Plotin
Biographie
La vie de Plotin nous est essentiellement connue par la Vie de Plotin que son disciple Porphyre rédige vers 301, en introduction de l'édition des Ennéades. Ce texte, presque unique en son genre dans l'Antiquité tardive, propose à la fois une biographie et un portrait spirituel du maître, dans une perspective hagiographique qu'il faut savoir tempérer.
Une origine incertaine
Plotin naît en 205 (ou peut-être 204), probablement en Égypte, à Lycopolis selon une tradition transmise par Eunape mais dont Porphyre ne dit rien. Plotin lui-même, fait notable, refusa toujours de parler de sa naissance, de sa famille, de son pays. Porphyre rapporte qu'« il avait honte d'être dans un corps », et cette pudeur s'étendait à toute la dimension extérieure de son existence. La biographie commence donc avec sa formation philosophique, à Alexandrie.
La formation à Alexandrie
À vingt-huit ans (vers 232-233), Plotin se met en quête d'un maître. Il fréquente plusieurs philosophes alexandrins sans satisfaction. Un ami finit par le conduire chez Ammonios Saccas, dont il devient l'élève pendant onze ans. Ammonios, philosophe énigmatique qui n'a rien écrit, est traditionnellement considéré comme le fondateur du néoplatonisme. Plotin et ses condisciples (dont le païen Origène, à ne pas confondre avec le théologien chrétien du même nom) auraient pris le serment de ne pas divulguer son enseignement, serment que Plotin rompt longtemps après.
L'expédition de Perse
En 243, Plotin se joint à l'expédition militaire de l'empereur Gordien III contre les Perses, dans l'espoir d'entrer en contact avec la sagesse orientale (perse et indienne). L'expédition tourne court : Gordien III est assassiné en Mésopotamie en 244, et Plotin doit fuir avec difficulté jusqu'à Antioche, puis vers l'Occident.
L'école de Rome
En 244, Plotin s'installe à Rome, sous le règne de Philippe l'Arabe. Il y fonde un cercle philosophique qui rassemblera, pendant un quart de siècle, des disciples venus de tout l'Empire. Ce n'est pas exactement une école au sens institutionnel : c'est un cercle privé qui se réunit dans la maison d'une riche dame nommée Géménia. Plotin y enseigne en grec (alors que Rome parle latin), donne des conférences et discute avec ses disciples.
Pendant les dix premières années (244-254), Plotin n'écrit rien : il enseigne seulement. C'est à partir de 254 que, à la demande de ses disciples, il se met à rédiger des traités. Sous le règne de Gallien (253-268), avec qui Plotin entretient des relations bienveillantes, il conçoit même le projet d'une cité philosophique en Campanie, Platonopolis, où l'on vivrait selon les Lois de Platon. Le projet, soutenu d'abord par Gallien, échoue finalement.
Les disciples
Le cercle plotinien rassemble des disciples très divers. Le plus connu est Porphyre de Tyr, qui arrive à Rome en 263 et restera six ans auprès de Plotin avant de partir en Sicile en 268. Amélius, disciple de Plotin pendant vingt-cinq ans, prend des notes méticuleuses et fera circuler la pensée du maître. Parmi les disciples, on compte aussi des sénateurs (Rogatianus, qui renonce à sa charge consulaire pour suivre Plotin), des médecins (Eustochius), des intellectuels venus d'Orient.
L'écriture
Plotin écrit, selon Porphyre, dans un état proche de la contemplation. Il rédige ses traités d'un seul jet, sans relecture, et n'a pas la patience de revenir sur ses textes. Sa vue se détériore avec l'âge, sa main devient hésitante, mais il ne cesse pas d'écrire. Au total, il produit cinquante-quatre traités, de longueur très inégale, sur les questions les plus diverses : la beauté, l'âme, le mal, la providence, les hypostases, la matière, le temps, le bonheur.
