Durée
Aussi appelé : Durée réelle, Temps vécu, Duratio
Terme ancien de la métaphysique, la durée désigne d'abord la persistance d'un être dans l'existence. Bergson lui a donné un sens nouveau en nommant ainsi le temps tel qu'il est éprouvé, continu, hétérogène et créateur, par opposition au temps homogène que l'on mesure.
Un terme de la métaphysique classique
Dans la scolastique latine, duratio désigne la persistance d'un être dans l'existence, et la question discutée est de savoir si cette persistance ajoute quelque chose à l'essence de la chose ou n'en est qu'une modalité. Le débat n'est pas verbal : il porte sur la contingence des créatures, qui ne subsistent pas d'elles-mêmes.
Descartes reprend le terme et le traite comme un attribut : la durée est la manière dont une substance continue d'être. Il la distingue du temps, qu'il tient pour une mesure de la durée, c'est-à-dire pour une comparaison avec un mouvement régulier que nous avons choisi comme repère. Cette distinction entre une durée réelle et un temps mesuré est ancienne, et elle prépare, de loin, celle que Bergson rendra célèbre.
Spinoza oppose la durée, qui s'applique aux choses singulières existant en acte, à l'éternité, qui n'est pas une durée infinie mais un autre régime de l'être. Comprendre les choses sous l'aspect de l'éternité n'est pas les voir durer très longtemps, c'est les saisir dans leur nécessité.
Locke déplace la question du côté de l'esprit. Nous n'avons l'idée de durée, selon lui, que par la succession de nos idées : c'est en observant que nos pensées se suivent que nous formons l'idée d'un écoulement. La durée est donc une idée dérivée de l'expérience interne, position que les empiristes reprendront.
Le temps des physiciens et le temps de Kant
La physique classique a besoin d'un temps homogène, identique en tout lieu, indifférent à ce qui s'y passe, divisible à volonté. C'est ce temps qui apparaît comme variable dans les équations, et sa commodité est immense. Il a cependant une conséquence : il ne retient de la succession que ce qui s'en mesure, et traite les instants comme des positions interchangeables sur une ligne.
Kant donne au temps un statut différent. Il n'est ni une chose ni une propriété des choses, mais la forme a priori du sens interne : la condition sous laquelle tout ce qui nous est donné nous apparaît comme ordonné en avant et en après. Cette thèse rend le temps universel pour nous, mais au prix d'une mise à distance : il caractérise notre manière de recevoir, non ce que les choses sont en elles-mêmes.
Bergson : la durée contre le temps spatialisé
La thèse de Bergson, exposée dès l'Essai sur les données immédiates de la conscience en 1889, est qu'il existe une expérience du temps que la représentation habituelle manque entièrement.
Son argument part d'un diagnostic. Pour penser le temps, nous le figurons comme une ligne, c'est-à-dire que nous le traduisons dans l'espace. Or une ligne est faite de points juxtaposés, extérieurs les uns aux autres, et simultanément présents au regard. En procédant ainsi, nous obtenons un temps divisible et mesurable, mais nous avons perdu précisément ce qui fait le temps : le passage.
La durée, telle que Bergson l'entend, se donne dans une attention à notre vie intérieure. Elle y présente plusieurs traits. Elle est continue, sans instants séparables : vous ne trouverez pas, dans un sentiment qui se transforme, de coupure entre un avant et un après. Elle est hétérogène : chaque moment diffère qualitativement des autres, au lieu d'être une unité répétée. Elle est conservatrice : le passé ne disparaît pas, il se prolonge dans le présent, ce qui explique qu'un même événement ne nous affecte jamais deux fois de la même manière. Elle est enfin créatrice : ce qui en sort est imprévisible, non par insuffisance de notre savoir mais parce que la nouveauté y est réelle.
Bergson parle à ce sujet d'une multiplicité qualitative, qu'il distingue des multiplicités numériques. Compter suppose des unités identiques disposées côte à côte ; la durée ne se compte pas, parce que ses moments s'interpénètrent au lieu de s'aligner.
