Domination
Aussi appelé : Herrschaft, Dominium, Domination symbolique
Relation asymétrique durable entre des personnes ou des groupes, dans laquelle l'un voit ses ordres obéis, impose ses catégories ou dispose d'un pouvoir arbitraire sur l'autre. Le mot a reçu des définitions concurrentes, juridique, sociologique, critique et républicaine.
Du dominus au dominium
Le point de départ est juridique. En latin, le dominus est le maître de maison, celui qui a autorité sur les esclaves, les enfants et les biens. Le dominium désigne d'abord cette maîtrise, et en particulier la propriété : avoir le dominium d'une chose, c'est pouvoir en user, en jouir et en disposer. Le vocabulaire romain fait donc tenir ensemble deux idées que nous distinguons, la propriété des choses et le commandement des personnes.
Augustin donne à ce vocabulaire une inflexion décisive. Dans la Cité de Dieu, il soutient que Dieu a donné à l'homme la domination sur les animaux, non sur ses semblables. La servitude entre humains n'appartient pas à l'ordre de la création : elle est une conséquence du péché, une peine et un remède, non un état naturel. Cette thèse installe pour des siècles l'idée que toute domination d'un homme sur un homme demande une justification particulière, alors que la domination sur la nature va de soi. Les deux moitiés de cet héritage seront contestées, mais à des époques très éloignées l'une de l'autre.
La scolastique travaille ensuite le dominium comme un concept juridique de premier plan. La querelle franciscaine sur la pauvreté, aux XIIIe et XIVe siècles, oblige à distinguer l'usage d'une chose et le droit sur elle. Au XVIe siècle, lors du débat sur la conquête des Amériques, la question devient brûlante : les peuples indiens ont-ils le dominium, c'est-à-dire la propriété de leurs terres et la juridiction sur eux-mêmes ? Répondre oui, comme le fait Francisco de Vitoria, revient à retirer à la conquête son titre le plus simple. Le concept de domination sert ici à limiter la domination.
Maîtrise et servitude
La philosophie moderne déplace la question du droit vers la reconnaissance. Dans la Phénoménologie de l'esprit, Hegel construit la figure célèbre du maître et du serf. Deux consciences s'affrontent, l'une accepte de risquer sa vie, l'autre préfère la vie à la liberté : la première devient maître, la seconde serf. Mais la relation se retourne. Le maître dépend du serf pour sa subsistance et pour la reconnaissance qu'il réclame, et cette reconnaissance ne vaut rien puisqu'elle vient d'un être qu'il ne reconnaît pas. Le serf, lui, travaille, transforme le monde et s'éduque par ce travail.
L'analyse a connu une fortune immense, bien au-delà de ce que le texte dit. Retenez-en deux idées durables : la domination est une relation, non une propriété du dominant, et elle produit sur le dominant des effets qu'il n'a pas voulus.
Marx hérite de ce schéma et le déplace sur le terrain des rapports de production. La domination de classe n'y est pas d'abord l'exercice d'un commandement, elle tient à la position occupée dans la division du travail et dans la propriété des moyens de production. Le capitaliste n'a pas besoin de donner des ordres pour que l'ouvrier vende sa force de travail : c'est la structure qui contraint. Cette idée d'une domination impersonnelle, inscrite dans des rapports plutôt que dans des volontés, deviendra l'un des points les plus discutés du concept.
Weber : la chance d'être obéi
C'est à Max Weber que l'on doit la définition la plus influente du XXe siècle. Weber distingue soigneusement la puissance et la domination. La puissance est la chance de faire triompher sa volonté au sein d'une relation sociale, même contre des résistances, et elle peut naître de n'importe quoi. La domination, elle, est la chance de voir un ordre d'un contenu déterminé obéi par un groupe donné de personnes. Elle suppose donc un commandement et des obéissants, et elle est beaucoup plus précise que la puissance.
Un point mérite attention : le mot allemand de Weber est Herrschaft, que le français traduit par domination et l'anglais souvent par authority. La traduction française charge le terme d'une connotation critique que l'allemand n'a pas nécessairement. Chez Weber, une administration légale est une forme de domination, au même titre qu'une monarchie traditionnelle, et le constat n'est pas une dénonciation.
Weber distingue trois types purs de domination légitime, en fonction de ce sur quoi repose la croyance des dominés. La domination traditionnelle s'appuie sur le caractère sacré de coutumes immémoriales et sur la légitimité de ceux que la tradition désigne. La domination charismatique repose sur le dévouement à la valeur exemplaire d'une personne et sur l'ordre qu'elle révèle. La domination légale et rationnelle repose sur la croyance en la légalité de règlements établis et sur le droit de ceux qui exercent une fonction à donner des directives. Ces types ne se rencontrent jamais purs dans l'histoire : ce sont des instruments d'analyse.
L'apport décisif de Weber est d'avoir placé la légitimité au centre. Une domination durable ne repose pas sur la contrainte seule, trop coûteuse, mais sur des raisons que les dominés se donnent d'obéir.
La domination de la nature se retourne
L'École de Francfort reprend le concept en élargissant considérablement son champ. Dans La Dialectique de la raison, Adorno et Max Horkheimer soutiennent que la raison occidentale s'est constituée comme un instrument de maîtrise, d'abord sur la nature extérieure, puis sur la nature intérieure de l'homme, et enfin sur les hommes eux-mêmes. Le projet des Lumières, qui voulait libérer l'humanité de la peur, aurait produit une nouvelle forme d'assujettissement, parce qu'il a réduit la raison à la recherche des moyens efficaces.
