Augustin d'Hippone
Biographie
Aurelius Augustinus naît le 13 novembre 354 à Thagaste (aujourd'hui Souk-Ahras, en Algérie), dans la province romaine d'Afrique. Son père, Patricius, est un petit notable païen ; sa mère, Monique, une chrétienne fervente dont la piété marquera profondément la trajectoire d'Augustin.
Formation et jeunesse païenne
La famille investit dans l'éducation d'Augustin, brillant élève, qui poursuit ses études à Madaure puis à Carthage, alors grand centre intellectuel de l'Afrique romaine. Il s'y forme à la rhétorique, qu'il enseignera ensuite. Il vit librement, prend une concubine (dont il aura un fils, Adéodat, en 372) et se passionne pour les recherches intellectuelles.
À dix-neuf ans, la lecture de l'Hortensius de Cicéron (texte aujourd'hui perdu) l'éveille à la philosophie. Mais il rejette dans un premier temps la Bible, qu'il trouve littéraire grossière. Il adhère pendant neuf ans (de 373 à 382 environ) au manichéisme, doctrine d'origine perse qui propose une explication dualiste du monde (deux principes éternels, l'un bon et lumineux, l'autre mauvais et ténébreux). Le manichéisme lui paraît répondre rationnellement à la question de l'origine du mal et offrir une explication globale du monde.
Rome, Milan, Ambroise
En 383, Augustin quitte Carthage pour Rome, puis Milan, où il obtient la chaire de rhétorique en 384. À Milan, il rencontre l'évêque Ambroise, prédicateur de génie qui combine la culture classique et l'allégorisation de l'Écriture. Augustin assiste à ses prédications, d'abord par professionnalisme rhétorique, puis pour le contenu. Il découvre que les passages bibliques qui le rebutaient peuvent recevoir une lecture allégorique cohérente avec une exigence philosophique.
Parallèlement, Augustin découvre les écrits néoplatoniciens (Plotin, Porphyre) qui lui révèlent la possibilité d'une réalité incorporelle, spirituelle, et une nouvelle explication du mal (le mal comme privation de bien, et non comme principe positif). C'en est fait du manichéisme.
La conversion (386-387)
La conversion d'Augustin au christianisme est un événement intérieur progressif, qui culmine dans la fameuse scène du « tolle, lege » racontée au livre VIII des Confessions : à Milan, dans un jardin, Augustin entend une voix d'enfant chanter « prends et lis » (tolle, lege) ; il ouvre la Bible au hasard sur l'épître aux Romains (13, 13-14) et y lit un verset qui le décide.
Il abandonne sa chaire et se retire avec sa mère, son fils et quelques amis à Cassiciacum, dans la campagne milanaise, où il se prépare au baptême par la prière et la philosophie. Il est baptisé par Ambroise lors de la vigile pascale du 24 avril 387. Peu après, alors qu'il s'apprête à rentrer en Afrique, sa mère Monique meurt à Ostie, près de Rome, après une extase mystique partagée avec son fils que les Confessions rapportent dans des pages d'une grande beauté.
Prêtre, évêque d'Hippone
De retour en Afrique en 388, Augustin fonde à Thagaste une communauté monastique qu'il dirige. Sa réputation parvient à Hippone (l'actuelle Annaba en Algérie), où l'évêque Valérius, un vieillard d'origine grecque, le fait ordonner prêtre en 391 par acclamation populaire. En 395, Valérius le sacre évêque coadjuteur ; à la mort de Valérius peu après, Augustin devient évêque d'Hippone, charge qu'il occupera jusqu'à sa mort, soit pendant trente-cinq ans.
L'œuvre et les controverses
Évêque, Augustin est aussi pasteur, juge, administrateur. Il prêche presque tous les jours, conduit la communauté, intervient dans les affaires civiles, écrit énormément. Son œuvre est inséparable des controverses doctrinales qu'il mène successivement :
- Contre les manichéens (environ 387-400) : il défend la cohérence rationnelle du christianisme et la conception du mal comme privation, non comme substance.
- Contre les donatistes (environ 400-412) : il combat ce schisme africain qui refusait de reconnaître la validité des sacrements administrés par des évêques jugés indignes (les traditores, qui avaient livré les Écritures aux persécutions de Dioclétien). Augustin défend l'unité de l'Église et la validité objective des sacrements.
- Contre les pélagiens (412-430) : il combat les disciples de Pélage, qui soutenaient que l'homme peut, par ses seules forces naturelles, faire son salut. Augustin défend la nécessité absolue de la grâce divine et la doctrine du péché originel.
