Sujet de dissertation
La liberté est-elle une illusion ?
La liberté est-elle une donnée immédiate de la conscience ou le nom glorieux que nous donnons à notre ignorance des causes qui nous meuvent ? Un essai en trois pistes, de Spinoza à Bergson.
Autres formulations de ce sujet
- La liberté humaine est-elle une illusion ?
- Sommes-nous vraiment libres ?
- La liberté n'est-elle qu'une illusion ?
Un essai sur les trois grandes façons de penser la liberté humaine, de Spinoza à Bergson, en passant par Sartre.
Un ivrogne qui titube dans la rue affirme qu'il marche librement. Un fumeur qui prend sa seizième cigarette de la journée vous explique qu'il arrête quand il veut. Un électeur qui vote comme ses parents et comme son milieu social depuis vingt ans est convaincu d'avoir choisi en pleine conscience. Dans chacun de ces cas, la liberté est revendiquée, et pourtant un observateur extérieur peut raisonnablement douter qu'elle soit à l'œuvre. La question se pose alors à vous, qui lisez ces lignes : votre sentiment d'être libre est-il la preuve que vous l'êtes, ou peut-il être la plus trompeuse des apparences, celle qui recouvre d'un vêtement glorieux une suite de causes qui vous déterminent sans que vous ne les voyiez ? La question « la liberté est-elle une illusion ? » n'a rien d'une rhétorique scolaire. Elle traverse l'histoire de la philosophie et elle vous atteint à chaque décision que vous croyez prendre.
Analyse du sujet
Le sujet mobilise deux termes qui demandent chacun à être précisés.
La liberté admet au moins trois sens philosophiques distincts. La liberté peut d'abord désigner l'absence de contrainte extérieure, ce qu'on appelle la liberté négative : vous êtes libre quand rien ne vous empêche d'agir à votre guise. Elle peut ensuite désigner la capacité effective d'agir, la liberté positive : vous êtes libre quand vous avez les moyens de faire ce que vous voulez. Elle peut enfin désigner le pouvoir métaphysique de choisir indépendamment des causes, qu'on appelle libre arbitre, ou l'autonomie au sens où une volonté se donne à elle-même sa loi. Ces sens ne se recouvrent pas, et une position philosophique peut en admettre certains tout en rejetant les autres.
L'illusion admet elle aussi plusieurs sens. Elle peut désigner une erreur de perception, une tromperie des sens, un leurre que la connaissance peut corriger. Elle peut aussi désigner, dans un sens plus fort, une croyance infondée mais invincible, celle qui résiste même quand on en connaît le caractère trompeur, comme le soleil qui semble se lever à l'est alors qu'on sait pertinemment que c'est la Terre qui tourne. Dire que la liberté est une illusion de la première espèce reviendrait à affirmer qu'elle se dissipe par la connaissance. Dire qu'elle est une illusion de la seconde espèce consiste à soutenir qu'elle est à la fois nécessaire à l'esprit humain et dépourvue de fondement réel.
Le sujet, enfin, présuppose que la liberté pourrait être une illusion. Cette possibilité ne va pas de soi, et elle fait déjà pencher la question du côté d'une suspicion : si vous demandez « la Terre est-elle plate ? », vous mettez déjà en jeu, par la forme de votre question, l'hypothèse que oui.
Problématisation
Le problème peut se formuler ainsi. Chacun fait, dans sa vie quotidienne, l'expérience d'une liberté qui ne se démontre pas : vous vous sentez auteur de vos actes, responsable de vos choix, capable de dire non. Cette expérience est si immédiate qu'elle paraît ne pas pouvoir être trompeuse. Pourtant, les sciences humaines et les philosophies déterministes ont patiemment construit, depuis le XVIIe siècle, un édifice qui tend à montrer que cette expérience est trompeuse, parce que vos actes seraient en réalité produits par des causes qui vous échappent : physiques pour le matérialisme, psychologiques pour la psychanalyse de Freud, sociales pour la sociologie de Pierre Bourdieu, neuronales pour les sciences cognitives contemporaines.
