individu singulier.
Cette épistémologie est profondément anti-platonicienne : nous ne connaissons pas les formes ou les universaux avant les individus. Les universaux sont des abstractions secondes, construites à partir des individus, non le fondement de leur intelligibilité.
La philosophie politique : pauvreté, propriété et limites du pouvoir papal
Les écrits politiques d'Ockham, rédigés en exil à Munich, sont nourris par sa querelle avec la papauté. Mais ils débouchent sur des thèses qui dépassent la controverse franciscaine sur la pauvreté.
Pour Ockham, l'Église n'a pas de pouvoir coercitif direct sur le temporel : le pape n'est pas le souverain universel du monde, ni le suzerain des rois. Son pouvoir est spirituel et limité. Les détenteurs du pouvoir temporel tiennent leur autorité de Dieu directement, non par la médiation papale. Ockham développe aussi une théorie des droits naturels : certains droits (à l'usage des choses nécessaires à la vie, par exemple) sont antérieurs à toute institution humaine et ne peuvent être aliénés par aucune autorité, ni papale ni impériale. Ces idées préfigurent les théories contractualistes et les théories des droits naturels qui fleuriront aux XVIe et XVIIe siècles.
L'éthique et le volontarisme
En éthique, Ockham est volontariste : c'est la volonté de Dieu qui fonde la loi morale, non une nature rationnelle fixe. Ce qui est moralement obligatoire l'est parce que Dieu le commande, non l'inverse. Cette position, radicale dans ses implications, met en tension la morale avec la raison naturelle : si Dieu avait commandé autre chose, autre chose eût été moral. La position a suscité de nombreuses objections (notamment celle du « dilemme d'Euthyphron »), et continue de structurer les débats en méta-éthique.
Œuvres majeures
Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard (1317-1318, révisé vers 1321-1324)
Le point de départ obligé de toute formation théologique médiévale. Le livre I (Ordinatio, version révisée par Ockham) est le texte le plus philosophiquement dense, exposant ses positions sur les universaux, les prédicaments, les relations et la connaissance de Dieu. Les livres II-IV ne subsistent qu'en versions de reportatio (notes de cours non révisées).
Summa Logicae (vers 1323-1325)
Traité de logique et de sémantique en trois parties, couvrant les termes, les propositions et les arguments. C'est l'œuvre la plus systématique d'Ockham en philosophie, et l'un des grands traités de logique du Moyen Âge. Il y développe la théorie de la supposition, sa sémantique des termes et ses analyses des modes de prédication.
Sept Quodlibets (disputations 1322-1324, révisés à Avignon 1324-1325)
Recueil de questions disputées sur des sujets variés (théologie, métaphysique, logique, éthique). Le format de la quaestio disputata y est au sommet de sa maturité. Les Quodlibets sont souvent la meilleure entrée dans la pensée d'Ockham sur des questions spécifiques.
Le Travail de quatre-vingt-dix jours (Opus Nonaginta Dierum, 1332-1334)
Premier grand écrit politique d'exil, défense de la thèse franciscaine de la pauvreté apostolique contre les décisions de Jean XXII. Ockham y développe une théorie détaillée du droit d'usage et des droits naturels.
Dialogus (1334-1346, inachevé)
Dialogue en trois parties sur les rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, sur l'hérésie et sur la légitimité du pape. L'œuvre la plus ambitieuse de la période d'exil, restée inachevée. Elle contient ses analyses les plus développées sur la théorie politique et le droit naturel.
Breviloquium de principatu tyrannico (vers 1341-1342)
Traité plus court sur la tyrannie du pouvoir papal. Ockham y soutient que le pape n'a pas d'autorité temporelle de principe et que ses interventions dans ce domaine constituent une usurpation.
Postérité et influence
La « via moderna » et la révolution nominaliste
Dès la seconde moitié du XIVe siècle, les positions d'Ockham fondent ce que les scolastiques appellent la via moderna (« voie nouvelle ») par opposition à la via antiqua (voie réaliste de Thomas d'Aquin et Duns Scot). La via moderna se diffuse rapidement dans les universités allemandes (Paris, Heidelberg, Erfurt), où elle forme le contexte intellectuel dans lequel Martin Luther reçoit sa formation, au contact de Gabriel Biel, un héritier de la tradition ockhamiste.
L'influence sur la Réforme protestante
Luther a souvent reconnu sa dette envers le nominalisme ockhamiste, qu'il appelle parfois sa « maîtresse » (magistra mea). La séparation ockhamiste entre la foi et la raison (ce que la foi affirme n'est pas nécessairement démontrable par la raison naturelle) prépare la rupture luthérienne avec la théologie naturelle scolastique. Le volontarisme divin d'Ockham, qui fonde la loi morale sur la seule volonté de Dieu, résonne avec l'insistance réformée sur la grâce et la toute-puissance divine.
L'empirisme et la philosophie moderne
La tradition historiographique a longtemps vu en Ockham un précurseur de l'empirisme moderne. Si la ligne directe avec Francis Bacon et John Locke est difficile à tracer, l'insistance ockhamiste sur la singularité des individus connus par l'expérience et le rejet des entités abstraites sans fondement expérimental entrent en résonance profonde avec le programme empiriste.
La philosophie politique et les droits naturels
Ses thèses sur la limitation du pouvoir papal, sur la séparation du spirituel et du temporel, et sur les droits naturels antérieurs à toute institution ont été lues comme des anticipations des théories contractualistes et constitutionnalistes du XVIIe siècle. La thèse que le pouvoir politique vient du peuple, non de la délégation papale, se retrouve chez Marsile de Padoue (son contemporain) et réapparaît dans les débats sur le consentement politique.
Le rasoir dans la science contemporaine
Le « rasoir d'Ockham » est aujourd'hui un principe méthodologique universel dans les sciences, la philosophie et la logique. On le mobilise en informatique (critère de simplicité des algorithmes), en cosmologie (critère d'élection entre des théories également prédictives), en biologie évolutive (arbre phylogénétique le plus parcimonieux) et en philosophie de l'esprit (critique des entités mentales superflues). Sa portée a donc largement dépassé le cadre de la scolastique médiévale.
Pour aller plus loin
- William d'Ockham, Somme de logique (extraits), trad. et présentation par J. Biard, TER, 1988. La meilleure entrée en français dans la logique et la sémantique d'Ockham.
- Joël Biard, Guillaume d'Ockham. Logique et philosophie, PUF, 1997. La synthèse de référence en français, rigoureuse et accessible aux lecteurs non spécialistes de scolastique.
- Marilyn McCord Adams, William Ockham, 2 vol., University of Notre Dame Press, 1987. La grande monographie en anglais, complète et très technique ; réservée aux lecteurs avancés.
- Arthur Stephen McGrade, The Political Thought of William of Ockham, Cambridge University Press, 1974. Étude de référence sur la philosophie politique d'exil.
- Notice « William of Ockham » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais, mise à jour en 2024.
- Alain de Libera, La Querelle des universaux. De Platon à la fin du Moyen Âge, Seuil (Des travaux), 1996. Pour situer Ockham dans l'histoire longue du débat sur les universaux.