La maladie et la mort
À partir de 268, la situation politique de Rome se dégrade. Gallien est assassiné. Plotin, atteint d'une maladie chronique (probablement une affection cutanée, peut-être une forme de tuberculose, ou la lèpre selon certains historiens), voit ses amis se détourner. Porphyre, en proie à des pensées suicidaires, est envoyé par Plotin en Sicile pour s'y rétablir (en 268). Amélius part rejoindre une autre école néoplatonicienne en 269.
Plotin, malade et isolé, se retire en Campanie chez son disciple Eustochius. Il y meurt en 270, à 66 ans, prononçant, selon Porphyre, comme dernières paroles : « Je m'efforce de faire remonter le divin qui est en nous vers le divin qui est dans le Tout. »
L'édition des Ennéades par Porphyre
À la mort de Plotin, ses cinquante-quatre traités sont dispersés et rédigés dans le désordre. C'est Porphyre qui, vers 300-301, en propose une édition organisée. Il regroupe les traités en six ensembles thématiques, chacun comportant neuf traités (par un agencement quelque peu artificiel, qui implique parfois de scinder ou de réunir des textes). D'où le titre : Ennéades (de enneas, le chiffre neuf en grec). En tête de cette édition, Porphyre place sa Vie de Plotin, qui sert à la fois de biographie et de mode d'emploi.
Cette édition de Porphyre est celle qui nous est parvenue. Sans elle, l'œuvre de Plotin aurait probablement été perdue, comme tant d'autres de l'Antiquité tardive.
Quelques précautions
La Vie de Plotin de Porphyre est notre source presque unique : elle est précieuse, mais elle propose un portrait spirituel orienté, qui présente Plotin comme un sage idéal, presque thaumaturge (Porphyre rapporte des épisodes miraculeux dont la valeur historique est sujette à caution). Les historiens contemporains de l'Antiquité tardive (Pierre Hadot, Jean Pépin, Luc Brisson) ont appris à lire cette source avec une distance critique tout en reconnaissant qu'elle reste irremplaçable.
Pensée principale
La philosophie de Plotin est la grande relecture de Platon à laquelle on a donné, beaucoup plus tard, le nom de néoplatonisme. Mais ce nom est trompeur : Plotin ne se voyait pas comme inventeur d'une école nouvelle, il se considérait comme un disciple fidèle de Platon, dont il prétendait seulement expliciter la doctrine. En vérité, son œuvre opère une transformation profonde : elle reprend les structures platoniciennes pour en faire une métaphysique de la procession et du retour, une mystique de l'Un, qui marquera de manière décisive la spiritualité occidentale.
La question fondamentale
Toute la philosophie de Plotin tourne autour d'une question : comment expliquer que du multiple soit issu de l'Un ? Le monde sensible que nous percevons est divers, changeant, dispersé. Et pourtant, il faut bien qu'il y ait une unité ultime qui le fonde, car sans unité, il n'y aurait ni être, ni intelligibilité, ni cohérence. Comment cette unité première engendre-t-elle le multiple sans cesser d'être Une ?
La réponse de Plotin est articulée par la doctrine des trois hypostases et par les schémas conjoints de la procession et de la conversion.
Les trois hypostases : l'Un, l'Intelligence, l'Âme
Plotin pose trois principes hiérarchisés, qu'il appelle des hypostases (réalités subsistantes).
L'Un (to Hen) est le principe absolu, ineffable, au-delà de l'être et de la pensée. On ne peut pas le décrire positivement, parce que tout prédicat le particulariserait. Plotin emploie une théologie négative : l'Un n'est ni ceci, ni cela, il est au-delà de tout. Cette ineffabilité radicale est l'un des grands apports de Plotin à la pensée occidentale : avant lui, le premier principe (le Bien chez Platon, le Premier moteur chez Aristote) restait pensable. Avec Plotin, il devient strictement transcendant.
