Nicholas Georgescu-Roegen

4 février 1906 - 30 octobre 1994 roumaine et américaine 11 min de lecture

Difficulté : 4/5

Économiste et mathématicien roumano-américain, Nicholas Georgescu-Roegen a fondé la bioéconomie en introduisant la loi de l'entropie dans la pensée économique, ouvrant la voie à la décroissance.

Biographie

Nicolae Georgescu naît le 4 février 1906 à Constanța, en Roumanie, port de la mer Noire. Il ajoutera plus tard à son nom celui de sa mère, Roegen, pour se distinguer d'autres Georgescu roumains. Il devient ainsi Nicholas Georgescu-Roegen. Formé à la fois aux mathématiques et à l'économie, il incarne un modèle rare d'économiste enraciné dans les sciences dures.

Formation

Après des études à Bucarest, Nicolae Georgescu-Roegen part à Paris, où il obtient en 1930 un doctorat en statistique à l'Institut de la statistique. Son travail, remarquable, lui vaut une bourse Rockefeller qui lui permet de se rendre en Grande-Bretagne, puis aux États-Unis. À Harvard, en 1934, il rencontre l'économiste Joseph Schumpeter, qui lui propose de rejoindre son équipe. C'est cette rencontre décisive qui l'oriente vers l'économie, sujet dont il devient l'un des théoriciens les plus originaux du XXe siècle.

Le retour en Roumanie et l'exil

Nicholas Georgescu-Roegen rentre en Roumanie, où il occupe des postes universitaires et administratifs importants dans les années 1930 et 1940. Après la guerre, l'installation du régime communiste rend sa position intenable. En 1948, il parvient à quitter clandestinement le pays et à émigrer aux États-Unis, un exil définitif.

Vanderbilt et la maturation d'une œuvre

Aux États-Unis, il enseigne à partir de 1949 à l'université Vanderbilt à Nashville, dans le Tennessee, où il restera jusqu'à sa retraite. C'est dans cette université qu'il élabore son œuvre majeure. Longtemps considéré par la profession comme un économiste analytique de premier plan, il opère au fil des années un déplacement radical vers ce qu'il appellera la bioéconomie, projet de refondation de la science économique sur des bases biophysiques.

The Entropy Law et la reconnaissance

En 1971, il publie chez Harvard University Press "The Entropy Law and the Economic Process", son ouvrage majeur. Ce livre, exigeant et parfois hermétique, marque durablement les débats sur les liens entre économie et physique. Il faudra pourtant attendre plusieurs décennies pour que son influence se déploie pleinement, notamment à travers le mouvement de la décroissance qui reprendra ses intuitions. En 1977-1978, il enseigne également à l'université de Strasbourg. Il meurt à Nashville le 30 octobre 1994, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, sans avoir vu la pleine reconnaissance de son œuvre.

Pensée principale

La pensée de Nicholas Georgescu-Roegen tient dans un geste apparemment simple mais aux conséquences immenses : introduire la loi de l'entropie, empruntée à la thermodynamique, dans la pensée économique. De ce geste découle une refondation complète de la manière dont nous devrions concevoir l'économie, ses possibilités et ses limites.

L'économie comme processus biophysique

Le point de départ de Georgescu-Roegen est un constat que la science économique dominante refuse. L'économie n'est pas un circuit fermé entre production et consommation, isolé du monde matériel. C'est un processus qui prélève sans cesse des ressources dans son environnement et y rejette des déchets. Cette évidence physique, ignorée par la théorie économique standard, oblige à repenser en profondeur l'objet même de l'économie. L'activité économique est une extension de l'évolution biologique, soumise aux mêmes lois de la nature.

La loi de l'entropie

Le concept central de son œuvre est celui d'entropie, emprunté à la deuxième loi de la thermodynamique. Cette loi stipule qu'au sein d'un système clos, l'énergie utilisable (dite basse entropie) se dégrade irréversiblement en énergie inutilisable (dite haute entropie). Appliquée à l'économie, cette loi implique que toute activité de production consomme irréversiblement des ressources de basse entropie, qu'elle transforme en déchets et en chaleur dispersée. Il n'y a pas de recyclage complet possible : chaque cycle de production laisse derrière lui une dégradation nette.