Les œuvres majeures
C'est à Hippone qu'Augustin rédige les œuvres qui le rendront le plus célèbre. Les Confessions (rédigées entre 397 et 401), en treize livres, sont à la fois une autobiographie spirituelle, une prière, une méditation philosophique (notamment sur le temps, dans le livre XI) et une exégèse. De la Trinité (De Trinitate, 410-416) propose une méditation théologique et philosophique sur la Trinité chrétienne et sur la structure de l'âme humaine comme image de Dieu. La Cité de Dieu (De civitate Dei, 413-426), en vingt-deux livres, est l'œuvre la plus ample : commencée en réaction au sac de Rome par les Wisigoths d'Alaric en 410, elle propose une vaste philosophie de l'histoire qui distingue la « cité terrestre » et la « cité céleste ».
Augustin écrira en outre quelque cent autres traités, des centaines de sermons, des milliers de lettres. Vers la fin de sa vie, il rédige ses Retractationes, où il revient sur l'ensemble de son œuvre pour la classer chronologiquement et signaler ce qu'il en corrigerait.
La mort, le siège des Vandales
Les dernières années d'Augustin coïncident avec l'effondrement de l'Empire romain d'Occident. Les Vandales débarquent en Afrique en 429. Augustin meurt à Hippone le 28 août 430, à 75 ans, alors que la ville est assiégée par les Vandales. Hippone tombera peu après, mais la bibliothèque épiscopale sera préservée, assurant la transmission de son œuvre.
Pensée principale
La pensée d'Augustin est l'une des plus puissantes synthèses de l'Antiquité finissante : elle réunit la tradition philosophique grecque (surtout platonicienne et néoplatonicienne), l'héritage juif des Écritures et le christianisme naissant, et les transforme en une vision originale qui marquera mille ans de pensée occidentale. Au cœur de cette pensée, une question : qu'est-ce que l'homme qui désire Dieu, et comment Dieu se laisse-t-il trouver ?
L'intériorité
L'une des révolutions augustiniennes est le déplacement du regard vers l'intérieur. La sagesse n'est pas à chercher dans le monde extérieur, mais dans l'âme : « Noli foras ire, in te ipsum redi ; in interiore homine habitat veritas » (« Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même : dans l'homme intérieur habite la vérité »). Cette intériorité n'est pas un narcissisme : c'est l'espace où l'homme se trouve face à Dieu, qui est « plus intérieur à moi que mon intime » (intimior intimo meo).
Les Confessions sont l'exercice le plus saisissant de cette intériorité. Augustin y parle à Dieu en se racontant lui-même, dans une démarche qui n'a pas d'équivalent dans l'Antiquité : non pas une autobiographie de surface, mais une exploration des replis de l'âme, des motivations cachées, de la mémoire, du désir, sous le regard divin.
La question du mal
L'une des préoccupations majeures d'Augustin, présente dès sa jeunesse manichéenne, est la question du mal. Si Dieu est bon et tout-puissant, d'où vient le mal ?
Contre les manichéens, qui faisaient du mal une substance positive (un principe ténébreux coéternel à la lumière), Augustin défend, à la suite du néoplatonisme (notamment Plotin), une conception privative du mal : le mal n'est pas une substance, c'est une privation de bien (privatio boni). De même que les ténèbres ne sont pas un être positif mais l'absence de lumière, le mal n'est pas un être mais l'absence d'un bien qui devrait être là. Cette doctrine permet de maintenir que tout ce qui est, en tant qu'il est, est bon (créé par Dieu) : le mal est défaut, manque, désordre.
Le mal moral, lui, vient du mauvais usage de la liberté. C'est l'angle privilégié du De libero arbitrio (Du libre arbitre, 387-395) : l'homme a reçu la liberté de Dieu ; il en use mal en se détournant des biens supérieurs vers des biens inférieurs. Le péché est ce détournement.
Le péché originel et la grâce
Mais à mesure qu'Augustin avance, et surtout dans la controverse avec les pélagiens (412-430), il radicalise sa doctrine. Le péché d'Adam n'a pas seulement causé un dommage à Adam : il a corrompu la nature humaine elle-même, transmise à toute sa descendance. Tous les hommes naissent dans un état de péché originel qui les incline au mal et les rend incapables, par leurs seules forces, de faire le bien et d'accéder au salut.
