L'existentialisme
Courant pour lequel l'existence précède l'essence : aucune nature humaine ne détermine d'avance ce que chacun doit être, et la liberté qui en résulte est une charge autant qu'un pouvoir.
Une étiquette et sa fortune
Le mot s'impose en France pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il est employé par Gabriel Marcel au sujet de Sartre, qui commence par le rejeter avant de l'assumer publiquement lors d'une conférence donnée à Paris en octobre 1945, publiée l'année suivante sous le titre L'existentialisme est un humanisme. Ce court texte, que Sartre jugera plus tard trop simplificateur, reste la porte d'entrée la plus lue du courant.
Les refus s'accumulent aussitôt. Camus répète qu'il n'est pas existentialiste. Heidegger, dans sa Lettre sur l'humanisme de 1946, prend ses distances avec la lecture que Sartre donne de son travail et refuse de voir dans Être et temps une philosophie de l'existence au sens sartrien. Gabriel Marcel préférera parler de néo-socratisme.
Ce flottement s'explique. L'existentialisme n'est pas une école avec une doctrine commune et un maître, mais une manière de poser les questions, partagée par des auteurs qui s'opposent sur presque tout le reste, y compris sur l'existence de Dieu.
Les sources du XIXe siècle
Deux noms dominent l'arrière-plan.
Kierkegaard, dans les années 1840, oppose au système de Hegel l'individu singulier, celui qui doit choisir sans que le concept puisse décider à sa place. Il analyse l'angoisse comme le vertige de la liberté, décrit le désespoir comme un rapport manqué à soi-même et fait du saut de la foi un acte qu'aucune raison ne peut garantir. L'existence, chez lui, est ce qui résiste au système.
Nietzsche, de son côté, diagnostique l'effondrement des valeurs suprêmes et pose la question de ce qui vaut après lui. La liberté d'inventer les valeurs, que Sartre revendiquera, y trouve l'une de ses sources, même si Nietzsche aurait sans doute contesté le vocabulaire de la conscience et du projet.
La littérature joue un rôle égal à la philosophie. Les romans de Dostoïevski, dont Sartre cite volontiers la formule selon laquelle si Dieu n'existe pas tout est permis, formulent les problèmes avant que les philosophes ne les reprennent.
Le moment allemand
Dans les années 1920 et 1930, la philosophie allemande élabore les outils qui rendront l'existentialisme possible.
Karl Jaspers développe ce qu'il appelle une philosophie de l'existence, centrée sur les situations-limites, la mort, la souffrance, la lutte et la faute, où l'on ne peut plus se réfugier derrière les connaissances objectives.
Heidegger publie Être et temps en 1927. L'ouvrage analyse le Dasein, cet étant que nous sommes et pour lequel il y va de son propre être : son être-jeté dans une situation qu'il n'a pas choisie, sa tendance à se perdre dans l'anonymat du « on », l'angoisse qui le lui révèle et l'être-pour-la-mort comme épreuve de son caractère irremplaçable. Heidegger soutiendra que son but était d'interroger le sens de l'être et non de décrire la condition humaine. Il n'empêche que les analyses du livre sont devenues le répertoire commun du courant.
Le moment français
C'est en France, à la Libération, que l'existentialisme devient un phénomène.
Sartre publie L'Être et le Néant en 1943, après le roman La Nausée en 1938. Il y soutient que la conscience n'est rien d'autre qu'un rapport à ce qu'elle n'est pas, une puissance de néantisation qui l'empêche de coïncider avec soi. De là sa thèse la plus connue : l'homme est condamné à être libre, parce qu'une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu'il fait. Sartre analyse la mauvaise foi, cette conduite par laquelle nous nous cachons notre liberté en nous traitant comme des choses ou comme des rôles. Il décrit aussi l'épreuve d'autrui dans l'expérience du regard, qui me fige en objet.
Simone de Beauvoir tire de ces prémisses une éthique dans Pour une morale de l'ambiguïté, en 1947, en montrant que ma liberté ne se réalise qu'en voulant celle des autres. Elle applique ensuite cette philosophie à la condition féminine dans Le Deuxième Sexe, en 1949, dont la formule inaugurale, on ne naît pas femme, on le devient, est l'application la plus conséquente du principe selon lequel l'existence précède l'essence.
Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, en 1945, nuance fortement la thèse de la liberté absolue : je suis un corps situé, engagé dans un monde qui m'offre des prises et m'en refuse d'autres, de sorte que la liberté est toujours enveloppée dans une situation.
