Albert le Grand

vers 1200 - 15 novembre 1280 10 min de lecture

Difficulté : 4/5

Théologien et philosophe dominicain allemand, surnommé « Doctor universalis » pour l'étendue de son savoir. Il introduit Aristote dans la pensée chrétienne par ses commentaires systématiques et fut le maître de Thomas d'Aquin à Cologne et à Paris.

Prérequis : Œuvre scolastique technique et volumineuse. Mieux vaut l'aborder par des présentations et lire des extraits plutôt qu'une œuvre intégrale.

Biographie

Albert le Grand (en latin Albertus Magnus) naît vers 1200 à Lauingen, en Souabe (l'actuelle Bavière), dans une famille noble au service du comté de Bollstädt, et meurt le 15 novembre 1280 à Cologne. Sa longue vie, l'une des plus longues de son temps, traverse tout le XIIIe siècle et le moment de la grande réception d'Aristote dans l'Occident chrétien. Sa stature lui vaut le titre honorifique de Doctor universalis, le « docteur universel », en reconnaissance de l'étendue de son savoir.

Albert étudie d'abord les arts libéraux à Padoue, où il rejoint l'Ordre des dominicains en 1223. Sa famille s'oppose à cette décision, mais il persévère. Il poursuit ensuite ses études à Cologne, puis enseigne dans plusieurs couvents allemands (Hildesheim, Fribourg-en-Brisgau, Ratisbonne, Strasbourg).

Au début des années 1240, il est envoyé à l'université de Paris, alors le grand centre de la théologie occidentale. Il y obtient sa maîtrise en théologie en 1245 et y enseigne jusqu'en 1248. C'est à Paris qu'il rencontre un jeune étudiant italien dont il va guider la formation : Thomas d'Aquin. Quand Albert est envoyé à Cologne en 1248 pour fonder le premier studium generale dominicain d'Allemagne, il emmène avec lui le jeune Thomas. Cette transmission entre les deux hommes est l'une des plus fécondes de l'histoire de la philosophie.

À partir de 1254, Albert occupe d'importantes responsabilités dans son ordre : provincial de la province de Teutonie, puis évêque de Ratisbonne en 1260, charge dont il démissionne en 1262 pour revenir à l'étude et à l'enseignement. La mort de Thomas d'Aquin en 1274 l'affecte profondément, et la tradition rapporte qu'il en pleura souvent ensuite. Affaibli par l'âge, il s'éteint à Cologne en 1280. Béatifié en 1622, canonisé en 1931, il a été déclaré docteur de l'Église la même année et désigné patron des sciences naturelles en 1941. Sa tombe se trouve dans la crypte de l'église Saint-André de Cologne.

Pensée principale

Albert le Grand est l'un des plus grands esprits du XIIIe siècle, et son rôle dans l'histoire de la philosophie médiévale est doublement décisif. Il est le penseur qui a véritablement introduit Aristote dans la pensée chrétienne latine, en commentant systématiquement l'ensemble de son œuvre, et il a été le maître direct de Thomas d'Aquin, à qui il a transmis le programme intellectuel que ce dernier portera à son achèvement. Sa pensée propre, longtemps éclipsée par celle de son illustre disciple, est aujourd'hui redécouverte dans son originalité.

L'introduction d'Aristote dans la pensée chrétienne

Le contexte du XIIIe siècle est celui d'une réception massive et difficile de l'œuvre d'Aristote, jusque-là très partiellement connue de l'Occident latin, qui arrive par les traductions venues du monde arabe et par retraduction directe du grec. Cette philosophie puissante, païenne et accompagnée des commentaires d'Avicenne et d'Averroès, inquiète : plusieurs condamnations parisiennes (1210, 1215, 1231) en limitent ou en interdisent l'enseignement.

L'œuvre d'Albert consiste, pour une bonne part, à rendre cette pensée assimilable et féconde pour la théologie chrétienne. Il entreprend de commenter tout Aristote, dans un projet d'une ambition inouïe : pour chaque traité, il rédige une paraphrase qui en restitue le sens, en discute les arguments, ajoute ses propres développements et confronte la pensée d'Aristote à celle des commentateurs arabes. Le travail occupe des décennies et produit une masse considérable. C'est par cette entreprise qu'Albert ouvre véritablement la voie à l'aristotélisme chrétien que Thomas d'Aquin systématisera dans le thomisme.

L'attention à la nature et l'unité du savoir

Un trait remarquable d'Albert est l'ampleur encyclopédique de ses intérêts. À côté de la théologie et de la philosophie au sens strict, il consacre une part importante de son œuvre à la philosophie naturelle : minéraux, plantes, animaux, anatomie, astronomie. Il observe, expérimente, classe, dans une démarche qui annonce, à plus de trois siècles de distance, l'esprit de la science moderne. C'est ce qui lui vaudra d'être proclamé patron des sciences naturelles.

Cette attention à la nature concrète n'est pas, chez Albert, séparable de sa théologie. Il défend avec force l'idée que l'étude de la nature est en soi une activité légitime et nécessaire, qui ne contredit pas la foi mais l'éclaire. La nature est l'œuvre du Créateur, et la comprendre dans ses détails, c'est lire le livre de la création. Albert pose ainsi les bases d'une articulation harmonieuse entre philosophie, sciences et théologie, articulation que toute la scolastique classique reprendra à son compte. Sa pensée propre, héritière du néoplatonisme par Denys l'Aréopagite autant que de l'aristotélisme, conserve une dimension mystique et contemplative qui lui est particulière et que Maître Eckhart, formé dans la tradition de Cologne, prolongera à sa manière.