La question centrale est donc de savoir si cette expérience vécue de la liberté survit à l'analyse. Est-ce que la liberté est une donnée immédiate de la conscience qui garde sa vérité face à toutes les déterminations possibles, ou est-ce qu'elle n'est que le nom glorieux que nous donnons à notre ignorance des causes qui nous meuvent ? Trois pistes de réflexion vont permettre d'éclairer cette tension.
Première piste : la liberté comme illusion de la conscience ignorante
Une première ligne de pensée, radicalement déterministe, soutient que la liberté est bien une illusion, et qu'elle naît précisément de notre ignorance des causes qui nous déterminent.
Baruch Spinoza formule cette position avec une netteté qui n'a jamais été égalée. Dans son *Éthique*, publiée à titre posthume en 1677, il écrit au scolie de la proposition 2 de la troisième partie : « Les hommes se croient libres pour cette seule raison qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes qui les déterminent. » L'argument est simple et redoutable. Vous êtes conscient de vouloir ceci ou cela. Vous ignorez pourquoi vous le voulez, c'est-à-dire quelles causes antérieures ont fait naître ce vouloir en vous. De cette ignorance, vous concluez à tort que votre vouloir est premier, qu'il surgit de rien, qu'il est libre. Spinoza compare cette croyance à celle d'une pierre lancée en l'air qui, si elle avait conscience, se croirait libre de poursuivre sa trajectoire, parce qu'elle ignorerait la main qui l'a lancée.
Pour Spinoza, tout obéit à la nécessité. Rien n'arrive dans la nature sans cause, et l'être humain n'est pas une exception dans l'ordre naturel. Le libre arbitre, au sens d'un pouvoir de commencer absolument, est une fiction. Mais Spinoza ne s'arrête pas là. Il opère un déplacement décisif : il reformule la liberté comme connaissance adéquate de la nécessité. Est libre, non pas celui qui échappe aux causes (ce qui est impossible), mais celui qui les comprend, qui saisit les lois selon lesquelles son être propre se déploie. La liberté change de nature : elle n'est plus un pouvoir d'arbitrage mais une forme de lucidité.
Cette position a une force redoutable. Elle intègre toutes les découvertes des sciences humaines ultérieures sur les déterminations sociales, psychologiques et biologiques, sans jamais être réfutée. Elle a aussi sa limite : elle semble vider le mot « liberté » de ce qui en faisait l'intérêt pratique, à savoir le pouvoir de choisir entre plusieurs options possibles. Si la liberté est seulement la compréhension de ce qui ne pouvait pas ne pas être, qu'est-ce qui distingue encore le sage éclairé de la pierre consciente ?
Deuxième piste : la liberté comme condition inéluctable de l'existence
Une seconde ligne de pensée inverse radicalement la perspective. Loin d'être une illusion, la liberté serait la condition même de notre existence, celle à laquelle il nous est impossible d'échapper.
Jean-Paul Sartre en est le défenseur le plus marquant au XXe siècle. Dans *L'Être et le Néant*, publié en 1943, il soutient que la conscience humaine est, dans sa structure même, liberté. Elle n'est pas une chose qui serait libre, elle est un pouvoir de néantisation qui lui permet de se détacher de toute situation donnée pour l'interroger, la refuser, la dépasser. Même quand toutes les circonstances semblent fermées, il reste toujours à la conscience le choix du sens qu'elle leur donne. L'homme, écrit Sartre dans la conférence *L'existentialisme est un humanisme*, est « condamné à être libre ». La formule est volontairement paradoxale : condamné parce qu'il ne peut pas ne pas l'être, libre parce que chaque instant de son existence est un choix.
Sartre pousse la position jusqu'à ses conséquences. Si vous êtes libre, vous êtes responsable de ce que vous faites, et aucune circonstance ne peut vous servir d'excuse. L'ouvrier qui dit « je ne pouvais pas faire autrement, j'avais besoin de ce travail » se trompe sur sa propre liberté. Il pouvait démissionner, se révolter, se taire, détourner la commande, se tromper volontairement. Il ne l'a pas fait, c'est son choix. Sartre nomme « mauvaise foi » cette tendance humaine à se penser comme déterminé pour se dispenser du poids de la liberté.
