École autrichienne d'économie

1871 - toujours active Autriche, puis Royaume-Uni et États-Unis 11 min de lecture

Tradition économique née à Vienne en 1871 avec Carl Menger, prolongée par Mises et Hayek. Elle intéresse la philosophie par ses thèses de méthode : valeur subjective, individualisme méthodologique, savoir dispersé et ordre spontané.

La fondation

Menger et la valeur subjective

Tout part d'un livre de 1871, les « Principes d'économie politique » de Carl Menger. Sa thèse est que la valeur d'un bien ne réside pas dans le travail qu'il a coûté ni dans une propriété objective, mais dans l'importance que lui accorde une personne, pour la satisfaction d'un besoin, à un moment donné. Un verre d'eau ne vaut pas la même chose dans un appartement parisien et dans un désert, et aucune propriété de l'eau n'explique la différence.

De ce point de départ découle une conséquence méthodologique. Si la valeur est subjective, les grandeurs économiques ne peuvent s'expliquer qu'en partant des évaluations et des choix d'individus. C'est ce qu'on appelle l'individualisme méthodologique : non pas une thèse morale sur le primat de l'individu, mais une règle d'explication, selon laquelle les faits sociaux doivent être reconduits à des actions intelligibles.

Menger ajoute un second élément, plus original et moins commenté : certaines institutions, la monnaie en particulier, s'expliquent comme le résultat non voulu d'une multitude de décisions individuelles. Personne n'a inventé la monnaie ; elle est apparue parce qu'il était avantageux, pour chacun, d'accepter en échange les marchandises les plus facilement revendables. Cette forme d'explication, qu'on appellera plus tard explication par ordre spontané, sera reprise et généralisée par Hayek.

La querelle des méthodes

Le nom même de l'école vient d'une polémique. Dans les années 1880, Menger s'oppose à l'école historique allemande, dominée par Gustav Schmoller, pour qui l'économie doit procéder par monographies historiques et se méfier des lois générales. Menger soutient au contraire qu'il existe des régularités économiques déductibles de la nature de l'action humaine. Schmoller, pour discréditer ses adversaires, les désigne comme l'école autrichienne. L'étiquette est restée.

L'enjeu de cette querelle est franchement philosophique : il porte sur le statut des sciences sociales, sur la possibilité de lois dans un domaine où les acteurs ont des intentions, et sur le rapport entre description historique et théorie.

Böhm-Bawerk et Wieser

Les deux principaux continuateurs de Menger développent la théorie dans deux directions. Eugen von Böhm-Bawerk élabore une théorie du capital et de l'intérêt fondée sur la préférence pour le présent : nous valorisons davantage un bien disponible maintenant qu'un bien identique disponible plus tard, et le taux d'intérêt exprime cet écart. Il consacre par ailleurs une critique célèbre à la théorie de la valeur de Marx, dont il conteste la cohérence interne.

Friedrich von Wieser introduit l'idée de coût d'opportunité : le coût d'une décision est la valeur de ce à quoi l'on renonce en la prenant. La notion paraît aujourd'hui évidente et elle a des implications considérables, parce qu'elle rend les coûts inséparables des préférences, donc subjectifs eux aussi.

Mises : une science a priori de l'action

Ludwig von Mises donne à l'école sa formulation la plus radicale sur le plan de la méthode. Il appelle praxéologie la science générale de l'action humaine et soutient qu'elle procède de manière a priori, par déduction à partir du fait que les hommes agissent, c'est-à-dire qu'ils emploient des moyens en vue de fins qu'ils préfèrent à d'autres. Les théorèmes économiques ne seraient donc pas des hypothèses à tester, mais des conséquences nécessaires de cet axiome.

Cette position l'isole, y compris parmi les siens. Elle rend l'économie insensible à la réfutation empirique, ce qui est exactement ce qu'une épistémologie des sciences issue du Cercle de Vienne ou du falsificationnisme tient pour un défaut rédhibitoire. Mises l'assume : selon lui, l'économie n'est pas une science de la nature et elle n'a pas à en emprunter les critères.

L'apport le plus durable de Mises est toutefois ailleurs. Dans un article de 1920, puis dans un ouvrage de 1922 consacré au socialisme, il soutient qu'une économie entièrement planifiée est privée de prix de marché pour les moyens de production, et donc privée du seul instrument qui permette de comparer des usages alternatifs de ressources. Le planificateur, même bien intentionné et bien informé des quantités disponibles, ne peut pas calculer. L'argument ne porte pas sur les incitations ou la morale, mais sur la possibilité du calcul économique.

Hayek : le savoir dispersé

Friedrich Hayek reprend cet argument et le déplace de manière décisive. Dans un article de 1945, il soutient que le problème central de l'ordre économique est un problème de connaissance. Le savoir pertinent pour les décisions économiques n'est pas un corps d'information centralisable : il consiste pour une grande part en savoirs locaux, circonstanciels, pratiques, souvent non formulables, détenus par des millions de personnes. Le système des prix fonctionne alors comme un dispositif de transmission : il condense dans un nombre une information que personne ne possède en entier.

On reconnaît dans cette thèse le concept de connaissance dispersée, qui est la contribution proprement épistémologique de l'école autrichienne. Sa portée excède l'économie : elle énonce une limite générale à ce qu'une instance centrale peut savoir d'un système complexe, et elle a été invoquée bien au-delà des débats sur la planification.

Hayek en tire deux autres développements. Le premier est une critique de ce qu'il appelle le scientisme, c'est-à-dire la transposition aux affaires humaines de méthodes empruntées aux sciences de la nature, et du rationalisme constructiviste, qui tient pour illégitime toute institution que la raison n'a pas conçue. Le second est une théorie de l'ordre spontané et de l'évolution des règles : le droit, le langage, le marché sont des ordres qui résultent de l'action des hommes sans résulter de leur dessein, et les règles qui les gouvernent se sélectionnent dans la durée selon leur capacité à permettre la coordination.

