Wilhelm Dilthey
Philosophe et historien allemand, penseur des sciences de l'esprit. Il distingue expliquer (sciences de la nature) et comprendre (Verstehen), fonde l'herméneutique moderne et pense l'homme comme un être foncièrement historique.
Biographie
Wilhelm Dilthey naît le 19 novembre 1833 à Biebrich, sur le Rhin, dans le duché de Nassau, et meurt le 1er octobre 1911 à Seis am Schlern, dans le Tyrol (aujourd'hui en Italie). Fils d'un pasteur calviniste de la cour de Nassau, il grandit dans un milieu intellectuel et religieux qui marquera son intérêt durable pour l'histoire, la culture et le sens des productions humaines.
Dilthey étudie d'abord la théologie, à Heidelberg puis à Berlin, avant de se tourner vers la philosophie et l'histoire. Sa première grande publication, parue en 1870, est une biographie du théologien et philosophe Friedrich Schleiermacher, dont l'œuvre herméneutique l'influencera profondément. Cet ancrage dans l'étude des textes et de leur interprétation est au cœur de sa pensée à venir.
Sa carrière universitaire le conduit successivement à Bâle, Kiel, puis Breslau (aujourd'hui Wrocław, en Pologne). En 1882, il est appelé à Berlin pour occuper la chaire de philosophie qu'avait jadis tenue Hegel, consécration de son parcours. Il y enseigne jusqu'à la fin de sa vie et y produit l'essentiel de son œuvre de maturité.
Dilthey fut un travailleur infatigable, mais aussi un auteur qui peina à achever ses grands projets. Une part importante de son œuvre est restée à l'état de chantier, de fragments et d'ébauches, publiés parfois de façon posthume. Sa correspondance avec le comte Yorck von Wartenburg, sur la nature de la vie et le sens de l'histoire, est restée célèbre et a inspiré des penseurs comme Heidegger et Gadamer. Il meurt en 1911, laissant une œuvre considérable mais inachevée, dont l'influence se déploiera surtout après sa mort.
Pensée principale
Wilhelm Dilthey est le grand penseur de ce qu'on appelle, à sa suite, les sciences de l'esprit. Son problème central, qui commande toute son œuvre, est celui-ci : les sciences qui étudient l'homme, son histoire, sa culture, ses œuvres, ont-elles la même méthode que les sciences de la nature, ou requièrent-elles une démarche propre ? Sa réponse, négative et féconde, a profondément marqué la philosophie et les sciences humaines.
Expliquer et comprendre
La distinction la plus célèbre de Dilthey oppose deux grands types de savoir. D'un côté, les sciences de la nature (Naturwissenschaften), qui cherchent à expliquer les phénomènes en les rapportant à des lois générales : on explique la chute d'un corps par la loi de la gravitation. De l'autre, les sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften), terme qui englobe ce que nous appelons les humanités et les sciences sociales, et qui ne cherchent pas à expliquer mais à comprendre.
Comprendre (Verstehen) n'est pas expliquer. Comprendre une action, un texte, une œuvre d'art, une époque, c'est en saisir le sens de l'intérieur, par une forme de transport vers l'expérience vécue d'autrui. Là où l'explication relie un phénomène à une loi extérieure, la compréhension restitue une signification. Dilthey ancre cette compréhension dans le vécu (Erlebnis) : nous pouvons comprendre les productions humaines parce qu'elles sont l'expression d'une vie psychique que nous partageons, en tant qu'êtres humains. Cette distinction entre expliquer et comprendre est devenue un repère majeur de l'épistémologie des sciences humaines.
Herméneutique, histoire et vie
Dilthey reprend et élargit l'herméneutique, l'art de l'interprétation, héritée de Schleiermacher. Comprendre les œuvres humaines, c'est les interpréter, et cette interprétation se meut dans ce qu'on appellera le cercle herméneutique : on ne comprend le tout qu'à partir des parties, et les parties qu'à partir du tout. Le sens n'est jamais donné d'emblée, il se construit dans un va-et-vient.
Cette compréhension est foncièrement historique. Pour Dilthey, l'homme n'a pas une nature fixe et intemporelle : il est un être historique, qui ne se comprend qu'à travers le déploiement de son histoire. Il forma le projet d'une « critique de la raison historique », par laquelle il entendait prolonger l'entreprise de Kant : là où Kant avait examiné les conditions de la connaissance de la nature, Dilthey voulait fonder la connaissance du monde historique et social. Cette attention à la vie, à l'expérience vécue et à l'histoire rattache Dilthey à la philosophie de la vie (Lebensphilosophie) et fait de lui un précurseur de courants majeurs du XXe siècle.
Œuvres majeures
L'œuvre de Dilthey se caractérise par son ampleur et son inachèvement : beaucoup de ses projets sont restés à l'état d'ébauches, et son influence est passée autant par des textes fragmentaires que par des ouvrages aboutis.
La Vie de Schleiermacher (1870) est sa première grande publication. À travers la biographie intellectuelle du théologien, Dilthey y rencontre l'herméneutique qui orientera toute sa pensée.
L'Introduction aux sciences de l'esprit (1883) est l'une de ses œuvres les plus importantes, où il pose le projet de fonder une connaissance propre aux sciences humaines, distincte de celle des sciences de la nature. Le projet d'une « critique de la raison historique » y est annoncé.
