Intellectuels organiques

Aussi appelé : intellectuel organique, intellectuels traditionnels, intellectuel collectif

Politique 9 min de lecture

Chez Gramsci, les intellectuels qu'un groupe social produit lui-même et qui lui donnent sa cohérence et la conscience de sa fonction. Ils s'opposent aux intellectuels traditionnels, dont la fonction s'est détachée de leur groupe d'origine et qui se croient autonomes.

Élargir le mot « intellectuel »

Gramsci commence par un déplacement. La question n'est pas de savoir qui mérite le titre d'intellectuel, mais quelle fonction l'activité intellectuelle remplit dans une société donnée. Il écrit que tous les hommes sont des intellectuels, au sens où toute activité humaine comporte une part d'élaboration, mais que tous n'ont pas dans la société la fonction d'intellectuels.

Ce déplacement a une conséquence immédiate : on ne définit plus l'intellectuel par la nature de son travail, écrire plutôt que manier un outil, mais par sa place dans l'organisation d'ensemble. L'ingénieur, le contremaître, le prêtre de paroisse, le journaliste, le fonctionnaire, le militant syndical formé remplissent cette fonction, chacun à son niveau. Le professeur de philosophie n'a sur eux aucun privilège de principe.

Organiques et traditionnels

La distinction centrale est celle-ci.

Les intellectuels organiques sont ceux que produit un groupe social qui s'élève dans l'histoire. Toute classe qui apparaît comme historiquement nécessaire élabore, en même temps qu'elle se constitue, une couche d'hommes capables de formuler ce qu'elle veut, de justifier sa place et d'organiser son action. La bourgeoisie montante a produit des juristes, des économistes, des publicistes ; la classe ouvrière, selon Gramsci, doit produire les siens. Ces intellectuels ne sont pas des porte-parole extérieurs, ils sont un organe du groupe, ce que le mot « organique » veut dire.

Les intellectuels traditionnels sont ceux dont la fonction s'est détachée du groupe qui les avait fait naître. Le clergé, les hommes de lettres, les philosophes de profession appartiennent à des corps qui durent plus longtemps que les classes dont ils sont issus. Comme ils traversent les époques, ils en viennent à se croire sans attache, serviteurs du vrai et de rien d'autre. Gramsci ne dit pas que cette autonomie soit entièrement illusoire : elle est réelle en tant qu'expérience, et c'est précisément ce qui la rend efficace. Un intellectuel qui se croit au-dessus des partis sert d'autant mieux l'ordre établi qu'il ne sait pas qu'il le sert.

Il faut noter que la frontière est mobile. Une des tâches qu'il assigne à un groupe en ascension est de rallier à lui des intellectuels traditionnels, ce qui est un des signes les plus sûrs qu'une hégémonie s'installe.

Le lien avec l'hégémonie

Ce concept ne se comprend pas séparément de celui d'hégémonie. Pour Gramsci, une classe ne domine pas seulement par la contrainte de l'État, elle dirige par le consentement qu'elle obtient dans la société civile - écoles, églises, presse, associations, édition. Ce consentement ne se produit pas tout seul : il est fabriqué, entretenu, réparé. Les intellectuels organiques sont les ouvriers de ce travail.

D'où une conclusion stratégique, que Gramsci tire explicitement : une classe qui n'a pas ses propres intellectuels ne peut pas devenir dirigeante, même si elle devient majoritaire ou si elle prend le pouvoir. Elle restera subalterne dans l'ordre des idées, empruntant aux autres les catégories pour se penser. C'est le sens de la place qu'il donne, dans ses cahiers, à l'éducation populaire et à la formation.

Il ajoute une idée qui a beaucoup servi : le parti politique peut fonctionner comme un intellectuel collectif. Ce n'est pas un individu génial qui élabore la conscience d'un groupe, c'est une organisation, par son travail propre de discussion, de publication et de formation.

Le contexte italien

On lit souvent ces pages comme une théorie générale. Elles sont d'abord une analyse de l'Italie.

Gramsci cherche à comprendre pourquoi l'unification italienne du XIXe siècle n'a pas produit une transformation sociale comparable à la Révolution française. Sa réponse mobilise plusieurs notions : une révolution conduite d'en haut, sans participation populaire, qu'il nomme révolution passive en reprenant un terme à un auteur napolitain du début du siècle ; et l'absorption progressive des adversaires par le pouvoir, qu'il appelle transformisme.

Les intellectuels y jouent un rôle précis. Les intellectuels italiens, observe-t-il, ont été historiquement cosmopolites : liés à l'Église, puis aux cours, puis à la culture européenne, ils ne se sont jamais attachés au peuple italien. La question du Sud en est le révélateur. Les intellectuels méridionaux servent d'intermédiaires entre les paysans et les propriétaires, et cette fonction de courtage empêche l'organisation autonome des paysans.