Œuvres majeures

L'œuvre d'Albert le Grand est l'une des plus volumineuses du Moyen Âge. L'édition critique en cours (l'Editio Coloniensis, entreprise au XXe siècle) en compte plusieurs dizaines de volumes, dont une bonne partie reste à publier.

Le cœur de l'œuvre est constitué par les paraphrases d'Aristote : Albert commente méthodiquement à peu près tout le corpus aristotélicien (logique, physique, métaphysique, éthique, politique, traités sur les animaux, sur les plantes). Ces paraphrases ne sont pas de simples gloses : Albert y déploie sa propre pensée, en l'ancrant dans Aristote tout en l'enrichissant par les apports d'Avicenne, d'Averroès et d'Al-Fârâbî.

Le Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, écrit dans les années 1240, est l'œuvre théologique majeure de la première période. C'est l'exercice obligé du théologien médiéval, et Albert s'y montre déjà d'une grande ampleur.

La Summa de creaturis (vers 1244) traite des créatures dans leur dimension métaphysique, physique et morale, en organisant un savoir vaste.

La Summa theologiae d'Albert (rédigée à la fin de sa vie et restée inachevée) propose une synthèse théologique de maturité.

Albert a également laissé d'importants traités de philosophie naturelle et de sciences : De animalibus (Sur les animaux), De vegetabilibus (Sur les plantes), De mineralibus (Sur les minéraux), où il combine la reprise des sources antiques et arabes avec des observations personnelles. Ces œuvres lui ont valu, jusqu'à l'époque moderne, une grande réputation de naturaliste.

Enfin, on lui doit des commentaires importants sur le corpus de Denys l'Aréopagite, source majeure du néoplatonisme chrétien, qui éclairent la dimension mystique de sa pensée.

Postérité et influence

La postérité d'Albert le Grand est immense, mais elle a connu un destin paradoxal : elle s'est largement faite à travers son disciple, qui l'a en quelque sorte occultée.

L'héritier le plus illustre est évidemment Thomas d'Aquin. Le thomisme qui s'est imposé comme la grande synthèse de la scolastique doit énormément à Albert : c'est lui qui a fourni à Thomas le programme aristotélicien, la méthode de la paraphrase commentée, et un cadre intellectuel d'ensemble. La fidélité d'Albert envers son disciple ne s'est jamais démentie : après la mort de Thomas en 1274, il se serait rendu à Paris pour défendre son œuvre contre les condamnations qui menaçaient, et il déplorait la perte de « la lumière de l'Église ».

Mais l'éclat de Thomas a longtemps fait de l'ombre à Albert. Pendant des siècles, on l'a réduit au rôle de « maître de saint Thomas », sans bien mesurer la singularité de sa propre pensée. Une autre lignée, pourtant, prolonge directement Albert plutôt que Thomas : l'école dite « albertinienne » de Cologne, qui développe les aspects néoplatoniciens et mystiques de son œuvre. C'est dans cette tradition que se forme Maître Eckhart, qui hérite d'Albert l'attention à la dimension mystique et spéculative de la pensée chrétienne, autant que de l'aristotélisme.

L'influence d'Albert dans les sciences naturelles a été considérable jusqu'à la Renaissance. Ses traités sur les animaux, les plantes et les minéraux ont longtemps servi de référence. Son insistance sur l'observation et sur la légitimité de l'étude de la nature en a fait l'un des précurseurs de la science moderne, ce que la canonisation de 1931 et la désignation comme patron des sciences naturelles en 1941 ont voulu marquer.

Aujourd'hui, Albert connaît un net renouveau d'intérêt. L'édition critique en cours et les travaux contemporains ont mis au jour la cohérence et l'originalité de son œuvre, longtemps masquée. On le redécouvre comme penseur à part entière, au croisement de l'aristotélisme, du néoplatonisme chrétien et de la philosophie de la nature, et non plus seulement comme le maître de Thomas.

Pour aller plus loin

Albert le Grand est peu lu directement, en partie parce que son œuvre est immense et technique, en partie parce que les traductions françaises sont rares. Mieux vaut commencer par des présentations et par des extraits.

Pour entrer dans sa pensée, les ouvrages d'introduction sur la scolastique du XIIIe siècle accordent toujours à Albert une place importante. Ils permettent de saisir sa position singulière et son rôle dans la réception d'Aristote.

Pour lire Albert lui-même, l'accès direct aux paraphrases d'Aristote demande une familiarité préalable avec les textes commentés. On peut aborder Albert plus aisément par certains traités de philosophie naturelle (sur les animaux, les plantes, les minéraux), qui montrent la dimension d'observateur et d'encyclopédiste, et par des extraits de la Summa de creaturis.

Pour saisir le lien avec Thomas d'Aquin, il est éclairant de lire les textes des deux hommes en parallèle. On voit alors comment Thomas hérite et transforme l'apport d'Albert, et combien il lui doit sans toujours le dire.

L'article « Albert the Great » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement précieuse parce que les présentations françaises d'Albert sont moins nombreuses. Les travaux d'Alain de Libera, en français, ont profondément renouvelé la lecture d'Albert et restent des références majeures.

Avertissement de lecture : Albert est un auteur scolastique, à l'écriture technique et au vocabulaire spécialisé. Il s'apprivoise mieux par étapes et avec un guide qu'en lecture directe et intégrale.

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