L'Intelligence ou Nous (Nous) est la première procession de l'Un. Elle contemple l'Un et, par cette contemplation, se constitue comme intelligence. C'est en elle que résident les Idées platoniciennes, désormais intériorisées dans la pensée divine. Le Nous est à la fois ce qui pense (le sujet) et ce qui est pensé (les Idées) : pensée de pensée, structure réflexive parfaite.
L'Âme (Psychè) est la troisième hypostase. Elle procède du Nous comme le Nous procède de l'Un. L'Âme est ce qui anime le monde sensible : elle se déploie dans la temporalité (alors que le Nous est éternel), elle contient à la fois l'Âme du Monde (qui anime l'univers) et les âmes individuelles (qui animent les corps singuliers).
Sous l'Âme se trouve la matière, dernier degré de la réalité, conçue non comme un principe positif mais comme une privation, un non-être relatif. La matière n'est rien par elle-même : c'est ce qui reçoit les formes, le miroir où se reflètent les Idées.
Procession et conversion
L'articulation de ces hypostases obéit à deux mouvements complémentaires : la procession (proodos) et la conversion (epistrophè).
La procession est le mouvement par lequel chaque hypostase engendre la suivante sans se diminuer. Cette engendrement n'est pas une création volontaire, ni une émanation au sens matériel : c'est un débordement, une surabondance de plénitude. L'Un, en raison même de sa perfection, ne peut rester en lui-même : il déborde en l'Intelligence, qui à son tour déborde en l'Âme. Plotin emploie la métaphore du soleil qui rayonne sans s'épuiser, ou de la source qui jaillit sans tarir.
La conversion est le mouvement inverse : chaque hypostase, une fois engendrée, se retourne vers son principe pour le contempler, et c'est par cette contemplation qu'elle se constitue. L'Intelligence est intelligence parce qu'elle contemple l'Un ; l'Âme est âme parce qu'elle contemple le Nous. Ce double mouvement (descendant et ascendant) structure tout l'univers plotinien.
Le mal comme privation
L'une des grandes contributions de Plotin est sa conception du mal. Reprise et infléchie depuis Platon, elle deviendra centrale dans toute la pensée chrétienne. Le mal n'est pas une substance positive (comme le soutenaient les manichéens), c'est une privation de bien. La matière, dernier degré de la procession, la plus éloignée de l'Un, est le siège du mal : non parce qu'elle serait positivement mauvaise, mais parce qu'elle est privation, manque, défaut d'être.
Cette doctrine permet de penser un univers entièrement issu d'un principe bon, dans lequel pourtant le mal existe : le mal n'est rien d'autre que la finitude, la limite, l'éloignement de la source. Saint Augustin, qui passe par le néoplatonisme avant sa conversion, fera de cette conception privative du mal l'un des piliers de sa propre théologie.
La beauté
Plotin a consacré l'un de ses traités les plus célèbres à la beauté (Ennéade I, 6). La beauté du monde sensible n'est pas un trompe-l'œil : elle est trace, réminiscence, image de la Beauté intelligible. Voir la beauté, c'est saisir l'intelligible à travers le sensible. Le beau sensible est une invitation à remonter vers le beau intelligible, qui n'est lui-même que l'image de l'Un.
Cette esthétique métaphysique aura une postérité considérable, de la théologie chrétienne (Augustin, Denys l'Aréopagite) jusqu'à la Renaissance (Marsile Ficin, Léon l'Hébreu) et au-delà.
Le retour à l'Un : la mystique
Pour Plotin, la philosophie n'est pas seulement une connaissance théorique, c'est un mode de vie qui vise le retour vers l'origine. L'âme, exilée dans le sensible, doit refaire en sens inverse le chemin de la procession : se purifier de la matière, s'élever vers l'Âme, contempler le Nous, et enfin, dans des moments rares, s'unir à l'Un par une expérience ineffable que Plotin appelle parfois henôsis (union) ou « contact ».