D'où la nécessité absolue de la grâce. Sans la grâce, l'homme déchu ne peut pas même vouloir le bien. La grâce n'est pas un complément à l'effort humain : elle est ce qui éveille en premier le désir du bien, qui soutient la persévérance, qui mène jusqu'au terme. Augustin pousse cette logique jusqu'à des thèses prédestinationnistes serrées : Dieu prédestine certains au salut, par pure miséricorde, sans qu'aucun mérite humain ne soit en cause.
Cette doctrine, qui se veut un hommage à la souveraineté de Dieu et à la gratuité du salut, soulève d'immenses difficultés sur la liberté, la responsabilité, la justice divine. Elle suscitera, après lui, le pélagianisme tempéré, le semi-pélagianisme, et beaucoup plus tard la controverse janséniste à Port-Royal, ainsi que le débat protestant sur la justification par la foi seule (Luther est un augustinien rigoureux sur ce point).
Le temps
Dans le livre XI des Confessions, Augustin entreprend une méditation sur le temps qui est l'un des plus grands textes philosophiques jamais écrits. « Quid est ergo tempus ? Si nemo a me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. »
Augustin montre la difficulté de penser le temps : le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, le présent est insaisissable. Sa solution est psychologique : le temps n'a de réalité que dans l'âme qui le mesure. Le passé existe comme mémoire, le futur comme attente, le présent comme attention. Cette analyse aura une postérité considérable, jusqu'à Husserl, Heidegger et Ricœur.
La mémoire
Augustin analyse la mémoire dans le livre X des Confessions avec une finesse remarquable. La mémoire n'est pas seulement le souvenir des événements passés : c'est un « vaste palais » intérieur qui contient les images des choses, les concepts, les sentiments, et même la mémoire d'avoir oublié. La mémoire de Dieu, en particulier, est cette trace que Dieu a laissée en nous et qui nous oriente vers Lui sans que nous le sachions toujours.
Les deux cités
Dans La Cité de Dieu, écrite en réaction au sac de Rome en 410, Augustin propose une vaste philosophie de l'histoire qui distingue deux cités : la cité terrestre, fondée sur l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, et la cité céleste, fondée sur l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Ces deux cités, depuis le commencement du monde, s'entremêlent dans l'histoire concrète, sans qu'on puisse les identifier à aucun État, aucune institution, aucune Église visible.
Cette distinction a deux effets majeurs. D'une part, elle relativise toute prétention politique à incarner le bien absolu : aucun empire, fût-il romain et chrétien, n'est la cité de Dieu. D'autre part, elle donne sens à l'histoire malgré ses catastrophes : la chute de Rome n'est pas la fin du monde, parce que la cité de Dieu ne s'identifie pas à Rome. Cette pensée traversera tout le Moyen Âge.
La connaissance par illumination
Sur le plan épistémologique, Augustin développe une doctrine de l'illumination, héritée et transformée de Platon. La connaissance des vérités éternelles (les vérités mathématiques, les principes moraux) ne peut s'expliquer ni par les sens (qui ne saisissent que le particulier et le changeant) ni par les seules ressources de l'âme finie. Elle suppose une lumière intelligible qui éclaire l'âme : cette lumière vient de Dieu lui-même, qui « illumine tout homme venant en ce monde » (Jean 1, 9). Connaître les vérités éternelles, c'est, à un certain degré, voir Dieu.
La foi et la raison
Augustin formule le rapport entre foi et raison par une formule devenue classique : credo ut intelligam (« je crois pour comprendre ») et intellige ut credas (« comprends pour croire »). La foi n'est pas opposée à la raison : c'est le point de départ qui permet à la raison de s'élever vers ce qu'elle ne pourrait atteindre par ses seules forces. Et la raison, à son tour, éclaire et fortifie la foi. La formule de la fides quaerens intellectum (la foi en quête d'intelligence), reprise et systématisée plus tard par Anselme, est d'esprit augustinien.
Une pensée traversée de tensions
La philosophie d'Augustin n'est pas un système clos. Elle est traversée de tensions vivantes : entre liberté et grâce, entre cité terrestre et cité céleste, entre temporel et éternel, entre intériorité et communauté. Ces tensions ne sont pas des défauts mais l'expression d'une pensée vivante, qui ne cesse, dans les Retractationes finales, de revenir sur elle-même pour se corriger. Elles font de la pensée augustinienne une ressource inépuisable, dans laquelle puiseront vingt siècles de philosophie occidentale.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Augustin est considérable : plus de cent traités, des centaines de sermons, des milliers de lettres. Il a lui-même tenté de l'organiser à la fin de sa vie dans ses Retractationes. Les œuvres ci-dessous sont les plus marquantes.