La force de cette position tient à ce qu'elle rend compte d'une expérience que personne ne peut nier : vous délibérez, vous hésitez, vous choisissez, et vous assumez. La vie quotidienne tout entière suppose que la liberté est effective. Un juge qui condamne un criminel, un parent qui éduque un enfant, un ami qui blâme un comportement : tous présupposent que l'autre aurait pu agir autrement. Nier la liberté dans l'abstrait n'empêche pas de vivre comme si on en était convaincu.
Sa limite tient à ce qu'elle semble sous-estimer le poids des déterminations réelles. Dire à un enfant battu, à un intoxiqué dépendant ou à un prisonnier politique qu'il est « condamné à être libre » peut sonner comme une insulte. La position sartrienne est juste dans l'ordre ontologique, elle est fragile dans l'ordre de la description concrète des conditions humaines.
Troisième piste : la liberté comme événement singulier dans la durée
Une troisième piste, moins souvent explorée mais remarquablement féconde, consiste à déplacer la question en montrant que le problème « la liberté est-elle une illusion ? » naît d'une confusion sur la nature du temps.
Henri Bergson, dans son *Essai sur les données immédiates de la conscience* publié en 1889, soutient que le débat classique entre déterministes et partisans du libre arbitre repose sur une spatialisation du temps. Pour penser l'acte libre, on le compare souvent à un carrefour où plusieurs chemins seraient également ouverts, et où vous auriez le pouvoir d'en choisir un plutôt qu'un autre. Mais cette image, remarque Bergson, suppose que vos états psychiques peuvent être traités comme des objets juxtaposés dans l'espace, dont vous délibéreriez à distance. Or ce n'est pas ainsi que fonctionne la vie intérieure.
Pour Bergson, la conscience vit dans la durée, c'est-à-dire dans un temps hétérogène, irréversible, où chaque instant hérite de tous les précédents et modifie tous les suivants. Un acte libre n'est pas le choix d'une option parmi d'autres également possibles, c'est l'expression d'une personnalité qui se fait elle-même dans l'acte. L'acte libre jaillit de ce que vous êtes profondément, non de ce que vous êtes en surface. Il porte la marque de toute votre histoire, et pourtant il ne la répète pas : il la prolonge et l'invente à la fois.
Cette position permet de sortir du dilemme. Il n'est plus question de savoir si vous êtes déterminé ou libre, parce que ces deux termes supposent une métaphysique du temps spatialisé qui ne tient pas. Il est question de distinguer, dans votre vie, les actes qui expriment vraiment votre personnalité profonde (vos actes libres) de ceux qui ne font que répéter des habitudes sociales, des conditionnements ou des réactions mécaniques (vos actes non libres, qui sont majoritaires). La liberté n'est plus une faculté constante, elle est un événement rare, une qualité qui vient parfois saturer un acte.
Bergson a pour lui une description phénoménologique précise de l'expérience intérieure. Vous savez bien qu'il y a des moments où vous agissez vraiment, et d'autres où vous êtes agi. Sa limite tient à ce qu'il peine à expliquer en quoi un acte « expressif » diffère objectivement d'un acte simplement conditionné : à l'extérieur, les deux peuvent paraître identiques, et seul le vécu intérieur du sujet permet de les distinguer. Position précieuse en première personne, difficile à soutenir en troisième personne.
Ouverture
La question « la liberté est-elle une illusion ? » n'admet pas de réponse définitive, parce qu'elle met en jeu des conceptions du monde (déterministes, existentialistes, bergsoniennes) qui ne partagent pas les mêmes présupposés sur le temps, la causalité et la conscience.
Les trois pistes examinées convergent toutefois sur un point : la liberté naïve, celle du sujet qui croit décider à partir de rien, dans une transparence parfaite à lui-même, est bien une illusion. Spinoza le dit depuis le XVIIe siècle, Freud, Marx et Nietzsche l'ont confirmé depuis trois angles différents, et les sciences cognitives contemporaines le confirment encore. Mais que cette liberté naïve soit illusoire ne signifie pas que toute liberté le soit. Spinoza propose la liberté comme connaissance adéquate, Sartre comme condition ontologique, Bergson comme événement singulier dans la durée. Ces trois reformulations rendent au mot « liberté » un sens philosophiquement défendable, moyennant un travail de la pensée que l'opinion commune ne fait pas.