Porphyre rapporte que Plotin lui-même aurait connu cette union quatre fois pendant les six années où il fut son disciple. Cette mystique de l'Un est l'une des grandes nouveautés de Plotin par rapport à Platon : Platon parlait bien d'une contemplation des Idées, mais l'idée d'une union mystique avec un Au-delà ineffable est proprement plotinienne. Elle aura une postérité immense, de Augustin à Maître Eckhart en passant par toute la tradition mystique chrétienne et soufie.
Contre les gnostiques
Une longue partie de l'œuvre de Plotin est consacrée à la critique des gnostiques, ces sectes religieuses syncrétiques qui prospéraient dans l'Antiquité tardive et qui partageaient certains traits avec le néoplatonisme (importance de la transcendance, dualisme âme/corps), mais dont la doctrine, selon Plotin, dégradait gravement la pensée platonicienne. Le traité II, 9 des Ennéades, intitulé Contre les gnostiques, est une réponse vigoureuse : Plotin reproche aux gnostiques de mépriser le monde sensible (alors que pour Plotin, le sensible est trace et beauté), de proliférer des intermédiaires entre l'Un et le monde (alors que Plotin tient à l'économie des trois hypostases), et de prétendre à une connaissance révélée plutôt que rationnelle.
Une philosophie comme exercice spirituel
Pierre Hadot, dans Plotin ou la simplicité du regard (1963), a magnifiquement mis en évidence ce qui fait la singularité de la pensée plotinienne : elle n'est pas seulement un système, c'est un exercice spirituel. Lire Plotin, c'est s'engager dans un travail intérieur, une transformation de soi. Cette dimension expérientielle, philosophique au sens fort, est sans doute ce qui fait que les Ennéades continuent, dix-huit siècles plus tard, à parler avec une étonnante actualité.
Œuvres majeures
L'œuvre de Plotin se réduit à un seul recueil, les Ennéades. Mais ce recueil contient cinquante-quatre traités d'une remarquable diversité thématique, et constitue l'une des sommes philosophiques les plus importantes de l'Antiquité tardive.
Les Ennéades
Le titre vient de Porphyre, et non de Plotin. Porphyre, à la mort de Plotin, dispose des cinquante-quatre traités rédigés par son maître, dans le désordre où ils avaient été écrits. Il décide de les organiser en six groupes thématiques (les ennéades, du grec enneas, le chiffre neuf), chacun comportant neuf traités. Pour parvenir à ce chiffre symbolique (9 × 6 = 54), Porphyre n'hésite pas à diviser certains traités ou à en regrouper d'autres, ce qui implique un certain artifice éditorial.
L'organisation thématique est la suivante :
- Première Ennéade : éthique (morale et anthropologie). Comprend le célèbre traité Sur le beau (I, 6) et le traité Sur les vertus (I, 2).
- Deuxième Ennéade : physique (cosmologie). Comprend le traité Contre les gnostiques (II, 9).
- Troisième Ennéade : sur la providence, le destin, le temps, l'éternité.
- Quatrième Ennéade : sur l'âme (toute consacrée à la psychologie au sens classique : nature de l'âme, descente dans le corps, immortalité).
- Cinquième Ennéade : sur l'Intelligence (le Nous, les Idées, la connaissance).
- Sixième Ennéade : sur l'Un (suprême, métaphysique). Culmine avec le célèbre traité Sur l'Un (VI, 9), dernier des traités selon l'ordre porphyrien.
L'ordre chronologique
Porphyre, en plus de l'organisation thématique, a pris soin de noter l'ordre chronologique réel des traités, qu'il indique au début de la Vie de Plotin. Cet ordre chronologique est précieux pour comprendre l'évolution de la pensée de Plotin. Il diverge fortement de l'ordre thématique : par exemple, le premier traité que Plotin ait rédigé (en 254) est précisément le traité Sur le beau (I, 6 dans l'ordre porphyrien). Les derniers traités, plus métaphysiques et plus austères, datent de 269-270.