La portée de la thèse s'élargit dans les livres suivants. Matière et mémoire, en 1896, l'articule à une théorie de la mémoire et de la perception. L'Évolution créatrice, en 1907, l'étend au vivant : l'évolution n'est pas le déroulement d'un programme mais une durée où s'inventent des formes. Bergson finit par tenir la durée pour un caractère du réel et non pour une particularité de la conscience humaine, ce qui transforme sa thèse psychologique en métaphysique.
Les objections
La notion a été contestée vigoureusement, et sur plusieurs fronts.
L'objection de la physique. En 1922, lors d'une séance célèbre de la Société française de philosophie, Bergson discute avec Einstein de la relativité. Il publie la même année Durée et simultanéité, où il soutient que la pluralité des temps de la relativité est un artefact de mesure et que la durée réelle reste unique. La discussion tourne à son désavantage : les physiciens jugent qu'il a mal compris la portée des transformations relativistes, et Bergson a renoncé par la suite à republier l'ouvrage. L'épisode a durablement nui à sa réputation et il invite à distinguer deux questions, celle de la nature de l'expérience temporelle et celle de la structure du temps physique.
L'objection de la discontinuité. Bachelard, dans La Dialectique de la durée en 1936, retourne l'argument bergsonien. Si l'on observe réellement la vie psychique, on y trouve des interruptions, des reprises, des rythmes et des vides, non une coulée continue. La continuité serait une construction, et l'instant un fait. Bachelard propose en outre que la durée se consolide par le travail et l'habitude, au lieu d'être donnée.
L'objection analytique. Russell a reproché à Bergson de confondre la connaissance par concepts et une prétendue saisie immédiate, et de tirer des conclusions métaphysiques d'une psychologie introspective dont rien ne garantit la fiabilité. La critique porte moins sur la description de la durée que sur le statut d'argument qu'on lui accorde.
L'objection phénoménologique. Husserl, dans ses analyses de la conscience intime du temps, décrit également un présent épais, où le moment qui vient de passer est retenu et celui qui s'annonce est pressenti. Mais il refuse l'opposition massive entre durée vécue et temps mesuré, et cherche à montrer comment le temps objectif se constitue à partir du temps vécu, au lieu de l'en séparer.
La postérité
La notion a connu une seconde vie. Deleuze, dans Le Bergsonisme en 1966, en propose une relecture qui met l'accent sur la différence et sur la coexistence des degrés du passé, et qui fera de Bergson un auteur central de la philosophie française de la seconde moitié du siècle. Merleau-Ponty retrouve la durée dans l'analyse de la temporalité du corps vécu.
Hors de la philosophie, l'opposition entre temps vécu et temps mesuré a été reprise par la psychologie de la perception du temps, par l'anthropologie des rythmes sociaux et par la sociologie du travail, où elle sert à décrire l'écart entre la cadence imposée et l'expérience de celui qui l'éprouve. Ces usages sont fructueux mais ils détachent souvent la notion de la métaphysique qui la soutenait : Bergson ne décrivait pas un vécu subjectif à côté du temps réel, il soutenait que la durée était le réel.
Ce que le débat a établi
Il serait inexact de dire que Bergson a eu tort ou raison. Son diagnostic sur la spatialisation du temps dans nos représentations est largement admis, y compris par ses critiques, et il a rendu disponible une description de l'expérience temporelle que la philosophie classique n'avait pas. Sa thèse sur l'unicité de la durée réelle, en revanche, n'a pas résisté à la physique du XXe siècle, et la question de savoir si l'introspection peut fonder une ontologie reste entière.
Une bonne manière d'aborder la notion consiste donc à séparer trois niveaux : la critique de nos images du temps, la description de l'expérience, et la prétention métaphysique. Les trois sont solidaires chez Bergson, mais on peut accepter le premier sans le troisième, et c'est la position de beaucoup de ses lecteurs contemporains.