Cette extension du concept est à double tranchant. Elle permet de penser ensemble l'exploitation sociale, la rationalisation administrative et le rapport technique au monde, ce qu'aucune théorie strictement politique ne faisait. Mais elle rend la domination quasi coextensive à la civilisation, ce qui pose un problème : si tout est domination, il devient difficile de dire ce qui pourrait ne pas l'être, et la critique perd son point d'appui. L'objection a été formulée, notamment par Jürgen Habermas, qui a cherché à distinguer l'agir instrumental, où la maîtrise a sa place, de l'agir communicationnel, qui obéit à d'autres règles.
Foucault : pouvoir, rapports de force, états de domination
Michel Foucault a d'abord été lu comme un penseur de la domination généralisée, à cause de l'image du panoptique et des analyses de la discipline. Il s'en est défendu, et la distinction qu'il propose dans ses derniers textes est précieuse. Les rapports de pouvoir, dit-il, sont partout, mobiles, réversibles : ils supposent la liberté de ceux sur qui ils s'exercent, puisque conduire la conduite d'autrui n'a de sens que si celui-ci peut agir autrement. Un état de domination survient lorsque ces rapports se bloquent, se figent, cessent d'être réversibles.
La domination n'est donc pas chez lui le cas général du pouvoir, mais son durcissement. Cette distinction a une conséquence pratique : la critique ne consiste pas à rêver d'une société sans rapports de pouvoir, qui serait une abstraction, mais à défaire les blocages qui transforment ces rapports en états.
Foucault critique par ailleurs ce qu'il appelle le modèle juridique du pouvoir, celui qui pense la domination à partir de la loi, de l'interdiction et de la souveraineté. Les formes modernes d'assujettissement, selon lui, passent davantage par la norme, l'examen, le dossier et le soin que par le commandement.
Bourdieu : la domination qui ne se voit pas
Pierre Bourdieu ajoute une pièce qui manquait : comment la domination obtient-elle le consentement de ceux qui la subissent, sans qu'il y ait ni contrainte ni adhésion consciente ? Sa réponse tient dans la notion de violence symbolique. Les dominés perçoivent le monde social avec des catégories qui sont le produit de ce monde, donc avec des catégories accordées à la domination. Ils ne se soumettent pas parce qu'ils y consentent au terme d'un calcul, mais parce que les structures de leur perception rendent l'ordre existant évident.
L'exemple le plus développé est celui de la domination masculine, analysée comme un ordre qui s'inscrit dans les corps, dans les gestes, dans les manières de parler et de se tenir, et qui se reproduit sans que personne n'ait à l'imposer. L'analyse a été discutée, y compris par des chercheuses féministes, qui lui ont reproché de rendre la résistance presque impensable et de sous-estimer les luttes réelles des dominées.
Le républicanisme : dominer sans interférer
Une tout autre définition est venue, depuis les années 1990, du courant néo-républicain en philosophie politique. Pour ses représentants, la domination ne consiste pas à interférer dans l'action d'autrui mais à être en position de le faire arbitrairement. L'esclave d'un maître bienveillant qui ne lui donne jamais d'ordre n'est pas moins dominé : il dépend du bon vouloir d'un autre, et il doit en tenir compte dans tout ce qu'il fait.
Cette définition a une portée considérable. Elle rend la domination indépendante de son exercice effectif, et elle permet de décrire des situations, la dépendance économique, la précarité administrative, la vulnérabilité conjugale, où rien ne se passe mais où tout pourrait se passer. Elle fonde une conception de la liberté comme non-domination, distincte de la liberté comme non-interférence que défend la tradition libérale.
Oppression, exploitation, hégémonie
Trois voisins conceptuels méritent d'être distingués.
L'exploitation désigne l'appropriation du travail ou de la valeur produite par un autre. Elle peut aller de pair avec la domination sans se confondre avec elle : on peut être dominé sans être exploité, et les théoriciens discutent de la possibilité inverse.
L'oppression renvoie plutôt à des contraintes systématiques pesant sur un groupe, sans qu'il faille identifier un groupe dominant qui les exerce délibérément. Les théories féministes et antiracistes ont beaucoup travaillé cette notion, en montrant qu'une personne peut occuper simultanément des positions de dominée et de dominante selon les rapports considérés. L'analyse des systèmes imbriqués de domination, développée notamment dans la pensée féministe noire, répond à cette difficulté.
L'hégémonie, enfin, dans le vocabulaire de Gramsci, désigne une direction intellectuelle et morale obtenue par le consentement plutôt que par la coercition. Elle décrit la manière dont une domination se maintient en s'appuyant sur la culture, l'école et les institutions de la société civile.
Questions ouvertes
Trois débats restent vifs.
Faut-il un sujet dominant ? Les analyses structurales, de Marx à Bourdieu, soutiennent qu'une domination peut fonctionner sans que personne ne la veuille ni ne la dirige. Les objections rappellent qu'une domination sans responsable est difficile à combattre, et qu'il y a tout de même des décisions, des politiques et des bénéficiaires.
La domination est-elle toujours illégitime ? Weber répondait non, puisque pour lui toute organisation durable en comporte. Les usages critiques du mot répondent implicitement oui. Il est utile, en lisant un texte, de se demander laquelle des deux acceptions est en jeu.
Peut-on parler de domination de la nature ? L'expression, centrale chez Adorno et Horkheimer et reprise par une partie de la pensée écologique, suppose un rapport asymétrique avec une entité qui n'obéit pas et ne consent pas. Certains y voient une métaphore éclairante, d'autres une confusion qui applique au monde naturel des catégories faites pour les relations entre personnes. Le débat engage la manière même dont nous décrivons la crise écologique.