La plupart des éditions critiques modernes (Henry-Schwyzer, Bréhier, et l'édition GF en cours sous la direction de Luc Brisson et Jean-François Pradeau) signalent à la fois l'ordre porphyrien et l'ordre chronologique.
Quelques traités particulièrement importants
Sans hiérarchiser, voici quelques entrées privilégiées dans les Ennéades :
- Sur le beau (I, 6) : le premier traité rédigé, l'un des plus beaux. Texte fondateur d'une esthétique métaphysique.
- Sur les vertus (I, 2) : sur la moralité comme purification, et la hiérarchie des vertus.
- Contre les gnostiques (II, 9) : polémique vive, qui éclaire le rapport de Plotin à son contexte religieux.
- Sur le temps et l'éternité (III, 7) : analyse classique sur le temps, qu'on lira en regard de celle de saint Augustin.
- Sur la nature et la contemplation (III, 8) : sur la contemplation comme structure de toute activité.
- Sur la descente de l'âme dans les corps (IV, 8) : sur le lien de l'âme avec le sensible.
- Sur les trois hypostases (V, 1) : exposition synthétique de la doctrine.
- Sur la liberté et la volonté de l'Un (VI, 8) : sommet métaphysique tardif.
- Sur l'Un (VI, 9) : dernier traité dans l'ordre porphyrien, culmination mystique.
Édition et traductions
L'édition critique de référence en grec est celle de Paul Henry et Hans-Rudolf Schwyzer (Plotini Opera, trois volumes, Oxford UP, 1964-1982).
En français, deux grandes entreprises éditoriales sont disponibles :
- La traduction d'Émile Bréhier (Les Belles Lettres, sept volumes, 1924-1938), longtemps de référence, plusieurs fois rééditée.
- La traduction collective sous la direction de Luc Brisson et Jean-François Pradeau, en neuf volumes (GF-Flammarion, 2002-2010), qui propose chaque traité dans son ordre chronologique avec une riche introduction et des notes. C'est aujourd'hui l'édition courante la plus complète et la plus accessible.
Autres œuvres
Plotin n'a pas laissé d'autres écrits. Pas de correspondance, pas de notes de cours, pas d'opuscule en dehors des cinquante-quatre traités. Le récit de sa vie nous est conservé exclusivement par la Vie de Plotin de Porphyre.
Postérité et influence
L'influence de Plotin sur la pensée occidentale est sans commune mesure avec la modestie de sa biographie. Pendant plus de quinze siècles, il a été l'un des principaux intermédiaires entre la philosophie grecque et la pensée chrétienne, juive et musulmane. Sa redécouverte à la Renaissance, puis aux XIXe et XXe siècles, n'a fait que confirmer la fécondité de sa pensée.
Le néoplatonisme antique
À la mort de Plotin, son école se prolonge à travers ses disciples. Porphyre prend la direction du cercle romain et publie les Ennéades vers 301. Il rédige aussi une Isagogè (introduction aux Catégories d'Aristote) qui sera le manuel de logique du Moyen Âge. Sa polémique antichrétienne (Contre les chrétiens, en grande partie perdue) marque les premiers siècles de la confrontation entre néoplatonisme et christianisme.
Jamblique (vers 245-vers 325), élève de Porphyre, infléchit le néoplatonisme dans une direction plus religieuse et théurgique : la philosophie doit s'accompagner de rites et d'invocations pour permettre à l'âme de remonter vers les dieux.
L'école d'Athènes, à partir de la fin du IVe siècle, devient le centre du néoplatonisme. Proclus (412-485), avec ses Éléments de théologie et son commentaire du Parménide, propose la systématisation la plus complète du néoplatonisme antique. Damascius en sera le dernier scholarque, jusqu'à la fermeture de l'école par Justinien en 529.