Sa cible la plus précise est Benedetto Croce, le philosophe le plus influent de l'Italie de son temps, dont il parle avec un respect réel et qu'il décrit comme une sorte de pape laïque, dispensant une sagesse qui désarme politiquement ceux qui la reçoivent. L'intellectuel traditionnel n'est pas, pour Gramsci, un médiocre : c'est souvent le meilleur.

Une difficulté de lecture

Il faut ici une mise en garde philologique, parce qu'elle commande tout le reste. Les Cahiers de prison ne sont pas un livre. Ce sont trente-trois cahiers d'écolier, écrits sous censure carcérale, où Gramsci revient plusieurs fois sur les mêmes sujets, se corrige, emploie des mots de couverture pour échapper au censeur, et laisse des notes inachevées.

La première édition italienne, publiée après la guerre sous la direction de Palmiro Togliatti, était organisée par thèmes : elle regroupait les notes dispersées en volumes cohérents, ce qui donnait aux textes une allure de traité qu'ils n'avaient pas. L'édition critique établie par Valentino Gerratana en 1975 a rétabli l'ordre des cahiers et la chronologie des rédactions.

La différence n'est pas académique. Dans l'édition thématique, la distinction entre organiques et traditionnels ressemble à une doctrine arrêtée. Dans l'édition critique, on voit un auteur qui l'essaie, l'ajuste, hésite sur les cas limites. Beaucoup de débats sur « ce que Gramsci a vraiment dit » tiennent à ce que les interlocuteurs ne lisent pas la même édition.

La postérité

Le couple a été repris dans des directions que son auteur n'avait pas prévues.

Dans les études culturelles britanniques, Stuart Hall et ses collègues en ont fait l'un de leurs principaux outils, pour analyser comment une politique conquiert le sens commun. Hall a appliqué l'analyse au thatchérisme, décrivant le travail intellectuel qui a rendu évidentes des propositions auparavant minoritaires.

Dans les études subalternes indiennes, à partir des travaux de Ranajit Guha, le vocabulaire gramscien a servi à poser la question de savoir si les groupes dominés peuvent parler en leur nom ou s'ils sont toujours représentés par d'autres. Gayatri Chakravorty Spivak a donné à cette interrogation sa formulation la plus discutée.

Edward Said, dans ses conférences sur les représentations de l'intellectuel, a retenu de Gramsci l'idée que personne n'écrit de nulle part, tout en défendant une figure de l'intellectuel qui reste en marge et refuse de servir.

En France, la discussion a pris une autre forme. Sartre défendait un intellectuel qui parle de tout au nom de l'universel. Foucault lui a opposé dans les années soixante-dix la figure de l'intellectuel spécifique, qui intervient à partir de sa compétence et sur un terrain délimité - la prison, l'hôpital, la justice - sans prétendre porter la conscience générale. Bourdieu, plus tard, a repris à son compte l'expression d'intellectuel collectif pour désigner un travail de recherche mis au service des mouvements sociaux, et son analyse du champ intellectuel prolonge le soupçon gramscien à l'égard de l'autonomie revendiquée.

Ce qui est contesté

Quatre objections reviennent.

La première porte sur l'imprécision du mot « organique ». Comment établit-on qu'un intellectuel l'est ? Par son origine sociale, par son engagement déclaré, par les effets de son travail ? Selon le critère retenu, le même auteur change de catégorie. Le concept risque alors de servir à qualifier après coup ceux dont on approuve la position.

La deuxième porte sur la sociologie qu'il suppose. Le dispositif gramscien repose sur des classes identifiables qui produisent leurs propres élites. Dans des sociétés où les appartenances sont plus fragmentées, où le diplôme et les médias redistribuent les rôles, la notion perd de sa netteté. Ses défenseurs répondent qu'elle reste utile si l'on substitue aux classes d'autres groupes mobilisés.

La troisième est politique et elle est ancienne. Un intellectuel organique d'un parti est-il un penseur ou un cadre ? L'histoire des partis communistes du XXe siècle a montré ce que la fonction pouvait devenir, et plusieurs auteurs ont soutenu que le concept, en liant la pensée à l'organisation, préparait cette subordination. D'autres observent que Gramsci insistait précisément sur l'élaboration critique et qu'il condamnait la répétition de formules.

La quatrième est épistémologique. Si toute pensée exprime une position sociale, qu'advient-il de la prétention à la vérité ? Gramsci n'était pas relativiste et il tenait à la différence entre une analyse juste et une idéologie ; mais le texte ne fournit pas de critère clair, et la question est restée ouverte chez ses héritiers.

Pourquoi cela sert encore

La valeur durable du concept n'est pas dans la typologie, qui est grossière, mais dans la question qu'il force à poser. Devant une idée qui paraît aller de soi, il invite à demander qui l'a formulée, qui a travaillé à la rendre évidente, et avec quels moyens. Devant un expert qui se présente comme neutre, il invite à chercher non pas une malhonnêteté cachée mais la position d'où il parle sans le savoir.

Appliqué à soi-même, l'exercice est inconfortable, et c'est probablement la meilleure raison de le faire.

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