Contra Academicos (Contre les Académiciens, 386)
Premier dialogue rédigé à Cassiciacum, peu après la conversion. Augustin y combat le scepticisme de la Nouvelle Académie et défend la possibilité de la certitude. Très lisible.
Soliloques (Soliloquia, 386-387)
Dialogue intérieur entre Augustin et la Raison, sur la nature de l'âme et la quête de la sagesse. Texte intime, accessible.
De libero arbitrio (Du libre arbitre, 387-395)
Traité en trois livres sur l'origine du mal et la liberté humaine. Texte central de la première période, parfois infléchi par Augustin lui-même dans ses œuvres ultérieures (dans le sens d'un renforcement de la doctrine de la grâce).
Confessions (Confessiones, 397-401)
Œuvre majeure et la plus connue. Treize livres. Autobiographie spirituelle (livres I-IX), méditation sur la mémoire et le temps (livres X-XI), exégèse de la Genèse (livres XII-XIII). C'est à la fois la première autobiographie intérieure de l'histoire occidentale et un sommet de la prose latine.
De doctrina christiana (De la doctrine chrétienne, 397, complétée 426)
Traité d'herméneutique biblique et de rhétorique chrétienne. Le livre IV, sur l'art de la prédication, est un classique.
De Trinitate (De la Trinité, 410-416)
Quinze livres sur le mystère de la Trinité, où Augustin développe à la fois une réflexion théologique et une analyse philosophique de la structure de l'âme humaine (intelligence, mémoire, volonté) comme image trinitaire. Œuvre fondamentale pour la théologie occidentale.
De civitate Dei (La Cité de Dieu, 413-426)
Vingt-deux livres, l'œuvre la plus ample d'Augustin. Commencée en réaction au sac de Rome par les Wisigoths d'Alaric en 410, elle distingue les deux cités (terrestre et céleste), critique le paganisme romain (livres I à X), expose l'histoire des deux cités depuis la création jusqu'au jugement final (livres XI à XXII). Texte fondateur de la philosophie chrétienne de l'histoire.
Traités anti-pélagiens
Une importante série de traités composés à partir de 412 contre Pélage et ses disciples : De natura et gratia (415), De gratia Christi et de peccato originali (418), De gratia et libero arbitrio (426), De praedestinatione sanctorum (428-429), entre autres. Ces textes développent la doctrine de la grâce et du péché originel.
Traités anti-donatistes
Plusieurs traités contre le schisme donatiste : Contra epistulam Parmeniani (400), Contra Cresconium (406), entre autres. Augustin y défend l'unité de l'Église et la validité objective des sacrements.
Traités anti-manichéens
Contra Faustum manichaeum (398-400), De natura boni contra manichaeos (399), entre autres. Augustin y combat ses anciens coreligionnaires.
Enchiridion ad Laurentium de fide, spe et caritate (Manuel de la foi, de l'espérance et de la charité, 420)
Petit traité synthétique sur les trois vertus théologales, parfois utilisé comme catéchisme. Très accessible.
Sermons et Lettres
Plus de 500 sermons et près de 300 lettres conservés. Source précieuse pour la vie pastorale d'Augustin et pour ses positions sur des questions concrètes.
Retractationes (Réexamens, 426-427)
Vers la fin de sa vie, Augustin entreprend une relecture systématique de son œuvre, classant chronologiquement ses livres et signalant ce qu'il y corrigerait. Document unique d'auto-évaluation philosophique et théologique.
Édition
L'édition latine de référence est le Corpus Christianorum, Series Latina (CCSL) et le Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL). En français, la Bibliothèque augustinienne (BA), publiée par les Études augustiniennes (Institut d'études augustiniennes, Paris), propose des éditions bilingues critiques, avec introductions et notes, qui sont la référence pour le lecteur sérieux. Pour les œuvres principales, les éditions GF-Flammarion et Folio offrent des traductions courantes (notamment Confessions dans plusieurs traductions, dont celle de Pierre de Labriolle ou celle d'Arnauld d'Andilly).
Postérité et influence
L'influence d'Augustin sur la pensée occidentale est d'une ampleur sans équivalent. Pendant près de mille ans, du Ve au XIIIe siècle, il a été l'autorité philosophique et théologique de l'Occident latin, et son influence n'a jamais cessé. Pères de l'Église, scolastiques, réformateurs, philosophes modernes : tous ont eu à se mesurer à lui.