Hayek est aussi, à la différence de Mises, un fallibiliste. Proche de Karl Popper, qu'il contribua à faire venir à Londres, il ne tient pas l'économie pour une science a priori et insiste sur l'ignorance constitutive de l'esprit humain, la sienne comprise. Ce désaccord de méthode entre les deux figures principales de l'école est resté structurant.

La troisième génération

Après 1945, l'école se déplace aux États-Unis et se divise.

Murray Rothbard reprend la praxéologie de Mises et la combine avec une théorie des droits de propriété, pour aboutir à une position anarcho-capitaliste où l'État lui-même est illégitime. Israel Kirzner développe une théorie de l'entrepreneur comme celui qui perçoit des occasions de gain inexploitées, ce qui lui permet de penser le marché comme un processus de découverte plutôt que comme un état d'équilibre. Ludwig Lachmann pousse le subjectivisme jusqu'à l'incertitude radicale sur l'avenir, ce qui le rapproche de Keynes sur ce point précis et l'éloigne de ses collègues.

Hayek fonde en 1947 la Société du Mont Pèlerin, lieu de rencontre des libéraux de diverses obédiences, et reçoit le prix Nobel d'économie en 1974, ce qui donne à l'école une visibilité nouvelle au moment où le consensus keynésien se défait.

Les apports philosophiques en propre

Trois, que l'on peut discuter indépendamment de l'économie et des positions politiques de leurs auteurs.

Le premier est l'argument du savoir dispersé, qui est une thèse d'épistémologie sociale : certaines connaissances n'existent que distribuées et ne peuvent pas être agrégées sans perte.

Le deuxième est la notion d'ordre spontané, qui offre un type d'explication intermédiaire entre le hasard et le dessein, utile bien au-delà du marché, et qui recoupe les travaux sur les effets de composition et les conséquences non intentionnelles de l'action.

Le troisième est la question du statut des sciences de l'action : une science dont l'objet est constitué d'êtres qui interprètent leur propre situation peut-elle emprunter sa méthode aux sciences de la nature ? La réponse de l'école est non, et elle rejoint par là, d'un chemin tout différent, des préoccupations familières à Max Weber et à la tradition herméneutique.

Les controverses

Science ou doctrine ?

L'objection la plus constante est que l'école autrichienne combine une théorie économique et un engagement politique au point qu'on ne peut plus les séparer. Ses adversaires relèvent que les conclusions libérales y précèdent souvent les démonstrations, et que l'apriorisme de Mises met l'édifice hors d'atteinte de l'expérience. Ses défenseurs répondent que toute économie comporte des présupposés, que ceux de l'école autrichienne sont au moins explicites, et que Hayek, lui, acceptait la discussion empirique.

Qui a gagné le débat sur le calcul ?

Le débat des années 1930 et 1940 sur la possibilité du calcul en économie planifiée a longtemps été considéré comme tranché en faveur des socialistes, l'économiste Oskar Lange ayant montré qu'un planificateur pouvait en principe simuler un mécanisme de prix par tâtonnements. L'effondrement des économies planifiées a conduit à une réévaluation, et une partie des économistes considère aujourd'hui que l'objection de Hayek, portant non sur le calcul en principe mais sur l'accès au savoir local, n'avait pas reçu de réponse. D'autres estiment que l'échec des économies de type soviétique s'explique par des causes politiques plutôt que par l'argument autrichien. Le dossier reste ouvert.

Une école ou deux ?

Le désaccord méthodologique entre Mises et Hayek est tel que certains historiens de la discipline parlent de deux traditions distinctes sous un même nom. L'un fonde l'économie sur un axiome a priori, l'autre sur l'ignorance et l'évolution. Rothbard a radicalisé le premier, Kirzner a prolongé le second. Il n'est pas certain que Menger aurait reconnu l'un ou l'autre.

Les usages politiques

La réception de Hayek dans les politiques économiques des années 1980 a souvent retenu les conclusions en négligeant les prémisses. Hayek défendait un État de droit fort, était favorable à un revenu minimum garanti et critiquait les constructions rationnelles d'où qu'elles viennent, y compris du marché pris comme modèle à imposer. Les lectures qui en font un théoricien du retrait pur et simple de l'État sont contestées par les spécialistes de son œuvre.

Sources

Sources principales. Les articles « Friedrich Hayek » et « Methodological Individualism » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : utilisés pour l'argument du savoir dispersé, la critique du constructivisme et la discussion du statut des explications individualistes. Friedrich Hayek, « L'Utilisation de l'information dans la société », 1945, et « Droit, législation et liberté », 1973-1979 : textes primaires pour la connaissance dispersée et l'ordre spontané. Ludwig von Mises, « Le Socialisme », 1922 : texte primaire pour l'argument du calcul économique. L'article « Austrian School » de Wikipédia EN et l'article « École autrichienne d'économie » de Wikipédia FR, consultés en octobre 2026 : utilisés pour la chronologie de l'école, la querelle des méthodes et la troisième génération.

Bibliographie et lectures recommandées. Carl Menger, « Principes d'économie politique », 1871. Israel Kirzner, « Concurrence et esprit d'entreprise », 1973. Philippe Nemo, travaux sur la pensée de Hayek en français. Bruce Caldwell, « Hayek's Challenge », 2004, pour l'évolution de la méthodologie hayékienne. Sur le débat du calcul, les reconstitutions critiques de Don Lavoie et les discussions récentes en histoire de la pensée économique.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « École autrichienne d'économie », Philotopie, - CC BY-SA 4.0