La bioéconomie

De ce diagnostic découle un projet : refonder la science économique sur des bases biophysiques, ce que Georgescu-Roegen appelle la bioéconomie. Contrairement à ce que suggère aujourd'hui l'usage courant, ce terme ne désigne pas chez lui une valorisation économique de la biomasse, mais une refonte fondamentale de la manière de penser l'économie. La bioéconomie prend au sérieux le fait que l'économie humaine est encastrée dans la biosphère et soumise à ses lois. Elle refuse donc l'idée d'une croissance perpétuelle, incompatible avec les principes de la thermodynamique.

La critique de la substitution

L'un des apports décisifs de Georgescu-Roegen est sa critique de ce que les économistes appellent la substituabilité parfaite des facteurs de production. Selon cette idée, si une ressource devient rare, on peut toujours la remplacer par une autre grâce au progrès technique. Georgescu-Roegen démontre que cette prétention est illusoire : le capital et le travail ne peuvent pas remplacer indéfiniment les ressources naturelles, qui sont la base matérielle sans laquelle rien n'est possible. Cette démonstration ruine la soutenabilité faible, cette position qui prétend concilier croissance illimitée et écologie.

La décroissance comme conséquence

De la loi de l'entropie appliquée à l'économie découle logiquement, selon Georgescu-Roegen, la nécessité d'une décroissance. Il n'invente pas le terme, dont l'usage se répandra après lui, mais il en pose les fondements théoriques. Face aux limites planétaires, la seule voie possible est une économie de suffisance, guidée par une véritable sobriété. Cette conclusion, jugée provocatrice par la profession économique dominante, sera reprise par des penseurs comme Serge Latouche, qui en fera l'un des socles de sa propre pensée.

Une pensée exigeante

L'œuvre de Georgescu-Roegen est réputée difficile. Formée aux mathématiques les plus rigoureuses et à la physique, elle exige de son lecteur une culture scientifique solide. Cette exigence explique en partie la lenteur de sa réception : longtemps ignoré des courants dominants et négligé par une partie des mouvements écologistes qui pouvaient s'en réclamer, il est aujourd'hui redécouvert comme un pionnier essentiel.

Œuvres majeures

Analytical Economics. Issues and Problems (1966)

Recueil d'articles préfacé par Paul Samuelson, cet ouvrage marque la première grande synthèse de la pensée de Georgescu-Roegen. Il y déploie sa critique des insuffisances de la théorie économique standard et pose les bases de sa refonte. Une traduction française partielle paraît sous le titre "La Science économique. Ses problèmes et ses difficultés" en 1970.

The Entropy Law and the Economic Process (1971)

Œuvre majeure, publiée par Harvard University Press, ce livre monumental introduit la loi de l'entropie dans la pensée économique. Georgescu-Roegen y démontre que l'activité économique est un processus biophysique irréversible, soumis aux lois de la thermodynamique. L'ouvrage, exigeant et long, fonde la bioéconomie. Il n'a jamais été traduit intégralement en français, seul le chapitre premier étant disponible dans un recueil paru en 1979.

Energy and Economic Myths (1976)

Recueil d'articles où Georgescu-Roegen approfondit sa critique de l'économie standard et développe ses vues sur l'énergie et la décroissance. L'ouvrage rassemble notamment le célèbre article de 1975 qui donne son titre au recueil, très discuté par la suite.

La Décroissance. Entropie, écologie, économie (1979)

Recueil français, établi à partir de conférences et d'articles de Georgescu-Roegen par ses traducteurs. C'est par ce livre, régulièrement réédité, que le public francophone découvre sa pensée. Le titre a joué un rôle important dans la diffusion française du terme de décroissance, même si Georgescu-Roegen lui-même ne l'a jamais employé de la même manière que ses lecteurs français ultérieurs.

Postérité et influence

L'influence de Nicholas Georgescu-Roegen, longtemps discrète, s'est fortement accrue depuis les années 2000, à mesure que la question écologique s'imposait comme centrale.

Un fondateur de l'économie écologique

Nicholas Georgescu-Roegen est aujourd'hui reconnu comme l'un des fondateurs de l'économie écologique en tant que discipline autonome. Son travail a nourri toute une génération d'économistes hétérodoxes soucieux d'intégrer les contraintes physiques et biologiques dans l'analyse économique. Herman Daly, l'un de ses élèves à Vanderbilt, est devenu à son tour une figure majeure de ce courant.