Le Moyen Âge augustinien
Pendant tout le haut Moyen Âge, Augustin règne sans partage. Sa pensée structure la théologie occidentale, la liturgie, la spiritualité monastique. Boèce, Cassiodore, Isidore de Séville, Bède le Vénérable, Alcuin sont d'inspiration augustinienne.
Anselme de Cantorbéry, au XIe siècle, est explicitement augustinien. Sa formule fides quaerens intellectum (la foi en quête d'intelligence), qui résume tout son programme philosophique, est d'esprit purement augustinien. L'argument ontologique du Proslogion prolonge l'augustinisme de l'illumination.
L'école franciscaine du XIIIe siècle (Bonaventure surtout, mais aussi Alexandre de Halès) prolonge la tradition augustinienne en l'inflexant : la connaissance par illumination, le primat de la volonté sur l'intelligence, la centralité de l'amour.
Thomas d'Aquin
Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle, opère une grande synthèse entre l'augustinisme et l'aristotélisme nouvellement redécouvert. Augustin reste pour Thomas la principale autorité après l'Écriture : on l'a calculé, Augustin est l'auteur que Thomas cite le plus dans la Somme théologique. Mais Thomas tempère l'augustinisme par l'aristotélisme, donnant à la raison naturelle un espace plus large que ne le faisait Augustin.
La Réforme protestante
Au XVIe siècle, Luther, lui-même moine augustin, retrouve dans Augustin (notamment l'Augustin tardif, anti-pélagien) un point d'appui décisif pour sa doctrine de la justification par la foi seule, indépendamment des œuvres. Calvin n'est pas moins augustinien sur ces questions. La Réforme se présente largement comme un retour à un Augustin que la scolastique tardive aurait, selon eux, oublié ou édulcoré.
Le jansénisme
Au XVIIe siècle, le jansénisme catholique (Jansenius, Augustinus, 1640 ; Saint-Cyran, Antoine Arnauld, Pascal) revendique également un retour à Augustin contre la théologie jésuite. Le grand débat sur la grâce et le libre arbitre, qui mobilise Pascal dans les Provinciales, est entièrement structuré par des références augustiniennes.
Descartes et l'augustinisme philosophique
Le cogito cartésien (« je pense, donc je suis ») a un précurseur dans la formule augustinienne si fallor, sum (« si je me trompe, je suis », La Cité de Dieu XI, 26). Augustin développe en effet, avant Descartes, l'idée que même dans le doute le plus radical sur tout, le doute lui-même prouve l'existence du sujet qui doute. Descartes prendra connaissance du parallèle après coup, par l'intermédiaire d'Arnauld.
Au-delà de ce point précis, tout le tournant cartésien vers l'intériorité, vers le sujet pensant, vers la mémoire, est en continuité (consciente ou non) avec l'intériorité augustinienne. Plusieurs commentateurs ont parlé d'un « augustinisme cartésien ».
Pascal
Pascal est augustinien jusqu'au cœur. Sa conception de la nature humaine corrompue mais ouverte à la grâce, son insistance sur les misères et la grandeur de l'homme, son rapport au cœur et à la raison, son intériorité, viennent en droite ligne d'Augustin par l'intermédiaire du jansénisme.
Le XXe siècle philosophique
Husserl cite l'analyse augustinienne du temps dans les Confessions (livre XI) comme l'une des plus profondes jamais écrites : sa propre phénoménologie de la conscience intime du temps en est tributaire.
Heidegger, dans son cours de 1921, Augustin et le néoplatonisme, lit le livre X des Confessions avec une attention extrême. Toute la pensée heideggérienne du souci, de l'angoisse, de la mort, doit quelque chose à cette lecture.
Hannah Arendt consacre sa thèse de doctorat (1929) au Concept d'amour chez Augustin. Augustin reste pour elle une référence permanente, notamment pour sa pensée de la natalité (la possibilité de commencer du nouveau dans le monde) qu'elle développe dans Condition de l'homme moderne.
Ludwig Wittgenstein cite Augustin au tout début des Recherches philosophiques (1953), à propos de l'apprentissage du langage, et fait de cette citation le point de départ critique de toute son enquête.
Paul Ricœur, dans Temps et récit (1983-1985), reprend l'analyse augustinienne du temps comme moment fondateur de sa propre méditation.
Michel Henry, dans sa phénoménologie de la chair, et Jean-Luc Marion (Au lieu de soi : l'approche de saint Augustin, 2008), prolongent l'augustinisme dans la phénoménologie contemporaine.