Le débat se poursuit aujourd'hui dans trois directions au moins. Les neurosciences, à partir des expériences de Benjamin Libet dans les années 1980 sur la précession des potentiels cérébraux par rapport à la décision consciente, posent à nouveau la question avec une acuité redoutable. La philosophie politique, à la suite d'Isaiah Berlin, continue de travailler la distinction entre liberté négative et positive. L'éthique appliquée, dans les débats sur la responsabilité pénale, la dépendance, l'intelligence artificielle, demande sans cesse comment traiter concrètement les cas où la liberté est manifestement amoindrie sans être nulle.
Une dernière question, pour finir. Si vous avez lu cet essai jusqu'ici, est-ce parce que vous aviez décidé librement de le faire ? Ou est-ce parce qu'un enchaînement de causes (votre intérêt pour la question, votre temps disponible, l'algorithme qui vous a amené sur cette page) l'a produit sans que vous ayez pu faire autrement ? Et surtout : la réponse à cette question change-t-elle quoi que ce soit à ce que vous allez faire ensuite ?
Références mobilisées
Philosophes
Œuvres
- *Éthique*, Baruch Spinoza
- *L'Être et le Néant*, Jean-Paul Sartre
- *L'existentialisme est un humanisme*, Jean-Paul Sartre
- *Essai sur les données immédiates de la conscience*, Henri Bergson
Concepts
Courants
Sujets voisins
- Le libre arbitre existe-t-il ?
- Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ?
- La liberté implique-t-elle la responsabilité ?
Sources
- Baruch Spinoza, Éthique, traduction Bernard Pautrat, Seuil, 1988, Partie III, Scolie de la Proposition 2 ; Partie IV, Préface.
- Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Gallimard, 1943, Quatrième partie, Chapitre I « Être et faire : la liberté ».
- Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946 ; rééd. Gallimard, Folio Essais, 1996.
- Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, « Quadrige », 2013, Chapitre III « De l'organisation des états de conscience : la liberté ».
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Free Will », édition de Timothy O'Connor et Christopher Franklin.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Compatibilism », édition de Michael McKenna et D. Justin Coates.
- Fiches Philotopie existantes sur les philosophes mobilisés.
Citations relevées
Les hommes se croient libres pour cette seule raison qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes qui les déterminent.
L'homme est condamné à être libre.
Fiches mobilisées
Philosophes
- Baruch Spinoza piste 1 Spinoza réfute le libre arbitre dans l'Éthique : les hommes se croient libres parce qu'ils ignorent les causes qui les déterminent. La vraie liberté est la connaissance adéquate de la nécessité.
- Jean-Paul Sartre piste 2 Sartre soutient une liberté ontologique radicale : la conscience est pouvoir de néantisation, l'homme est condamné à être libre sans excuse possible.
- Henri Bergson piste 3 Bergson déplace le débat en montrant qu'il repose sur une spatialisation du temps. L'acte libre est un événement singulier dans la durée, expression de la personnalité profonde.
Œuvres
- Ethique spinoza III, scolie de la proposition 2 ; IV, préface
- Etre et neant IV partie, chapitre I
- Essai donnees immediates chapitre III
Concepts
- Libre arbitre Capacité métaphysique de choisir entre plusieurs possibles, concept central du débat.
- Determinisme Doctrine selon laquelle tout événement est causalement déterminé, position centrale de la première piste.
- L'autonomie Se donner à soi-même sa propre loi, sens kantien de la liberté.
- Durée Temps vécu, hétérogène et irréversible, cadre dans lequel Bergson pense l'acte libre.
Courants
- Rationalisme Mobilisé via Spinoza.
- L'existentialisme Mobilisé via Sartre.
- Le spiritualisme Mobilisé via Bergson.