Dialectique négative

Aussi appelé : Negative Dialektik, Dialectique sans synthèse

Epistemologie 6 min de lecture

Difficulté : 5/5

Projet philosophique exposé par Adorno en 1966 : une dialectique qui refuse la synthèse réconciliatrice de Hegel et s'attache à ce que le concept ne parvient pas à saisir dans son objet.

Un terme à deux âges

L'usage classique. Dans l'histoire de la philosophie ancienne, on appelle dialectique négative la pratique réfutative : celle de Zénon d'Élée, qui tire des conséquences impossibles des thèses adverses, celle du Socrate des premiers dialogues, qui conduit son interlocuteur à l'aveu de son ignorance, celle de la seconde partie du Parménide, qui déduit des conclusions contradictoires de la même supposition. Cette dialectique est négative en ce qu'elle détruit sans conclure. Les commentateurs ont beaucoup discuté de savoir si cette destruction a une portée positive, et c'est la question que résout chacune des grandes lectures de Platon.

L'usage contemporain. Le sens qui domine aujourd'hui est celui d'Adorno, qui ne se réfère pas d'abord à cette tradition mais à Hegel. Il est important de ne pas confondre les deux, même si une parenté existe : dans les deux cas, la négativité n'est pas un défaut de la pensée mais son travail propre.

Ce qu'Adorno reproche à Hegel

Adorno est un lecteur de Hegel, et un lecteur qui lui doit tout son appareil. Son objection porte sur un point précis : l'identité du sujet et de l'objet au terme du parcours.

Pour Hegel, la pensée finit par se reconnaître dans ce qu'elle pense ; le travail du concept ramène l'altérité à soi, et la vérité est le tout. Adorno retourne la formule : le tout est le faux. Son argument n'est pas logique mais historique. Une philosophie qui affirme que le réel est rationnel au terme du processus ratifie l'état du monde. Après les catastrophes du XXe siècle, dont il tient l'extermination des juifs d'Europe pour l'événement central, cette ratification est intenable. La dialectique doit donc tourner contre elle-même sa propre exigence de totalité.

Le concept clé est celui de non-identité. Toute pensée procède par concepts, et le concept range son objet sous une généralité qui ne l'épuise pas. Il reste toujours un résidu, quelque chose dans la chose qui n'entre pas dans sa définition. La philosophie traditionnelle traite ce résidu comme une imperfection à surmonter. Adorno y voit ce qui importe. La tâche de la pensée est de se servir des concepts pour atteindre ce qui, en eux, ne se laisse pas conceptualiser, entreprise qu'il reconnaît paradoxale et qu'il assume comme telle.

La méthode

Comment travaille une pensée qui refuse la synthèse ? Adorno indique plusieurs procédés, qu'il pratique plus qu'il ne les théorise.

La critique immanente. On ne juge pas une œuvre ou une société depuis un dehors dont on ne disposerait pas. On la prend au mot, on confronte ses prétentions à son fonctionnement, et c'est l'écart qui fait la critique. Ce procédé évite d'avoir à poser des normes préalables, ce qu'Adorno tient pour impossible.

La constellation. Plutôt que de définir un objet, on l'entoure de concepts dont l'agencement le fait apparaître sans le subsumer. Adorno reprend cette idée à Walter Benjamin, dont la méthode de montage a profondément marqué son écriture.

La micrologie. La pensée s'attache à des détails apparemment insignifiants, un geste, un tic de langage, une forme musicale, parce que le détail résiste mieux que la généralité à l'intégration. Minima Moralia, recueil d'aphorismes rédigé en exil, est l'application la plus accessible de ce principe.

La priorité de l'objet. Contre l'idéalisme, Adorno affirme que l'objet n'est pas un produit du sujet. Mais il refuse aussi le réalisme naïf d'une donnée immédiate : l'objet n'est accessible que médiatisé. Cette position inconfortable est délibérée, car toute position confortable serait, selon lui, une fausse réconciliation.

Le style, qui est un argument

Il faut dire un mot de la difficulté de l'ouvrage, parce qu'elle est voulue. Adorno écrit des phrases longues, construites en renversements, souvent sans conclusion assignable. Il soutient qu'une pensée qui refuse la clôture ne peut pas s'exposer dans une forme claire au sens d'une démonstration ordonnée, car la clarté ainsi entendue suppose déjà que l'objet se range. Vous pouvez juger cette justification commode. Elle est en tout cas cohérente avec la thèse, et elle a eu pour effet de rendre l'ouvrage à peu près imperméable au résumé, donc difficile à vulgariser sans le trahir.

Les objections

La contradiction performative. C'est la critique la plus redoutable, formulée notamment par Jürgen Habermas. Une pensée qui dénonce la raison instrumentale le fait avec les moyens de la raison, et une critique totale de la rationalité se prive du sol sur lequel elle se tient. Habermas en tire la nécessité de reconstruire une rationalité communicationnelle plutôt que de rester dans la dénonciation. Les défenseurs d'Adorno répondent que celui-ci avait identifié lui-même cette difficulté et qu'il la tenait pour la situation même de la pensée, non pour une faute à corriger.

L'impasse politique. Une critique qui refuse de dire ce qu'il faudrait faire laisse-t-elle place à l'action ? Georg Lukács a raillé des intellectuels installés à contempler l'abîme depuis un hôtel confortable, et le reproche de quiétisme a été répété à gauche. Adorno répondait qu'un programme énoncé dans les conditions présentes reproduirait ces conditions, et il refusait de fournir une consolation. Le désaccord porte au fond sur la question de savoir si une critique sans issue positive est une lucidité ou une démission.

La reconstruction de la Théorie critique. La génération suivante de l'école de Francfort a largement cherché à sortir de cette impasse. Les travaux sur la reconnaissance, chez Axel Honneth, remplacent le diagnostic global par l'analyse de pathologies sociales déterminées, dont on peut espérer la correction.

Postérité et usages actuels

L'héritage est plus large que la discipline philosophique. La dialectique négative a fourni ses instruments à la critique de la culture de masse, à l'esthétique moderniste, à la sociologie de la domination et à une bonne part de la théorie littéraire. Elle a par ailleurs été critiquée par la pensée française de la différence pour sa fidélité persistante au vocabulaire de la contradiction, que Deleuze tenait pour une impasse.

Son usage le plus vivant aujourd'hui est peut-être négatif, au sens banal : elle sert de nom à la résistance contre les discours qui présentent l'état des choses comme rationnel. Chaque fois qu'un vocabulaire d'optimisation se présente comme neutre, la question adornienne reste disponible : que fait ce concept au particulier qu'il range ?

Par où entrer

Ne commencez pas par Dialectique négative. Lisez Minima Moralia, dont chaque fragment se tient seul, ou les essais brefs du recueil Prismes. Vous pourrez ensuite aborder la Dialectique de la raison, écrite avec Max Horkheimer, qui donne le diagnostic historique dont la Dialectique négative tire les conséquences méthodologiques. Le livre de 1966 vient en dernier, et il demande une familiarité préalable avec la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.

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