Courant de conscience

Aussi appelé : Flux de conscience, Stream of consciousness, Flux de pensée

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Difficulté : 3/5

Thèse selon laquelle la vie mentale ne se compose pas d'états séparés mais s'écoule sans coupure, avec des contenus nets et une frange de relations vaguement senties. Formulée par William James en 1890 contre la psychologie associationniste, l'expression a ensuite désigné une technique romanesque qu'il ne faut pas confondre avec elle.

Le chapitre de William James

La formule vient de William James et du neuvième chapitre de ses Principes de psychologie, publiés en 1890. James y conteste frontalement la psychologie associationniste alors dominante, qui décomposait l'esprit en sensations élémentaires et expliquait la pensée par leur enchaînement. Cette méthode, dit-il en substance, construit une rivière avec des seaux d'eau et croit avoir rendu compte du courant.

Il propose à la place une description de l'expérience telle qu'on la trouve, et il en dégage cinq traits.

Toute pensée appartient à une conscience personnelle : il n'y a pas de pensée flottante, seulement des pensées de quelqu'un. À l'intérieur de chaque conscience, la pensée change sans cesse, et le même état ne revient jamais à l'identique, parce que le cerveau qui le produit n'est jamais deux fois dans le même état. Elle est pourtant ressentie comme continue : les interruptions du sommeil ou de l'inattention ne la fendent pas, elle se recolle d'elle-même. Elle se rapporte à des objets qu'elle pose comme indépendants d'elle. Enfin, elle choisit en permanence, accueillant certains contenus et en rejetant d'autres, ce qui fait de l'attention une opération constitutive et non un simple projecteur.

Les parties transitives et la frange

Le point le plus original du chapitre est ailleurs. James remarque que l'introspection saisit facilement les moments de repos, les images et les concepts stables, qu'il appelle parties substantives, et manque presque toujours les moments de passage, les parties transitives, parce que pour les observer il faudrait les arrêter, ce qui les détruit. Il compare l'exercice à vouloir saisir un flocon de neige pour l'examiner, ou à allumer vite la lumière pour voir à quoi ressemble l'obscurité.

Il en tire une conséquence qui a beaucoup compté : les relations sont senties, pas seulement pensées. Nous devrions parler, écrit-il, d'un sentiment de et, d'un sentiment de mais, d'un sentiment de si. Autour de chaque contenu net existe une frange de rapports vaguement ressentis, la direction d'une phrase inachevée, le sentiment qu'un mot cherché est bien là, tout près, et qu'un autre mot proposé n'est pas le bon. Cette frange, pour James, n'est pas un défaut de la description : elle est une part réelle de l'expérience, que l'analyse en états discrets fait disparaître.

Avant et autour de James

L'intuition n'est pas née en 1890. Locke parlait déjà d'un enchaînement d'idées qui se succèdent sans interruption tant que nous veillons. Hume avait décrit l'esprit comme un faisceau de perceptions se succédant à une vitesse inconcevable, mais en les traitant comme des unités distinctes, ce que James lui reproche précisément.

Au même moment, et sans dépendance établie, Bergson publie en 1889 son Essai sur les données immédiates de la conscience, où il soutient que le temps vécu est une continuité qualitative que la représentation spatiale du temps défigure. La convergence est frappante et les deux hommes, qui se sont lus et estimés ensuite, l'ont reconnue. Les accents diffèrent pourtant : James décrit un flux pour corriger une psychologie, Bergson en fait le point de départ d'une métaphysique.

Husserl, de son côté, construit à partir des années 1900 une analyse de la conscience intime du temps où chaque instant retient le précédent et anticipe le suivant, ce qui lui permet de rendre compte de la continuité sans supposer un flux déjà donné. La phénoménologie a repris le problème de James en changeant de méthode.

Le malentendu littéraire

En 1918, la romancière May Sinclair applique l'expression à la prose de Dorothy Richardson, et le mot change de métier. Il désigne désormais une technique narrative qui restitue le défilé des pensées d'un personnage sans l'ordonner. Joyce, Virginia Woolf et Faulkner en donneront les exemples canoniques, et une partie de la critique fait remonter le procédé au monologue intérieur d'Édouard Dujardin, dès 1887.

Il faut tenir les deux emplois séparés. La technique littéraire suppose que l'on puisse écrire la conscience, donc la fixer en mots ; or ce que James appelle courant est justement ce qui résiste à la mise en mots, la frange, le transitif, le sentiment de relation. Un roman en flux de conscience illustre moins la thèse de James qu'il ne la complique.

Les objections

La notion a été attaquée de plusieurs côtés.

Le behaviorisme, dans les premières décennies du XXe siècle, a simplement récusé la méthode : si l'introspection est le seul accès au courant, et si elle n'est pas reproductible, alors la description de James n'est pas de la science. L'objection a perdu de sa force avec le retour de la conscience comme objet d'étude, mais elle a durablement marginalisé le vocabulaire jamesien.

Une critique plus intéressante porte sur la métaphore elle-même. Parler d'un courant suggère qu'il existe un lieu unique où tout défile et quelqu'un pour regarder passer. Plusieurs philosophes contemporains de l'esprit soutiennent au contraire que les traitements mentaux sont multiples, parallèles et sans scène centrale, et que le sentiment d'unité est une reconstruction tardive. D'autres observent que l'expérience, examinée de près, est beaucoup plus discontinue qu'on ne le dit, faite d'intervalles, de reprises et de blancs, et que le fil continu est un effet de mémoire.

Une dernière remarque vient de traditions plus anciennes. Plusieurs écoles de philosophie bouddhique analysent depuis des siècles la vie mentale en instants discrets et expliquent par leur succession rapide l'illusion d'un flux. La continuité n'est donc pas une donnée universelle de l'introspection : elle dépend aussi de ce que l'on a appris à chercher.

Ce qui reste

Malgré ces objections, trois apports de James ont survécu à leur formulation. L'idée que l'attention sélectionne, et ne se contente pas d'éclairer, est devenue un lieu commun de la psychologie. L'idée que l'expérience comporte des contenus vagues, non thématisés, mais réels, a nourri la phénoménologie et les travaux contemporains sur la conscience périphérique. Et l'avertissement de méthode reste utile : décrire l'esprit en termes d'éléments séparés est une décision théorique, pas une observation neutre.

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