L'augustinisme politique
La distinction des deux cités (La Cité de Dieu) a profondément structuré la pensée politique médiévale et moderne. Elle a nourri à la fois la pensée de la séparation des pouvoirs (parce que la cité de Dieu ne s'identifie à aucun État) et celle d'une réserve eschatologique (parce qu'aucun ordre politique n'est définitif). Carl Schmitt, Erik Peterson, et plus récemment les théoriciens du tournant post-séculier (Habermas dans certains textes tardifs) y reviennent.
Augustin canonisé et toujours discuté
Augustin est reconnu saint et docteur de l'Église catholique. Sa fête liturgique est le 28 août. Mais sa pensée n'a jamais cessé d'être discutée, y compris à l'intérieur du christianisme : les débats sur la grâce, sur la prédestination, sur le rôle de l'État, traversent toute l'histoire chrétienne et continuent aujourd'hui.
Plus largement, hors du contexte religieux, Augustin reste un interlocuteur permanent pour qui s'intéresse à l'intériorité, au temps, à la mémoire, au mal, à l'histoire. Peu de philosophes ont une telle capacité à parler encore aujourd'hui, à seize siècles de distance, à un lecteur contemporain.
Pour aller plus loin
Biographies et introductions accessibles
- Peter Brown, La Vie de saint Augustin, Seuil, 1971 (édition originale Berkeley 1967, rééd. augmentée 2000). La biographie de référence absolue, élégante et magistrale.
- Serge Lancel, Saint Augustin, Fayard, 1999. Très bonne biographie en français, par un historien de l'Antiquité tardive.
- Henri Marrou, Saint Augustin et la fin de la culture antique, De Boccard, 1938 (avec un complément en 1949). Classique, sur Augustin et la transition antiquité/Moyen Âge.
- Lucien Jerphagnon, Saint Augustin. Le pédagogue de Dieu, Gallimard, coll. « Découvertes », 2002. Petit volume illustré, accessible.
Études philosophiques
- Étienne Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1929 (rééditions). Classique de l'augustinisme philosophique en français.
- Jean Guitton, Le Temps et l'Éternité chez Plotin et saint Augustin, Vrin, 1933.
- Goulven Madec, Saint Augustin et la philosophie, Études augustiniennes, 1996. Études fines et accessibles.
- Isabelle Bochet, Saint Augustin et le désir de Dieu, Études augustiniennes, 1982.
- Jean-Luc Marion, Au lieu de soi. L'approche de saint Augustin, PUF, 2008. Lecture phénoménologique contemporaine, exigeante.
Œuvres d'Augustin : par où commencer
- Confessions : à lire en premier. Les livres I à IX (autobiographie) sont d'une lecture immédiate, les livres X (mémoire) et XI (temps) sont des sommets philosophiques accessibles. Les livres XII et XIII (exégèse) peuvent être abordés en second.
- Soliloques : court, accessible, bonne introduction à l'intériorité augustinienne.
- De libero arbitrio (Du libre arbitre) : sur la liberté et le mal. Texte philosophique classique, à lire en édition annotée.
- Enchiridion : très bref, synthèse de la doctrine.
- La Cité de Dieu : long. Les livres I à V (sur Rome), XIV à XV (sur les deux cités), XIX (sur la paix et la cité), XXII (sur la fin) suffisent pour un premier contact.
- Lettres et Sermons : pour découvrir l'Augustin pasteur, plus concret et chaleureux.
Éditions
- Bibliothèque augustinienne (BA), publiée par l'Institut d'études augustiniennes (Paris) : édition bilingue critique de référence, avec introductions et notes substantielles. Réservée aux études poussées.
- Pour le grand public, plusieurs éditions courantes :
- Confessions, trad. Patrice Cambronne, Folio classique, ou Pierre de Labriolle, GF-Flammarion.
- La Cité de Dieu, en édition Pléiade (deux volumes) ou Points-Sagesses (extraits choisis).
- Du libre arbitre, dans la BA ou en GF.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Saint Augustine » par Michael Mendelson : synthèse en anglais de référence.
- Le site augustinus.it (en italien et latin) propose les œuvres complètes en ligne.
- L'Institut d'études augustiniennes (Paris) publie la Revue d'études augustiniennes et patristiques.
Augustin est un auteur d'une accessibilité paradoxale : sa langue est claire, son sens psychologique aigu, son humour parfois vif. Les Confessions sont peut-être le texte philosophique le plus vivant qui nous soit parvenu de l'Antiquité.