Le christianisme : Augustin et la patristique
Le néoplatonisme entre dans le christianisme par plusieurs canaux. Le premier et le plus important est saint Augustin. Augustin lit les Ennéades à Milan vers 384-386, dans la traduction latine du néoplatonicien chrétien Marius Victorinus. Cette lecture est décisive pour sa sortie du manichéisme : Plotin lui permet de penser une réalité spirituelle incorporelle et de concevoir le mal comme privation. Les Confessions (livre VII) et La Cité de Dieu (livre VIII) gardent la trace explicite de cette dette.
Mais Plotin agit aussi de manière souterraine, à travers une autre figure majeure : le Pseudo-Denys l'Aréopagite (Ve siècle), auteur chrétien syrien qui reprend largement la pensée de Proclus (lui-même héritier de Plotin) dans une théologie négative. Le Pseudo-Denys, traduit en latin par Jean Scot Érigène au IXe siècle, devient l'une des sources majeures de la mystique chrétienne médiévale et orientale.
Le monde juif et musulman
Le néoplatonisme se diffuse dans le monde musulman par les traductions arabes. La Théologie d'Aristote (Théologia), traduite en arabe au IXe siècle, est en réalité un florilège des Ennéades IV-VI de Plotin, attribué à tort à Aristote. Ce malentendu durera plusieurs siècles et donnera une coloration néoplatonicienne à toute la lecture arabe d'Aristote, chez Al-Fârâbî et Avicenne.
Dans le monde juif médiéval, Maïmonide et surtout les courants mystiques (cabale, Ibn Gabirol) sont profondément marqués par la pensée néoplatonicienne.
Le Moyen Âge latin
Au Moyen Âge latin, Plotin est connu indirectement, à travers Augustin, le Pseudo-Denys, et les commentateurs scolastiques. Maître Eckhart, au XIVe siècle, est l'un des héritiers les plus profonds de la mystique plotinienne : sa pensée du « fond de l'âme », de la « naissance de Dieu en l'âme », de la « percée » au-delà de tous les noms divins, prolonge directement la mystique de l'Un.
La Renaissance : Ficin
C'est à la Renaissance que Plotin est redécouvert dans le texte. Marsile Ficin (1433-1499), à la cour des Médicis à Florence, traduit en latin les œuvres complètes de Platon et de Plotin (la traduction des Ennéades paraît en 1492). Cette publication est un événement intellectuel majeur : pour la première fois depuis l'Antiquité, l'œuvre de Plotin redevient accessible en Occident. Ficin lui-même est un néoplatonicien chrétien dont la Théologie platonicienne (1474) prolonge directement l'inspiration plotinienne.
Pic de la Mirandole, Giordano Bruno, Léon l'Hébreu prolongent cette redécouverte au XVIe siècle.
Du XVIIe au XIXe siècle
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Plotin est davantage cité que lu. Leibniz connaît son œuvre. Berkeley lui consacre une partie de la Siris (1744). L'idéalisme allemand (Schelling notamment) renoue avec une lecture plus profonde : Schelling reconnaît en Plotin un précurseur de sa propre philosophie de l'identité. Hegel, dans ses Leçons sur l'histoire de la philosophie, lui consacre une étude approfondie où il voit en lui l'un des grands penseurs spéculatifs.
Le XXe siècle : Bergson, Hadot
Henri Bergson consacre son cours de 1898-1899 au Collège de France à Plotin. Il y voit l'un des plus grands philosophes de l'intuition, et reconnaît une dette personnelle envers la doctrine de l'âme.
Mais c'est surtout Pierre Hadot qui, dans la seconde moitié du XXe siècle, renouvelle profondément la lecture de Plotin. Plotin ou la simplicité du regard (1963), puis ses nombreux travaux sur la philosophie antique comme exercice spirituel, montrent la dimension expérientielle et transformatrice du néoplatonisme. Émile Bréhier, avant lui, avait posé les bases d'une lecture rigoureuse dans La Philosophie de Plotin (1928).
Jean Pépin, Werner Beierwaltes, Luc Brisson, Jean-Marc Narbonne, Jean-François Pradeau, Dominic O'Meara : la recherche plotinienne contemporaine est aujourd'hui particulièrement active, à la fois en France et dans le monde anglo-saxon.