Le père théorique de la décroissance

Bien qu'il n'ait pas employé le terme dans le sens que lui donneront ses lecteurs francophones, Georgescu-Roegen est considéré comme le père théorique de la décroissance. Ses démonstrations sur les limites physiques de la croissance fournissent le socle scientifique sur lequel s'appuient les théoriciens contemporains du mouvement, en particulier Serge Latouche, qui revendique ouvertement cette filiation.

Une réception francophone active

C'est dans le monde francophone, paradoxalement, que la pensée de Georgescu-Roegen a rencontré l'accueil le plus vif, notamment à travers le recueil "La Décroissance" (1979), régulièrement réédité. Cette réception française s'est accélérée dans les années 2000, avec la structuration du mouvement de la décroissance. Le recueil et plusieurs livres d'introduction récents en font aujourd'hui une référence installée du débat écologique en langue française.

Une actualité renouvelée

À l'heure où les débats sur les limites planétaires occupent une place centrale, la pensée de Georgescu-Roegen trouve une actualité nouvelle. Ses démonstrations sur l'impossibilité d'une substitution parfaite entre ressources naturelles et capital sont mobilisées contre les récits d'un capitalisme vert ou d'une croissance verte. Son insistance sur la nécessité d'une refonte scientifique de l'économie inspire les propositions actuelles d'économie écologique et d'économie du donut.

Controverses et débats

L'œuvre de Nicholas Georgescu-Roegen a suscité des débats importants, à la fois techniques et politiques.

L'application de l'entropie à l'économie

La critique la plus technique adressée à Georgescu-Roegen porte sur la légitimité de transposer la loi de l'entropie de la thermodynamique à l'économie. Certains physiciens et économistes ont estimé que la Terre n'est pas un système clos, qu'elle reçoit en permanence de l'énergie solaire et qu'il serait donc abusif de conclure à une dégradation entropique inéluctable à l'échelle humaine. Les partisans de Georgescu-Roegen répondent que si l'énergie solaire est effectivement abondante, les ressources matérielles concentrées de basse entropie (métaux, hydrocarbures) sont bien limitées et se dégradent irréversiblement dans l'usage.

La question du réalisme économique

Une deuxième objection vient des économistes standards. Ils reconnaissent souvent la rigueur des analyses de Georgescu-Roegen, mais estiment que ses conclusions pratiques (nécessité d'une décroissance) sont politiquement inapplicables. Georgescu-Roegen répondait que le réalisme véritable consiste à prendre au sérieux les limites physiques, quelles qu'en soient les conséquences politiques. Le débat entre soutenabilité faible (qui parie sur la substitution) et soutenabilité forte (qui accepte les limites) trouve ici l'un de ses moments fondateurs.

Le rapport ambigu à la décroissance francophone

Certains lecteurs de Georgescu-Roegen ont souligné que le mouvement français de la décroissance a parfois simplifié sa pensée, en la ramenant à un mot d'ordre politique auquel elle ne se réduit pas. Georgescu-Roegen, économiste rigoureux formé aux mathématiques, se serait sans doute méfié de certaines formulations plus intuitives que théoriques. Cette tension entre l'exigence scientifique du fondateur et la vulgarisation militante de ses héritiers traverse l'ensemble des mouvements décroissants contemporains.

Pour aller plus loin

Lire Nicholas Georgescu-Roegen

En français, le recueil "La Décroissance. Entropie, écologie, économie" (Sang de la Terre, plusieurs rééditions depuis 1979) constitue l'unique accès direct à ses textes. C'est l'entrée obligée pour découvrir sa pensée. Pour une introduction pédagogique, "Nicholas Georgescu-Roegen et la bioéconomie" de Sylvie Ferrari (Le Passager Clandestin, 2023) offre un panorama accessible. Pour les anglophones, "The Entropy Law and the Economic Process" (Harvard University Press, 1971) reste l'ouvrage de référence, même s'il demande une certaine familiarité avec la thermodynamique.

Autour de son œuvre

Sa pensée s'inscrit dans un lignage clair. Elle a été popularisée en français par Serge Latouche, qui en revendique explicitement l'héritage. Elle a été prolongée aux États-Unis par son élève Herman Daly, l'un des fondateurs de l'économie écologique. Pour situer sa critique du productivisme dans une tradition plus large, on pourra la rapprocher de celle d'André Gorz et d'Ivan Illich, même si les registres diffèrent.

Écouter et voir

Plusieurs conférences et documentaires en français sont consacrés à sa pensée, notamment sur les sites d'éducation populaire spécialisés dans les alternatives économiques et la décroissance.

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