Camus enfin développe une pensée voisine et distincte, celle de l'absurde : le divorce entre l'appel humain à la clarté et le silence du monde. Le Mythe de Sisyphe, en 1942, refuse d'en conclure au suicide et lui oppose la lucidité et la révolte.
Les thèses communes
Malgré leurs divergences, ces auteurs partagent un petit nombre d'idées directrices.
L'existence précède l'essence : il n'y a pas de modèle préalable de l'homme, chacun devient ce qu'il fait de sa situation.
La liberté est une charge et non un privilège. Elle s'accompagne d'angoisse, parce que rien d'extérieur ne peut garantir mes choix, et de responsabilité, parce que choisir pour moi c'est proposer une image de ce que l'homme doit être.
La subjectivité est le point de départ obligé. Non pour s'y enfermer, mais parce qu'aucune vérité sur l'existence ne peut être atteinte d'un point de vue qui ne serait celui de personne.
La situation est irréductible. On existe toujours quelque part, dans un corps, une époque, une classe et une histoire que l'on n'a pas choisis, et c'est à partir de là seulement que l'on est libre.
L'engagement suit de ce qui précède : ne pas choisir est encore choisir, et l'abstention politique est une position politique.
Un courant divisé
Il existe un existentialisme chrétien, représenté par Gabriel Marcel, Nikolaï Berdiaev, Paul Tillich et, à sa manière, Martin Buber, pour lequel la finitude et l'angoisse ouvrent à la transcendance plutôt qu'elles ne la suppriment. Marcel oppose à l'analyse sartrienne de la liberté le vocabulaire de la disponibilité, de la fidélité et de l'espérance.
Il existe un existentialisme athée, celui de Sartre et de Beauvoir, pour lequel l'absence de Dieu ne libère pas mais accable, puisqu'elle prive de toute valeur inscrite dans le ciel.
La ligne de partage passe donc au milieu du courant, ce qui confirme qu'il s'agit d'une problématique commune plutôt que d'une doctrine.
Controverses
La rupture entre Sartre et Camus, en 1952, à la suite d'un compte rendu sévère de L'Homme révolté publié dans Les Temps modernes, a valeur de symbole. Elle oppose une révolte qui refuse de sacrifier le présent à l'avenir et un engagement qui accepte les risques de l'histoire.
Du côté marxiste, l'existentialisme est accusé de subjectivisme et d'individualisme petit-bourgeois, notamment par Georg Lukács. Sartre répondra en tentant une articulation avec le marxisme dans la Critique de la raison dialectique, en 1960.
Le coup le plus rude vient des années 1960, avec le structuralisme. Michel Foucault, Claude Lévi-Strauss et Louis Althusser déplacent l'attention du sujet vers les structures, les systèmes de parenté, les formations discursives et les rapports de production qui le constituent. La question n'est plus ce que l'homme fait de ce qu'on a fait de lui, mais ce qui parle à travers lui. L'existentialisme passe alors brutalement de mode.
On lui a reproché enfin d'avoir décrit une liberté de privilégié, abstraction faite de la misère, de la maladie et de l'oppression. Merleau-Ponty avait formulé cette objection de l'intérieur, et Sartre lui-même a considérablement révisé sa position sur ce point.
Postérité
L'héritage le plus vivant passe par des voies détournées.
Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, en 1952, reprend l'analyse du regard pour décrire l'expérience du racisme, en montrant comment il fixe une identité et empêche la réciprocité. La pensée décoloniale doit beaucoup à ce croisement.
Le Deuxième Sexe est devenu un texte fondateur des théories féministes, y compris pour celles qui le contestent. La distinction qu'il rend possible entre ce qui est donné et ce qui est construit structure encore les débats.
En psychiatrie et en psychothérapie, l'analyse existentielle de Ludwig Binswanger puis les travaux de Ronald Laing et d'Irvin Yalom ont introduit dans la clinique les questions de la liberté, de la mort et du sens.
En littérature et au théâtre, enfin, la marque est indélébile, du roman d'après-guerre aux pièces de Sartre et de Camus.
Ce qu'il reste
L'existentialisme n'a pas survécu comme école. Ses questions, elles, sont toujours là : que faire d'une liberté dont personne ne garantit l'usage, comment agir sans fondement assuré, comment assumer une situation que l'on n'a pas choisie. On peut soutenir qu'il a échoué à fonder une morale, comme Sartre l'avait promis sans jamais publier le livre annoncé. On peut aussi estimer que c'est là son enseignement le plus fidèle.