Une influence diffuse, mais permanente
Au-delà des héritiers explicites, Plotin a marqué de manière diffuse toute la spiritualité occidentale. Sa conception de l'Un ineffable, du retour de l'âme, de la beauté comme trace, de la matière comme limite, est devenue partie intégrante de l'imaginaire philosophique européen. Lire Plotin, c'est retrouver les sources d'un grand fleuve dont les eaux courent encore aujourd'hui dans bien des pensées qui s'en sont éloignées sans le savoir.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Pierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, Gallimard, coll. « Folio essais », 1997 (1re éd. 1963). Petit livre lumineux, considéré comme la meilleure porte d'entrée à Plotin en français.
- Jean-Marc Narbonne, La Métaphysique de Plotin, Vrin, 2001. Bonne synthèse.
- Lucien Jerphagnon, Au bonheur des sages, Gallimard, 2004 (chapitres sur Plotin). Accessible et vivant.
- Dominic O'Meara, Plotin. Une introduction aux Ennéades, Cerf, 1992 (traduction française). Synthèse rigoureuse.
Études approfondies
- Émile Bréhier, La Philosophie de Plotin, Boivin, 1928 (rééditions chez Vrin). Classique fondateur.
- Pierre Hadot, Porphyre et Victorinus, deux volumes, Études augustiniennes, 1968. Sur la transmission latine de Plotin.
- Jean Pépin, Mythe et allégorie, Études augustiniennes, 1958 (rééd. 1976). Sur l'usage plotinien des mythes.
- Werner Beierwaltes, Penser l'Un. Études sur la philosophie néoplatonicienne et l'histoire de ses influences, Cerf, 2003.
- Jean-Marc Narbonne, Levinas et l'héritage grec, suivi par Wayne J. Hankey, Cent ans de néoplatonisme en France. Une brève histoire philosophique, Vrin, 2004.
Œuvres de Plotin : par où commencer
Les Ennéades ne sont pas un livre suivi, mais une collection de cinquante-quatre traités. Plutôt que de lire dans l'ordre, on peut entrer par les traités les plus accessibles :
- Sur le beau (I, 6) : court, lumineux, premier traité rédigé. Point d'entrée parfait.
- Sur les vertus (I, 2) : sur la morale et la purification.
- Sur la descente de l'âme dans les corps (IV, 8) : sur la condition humaine et l'exil de l'âme.
- Sur les trois hypostases (V, 1) : exposition synthétique du système.
- Sur l'Un (VI, 9) : sommet mystique, dernier traité dans l'ordre porphyrien.
Ensuite, on peut élargir progressivement vers les traités plus longs et plus techniques.
Éditions et traductions françaises
- Plotin. Traités, sous la direction de Luc Brisson et Jean-François Pradeau, neuf volumes, GF-Flammarion, 2002-2010. Édition courante de référence, qui propose les traités dans l'ordre chronologique avec d'excellentes introductions.
- Ennéades, traduction d'Émile Bréhier, sept volumes, Les Belles Lettres (Collection des Universités de France), 1924-1938. Édition bilingue (grec-français). Classique.
- Porphyre, Vie de Plotin, édition bilingue par Luc Brisson et al., Vrin, deux volumes, 1982-1992.
Documentaires et ressources
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Plotinus » par Lloyd P. Gerson, plato.stanford.edu.
- Plusieurs émissions des Chemins de la philosophie (France Culture) ont consacré des séries à Plotin et au néoplatonisme.
- Le Centre Léon Robin (CNRS-Paris IV) publie une bibliographie continue des études néoplatoniciennes.
Plotin est l'un des grands penseurs de la spiritualité occidentale. Une lecture patiente, traité par traité, accompagnée des commentaires de Pierre Hadot, peut transformer durablement le regard du lecteur sur ce que peut être la philosophie.