Les Idées concernant une psychologie descriptive et analytique (1894) développent sa conception d'une psychologie attentive au vécu, opposée à une psychologie qui voudrait construire la vie mentale à la manière des sciences de la nature.
Parmi ses textes plus tardifs, L'Origine de l'herméneutique (1900) et L'Édification du monde historique dans les sciences de l'esprit (1910) marquent l'approfondissement de sa pensée vers l'histoire et l'interprétation. Dilthey a aussi laissé de nombreux essais sur les visions du monde (Weltanschauungen) et sur l'histoire des idées, rassemblés et publiés en grande partie après sa mort.
Postérité et influence
L'influence de Dilthey s'est déployée surtout après sa mort, et elle est considérable dans plusieurs directions de la pensée du XXe siècle.
Sa distinction entre expliquer et comprendre, et entre sciences de la nature et sciences de l'esprit, est devenue un repère fondamental de l'épistémologie des sciences humaines. Le débat qu'il a ouvert, sur la spécificité méthodologique des disciplines qui étudient l'homme, traverse toute la sociologie, l'histoire et la psychologie du XXe siècle. La notion de compréhension (Verstehen) a notamment marqué la sociologie, en particulier l'œuvre de Max Weber.
En philosophie, Dilthey est un maillon décisif de la tradition herméneutique et phénoménologique. Il a influencé Husserl, et plus encore Heidegger, qui reprend sa réflexion sur l'historicité de l'existence humaine, et Hans-Georg Gadamer, qui fait de l'herméneutique une philosophie à part entière tout en discutant l'ancrage psychologique que Dilthey donnait à la compréhension. La filiation Dilthey-Heidegger-Gadamer est l'une des grandes lignes de la philosophie continentale.
Dilthey fait aussi l'objet de discussions critiques qui prolongent son influence. On a débattu de la cohérence de son parcours, entre la psychologie descriptive de ses débuts et l'herméneutique de la maturité. On lui a reproché un certain relativisme historique, le risque que la pluralité des visions du monde ne dissolve toute prétention à la vérité. Ces débats, loin de le périmer, montrent que les questions qu'il a posées, sur le statut des sciences humaines, sur le rapport entre vie, histoire et compréhension, demeurent vivantes. Dilthey reste une référence pour quiconque s'interroge sur ce que signifie comprendre l'homme.
Controverses et débats
L'œuvre de Dilthey, par son ampleur et son inachèvement, a suscité plusieurs débats interprétatifs qui restent ouverts.
Le premier concerne l'unité de son parcours. Dilthey a d'abord cherché à fonder les sciences de l'esprit sur une psychologie descriptive, attentive au vécu, puis s'est tourné, dans ses derniers travaux, vers l'herméneutique et l'interprétation des objectivations historiques. Y a-t-il rupture ou continuité entre ces deux moments ? Certains commentateurs lisent un abandon de la psychologie au profit de l'herméneutique, d'autres une continuité profonde sous des méthodes différentes. Le débat n'est pas tranché.
Un deuxième débat porte sur le risque de relativisme. Dilthey insiste sur le caractère historique de toute compréhension et sur la pluralité des visions du monde (Weltanschauungen). Mais si toute pensée est située dans son époque, comment échapper à la conclusion que toute vérité est relative à un moment historique ? Dilthey a cherché à éviter cette conséquence, sans que les interprètes s'accordent sur sa pleine réussite. La question du « relativisme historique » de Dilthey reste discutée.
Un troisième point, plus technique, concerne la nature exacte du Verstehen. La compréhension est-elle une opération psychologique (se transporter dans l'esprit d'autrui), ou une opération proprement interprétative portant sur des expressions et des œuvres ? Gadamer reprochera à Dilthey d'avoir conservé un fondement trop psychologique et subjectif, là où l'herméneutique devrait porter sur le sens lui-même. Ce déplacement marque le passage de l'herméneutique de Dilthey à celle du XXe siècle. Sur ces différents points, la lecture de Dilthey reste un chantier ouvert, à la mesure d'une œuvre elle-même inachevée.
Pour aller plus loin
Dilthey n'est pas l'auteur le plus aisé à aborder : son œuvre est vaste, souvent fragmentaire, et son vocabulaire technique. Mieux vaut commencer par des textes choisis et des présentations.
Pour entrer dans sa pensée, des anthologies de textes choisis de Dilthey, disponibles en français, permettent d'accéder aux passages les plus représentatifs sur la distinction des sciences, le Verstehen et l'herméneutique, sans affronter d'emblée l'ensemble de l'œuvre.
Parmi ses textes, L'Origine de l'herméneutique est relativement bref et constitue un bon point d'entrée sur sa conception de l'interprétation. L'Introduction aux sciences de l'esprit donne le programme d'ensemble, mais elle est plus exigeante.
Pour situer Dilthey, il est éclairant de le lire en lien avec ce qui le prolonge : la sociologie compréhensive de Max Weber, et surtout l'herméneutique de Heidegger et de Gadamer, qui héritent de lui tout en le critiquant.
L'article « Wilhelm Dilthey » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement utile pour s'orienter dans une œuvre aussi étendue et pour comprendre les enjeux de sa réception.
Avertissement de lecture : Dilthey demande un accompagnement. Aborder ses concepts (sciences de l'esprit, vécu, compréhension, raison historique) à travers une bonne présentation préalable évite bien des malentendus.