L'épicurisme

vers 307 av. J.-C. - IIe-IIIe siècle apr. J.-C. Grèce et monde romain 7 min de lecture

École de la philosophie antique fondée par Épicure vers 306 av. J.-C., l'épicurisme cherche le bonheur dans l'absence de douleur et de trouble, par la mesure des désirs, l'amitié et la libération des peurs.

Origine et contexte historique

Épicure naît vers 341 avant notre ère et fonde son école à Athènes autour de 306 avant notre ère. Le lieu où il enseigne, un jardin, donne son surnom à l'école, souvent appelée « le Jardin ». Fait notable pour l'époque, il y accueille aussi bien des femmes que des esclaves, dans une communauté d'amis unis par la recherche commune de la sagesse.

La communauté du Jardin cultive un mode de vie retiré, à l'écart de l'agitation de la cité, où l'amitié tient une place centrale. Cette vie simple, presque familiale, fait partie intégrante de la doctrine : chez Épicure, la philosophie ne se sépare pas de la manière dont on vit.

L'épicurisme se développe ensuite dans le monde grec puis romain, où il rencontre un grand succès. Il traverse les siècles en rivalité constante avec le stoïcisme, les deux écoles proposant des réponses opposées à une même question : comment atteindre le bonheur ? Là où le stoïcien cherche la vertu et l'accord avec un ordre rationnel du monde, l'épicurien vise la tranquillité par la mesure des désirs et la libération des peurs. Après une longue éclipse à la fin de l'Antiquité, souvent hâtée par l'hostilité des traditions religieuses, ses idées connaîtront une renaissance à l'époque moderne.

Les thèses centrales

La philosophie d'Épicure se divise en trois parties : une théorie de la connaissance, une physique et une morale, toutes tournées vers un même but pratique, la vie heureuse.

La théorie de la connaissance, que les épicuriens appellent la canonique, part d'un principe simple : les sensations sont le point de départ et le critère de toute vérité. C'est à partir de ce que nous percevons que nous formons des notions générales et que nous jugeons du reste. Cette confiance dans l'expérience sensible s'accompagne d'une méfiance envers les spéculations abstraites coupées de toute observation. Elle sert aussi la visée pratique de l'école : bien connaître la nature des choses, notamment celle des phénomènes célestes, permet de dissiper les craintes superstitieuses qui troublent les hommes.

En physique, Épicure reprend l'atomisme : tout est composé d'atomes et de vide, y compris l'âme, qui est matérielle. Il en tire des conséquences apaisantes. Puisque l'âme se dissout à la mort, il n'y a rien à craindre au-delà : là où nous sommes, la mort n'est pas ; là où la mort est, nous ne sommes plus. Les dieux, quant à eux, existent, mais vivent heureux et indifférents, sans se mêler des affaires humaines. Il n'y a donc à redouter ni les dieux ni la mort.

En morale, Épicure défend une forme d'eudémonisme où le plaisir est le bien suprême. Mais il faut bien comprendre ce qu'il entend par là. Le plaisir n'est pas la débauche ni l'accumulation de jouissances, il est d'abord l'absence de douleur du corps et l'absence de trouble de l'âme, cette tranquillité profonde qu'il nomme ataraxie. Pour l'atteindre, il faut savoir distinguer les désirs : certains sont naturels et nécessaires, comme manger à sa faim, d'autres naturels mais non nécessaires et d'autres enfin vains. La sagesse consiste à se contenter de peu, à cultiver l'amitié (qu'Épicure place très haut) et à se tenir à l'écart des agitations, notamment de la vie politique.

Cette morale se résume dans un remède en quatre points, souvent appelé le quadruple remède : il ne faut pas craindre les dieux, il ne faut pas craindre la mort, le bonheur est facile à atteindre et la douleur est facile à supporter.

Figures principales

Épicure est le fondateur et l'âme de l'école. Il a beaucoup écrit, mais l'essentiel de son œuvre est perdu : nous le connaissons surtout par quelques lettres, des maximes et des témoignages.

Lucrèce, poète romain du Ier siècle avant notre ère, est le grand passeur de cette pensée. Dans un long poème, il expose la physique atomiste et la morale épicurienne avec une puissance littéraire qui a assuré leur transmission. C'est en grande partie grâce à lui que l'épicurisme nous est parvenu de façon vivante.

À l'époque moderne, Pierre Gassendi, savant et philosophe du XVIIe siècle, entreprend de réhabiliter Épicure et son atomisme, en cherchant à les concilier avec la foi chrétienne. Son travail contribue à réintroduire l'épicurisme dans la pensée européenne et à nourrir la science naissante.

Postérité et influence

Longtemps décrié, notamment par les traditions religieuses qui voyaient dans son matérialisme et son rejet de la providence une doctrine dangereuse, l'épicurisme a pourtant exercé une influence profonde et souterraine. Sa physique atomiste a préparé le terrain de la science moderne, en proposant une explication du monde par la matière et le mouvement plutôt que par des causes finales.

Sa morale a inspiré de nombreux penseurs attachés à une vie simple et lucide. Sa réflexion sur les désirs et sur le plaisir garde une grande actualité, notamment face aux excès de la société de consommation, où la distinction entre désirs nécessaires et désirs vains retrouve une résonance nouvelle. On a pu voir en Épicure un lointain précurseur des philosophies qui, plus tard, feront du plaisir ou du bien-être un critère de l'action, même si l'épicurisme ne s'y réduit pas.

Plus largement, l'épicurisme représente l'une des grandes options de la sagesse antique : chercher le bonheur non dans la possession et la puissance, mais dans la modération, l'amitié et la paix de l'esprit. Les analyses contemporaines des philosophies hellénistiques comme thérapies de l'âme, par exemple dans La Thérapie du désir, lui ont redonné toute sa place.

L'histoire de sa redécouverte est elle-même remarquable. Le grand poème de Lucrèce, longtemps presque oublié dans les bibliothèques, est retrouvé au début du XVe siècle par un érudit italien, puis recopié et diffusé. Sa réapparition fait l'effet d'une petite révolution intellectuelle : l'idée d'un monde fait d'atomes et de vide, sans providence ni crainte de l'au-delà, vient troubler les certitudes de l'époque et nourrir la curiosité des savants. C'est en partie par ce texte que l'atomisme et la morale d'Épicure ont pu ressurgir et féconder la philosophie comme la science des siècles suivants. Cette destinée illustre une constante de l'épicurisme : régulièrement combattu ou oublié, il n'a cessé de renaître, porté par la force tranquille de ses idées.

Controverses et héritage

L'épicurisme a longtemps souffert d'un malentendu tenace. Dans le langage courant, un « épicurien » désigne souvent un amateur de plaisirs raffinés, ce qui est presque le contraire de la frugalité prônée par Épicure. Rétablir le sens véritable de sa doctrine reste un enjeu pour qui veut la comprendre.

Sur le fond, plusieurs points ont été discutés. Le statut du plaisir, défini de façon largement négative comme absence de douleur, a paru à certains critiques trop pauvre pour fonder une vie pleinement heureuse. Le retrait de la vie publique, résumé par le mot d'ordre invitant à vivre caché, a été reproché à l'école comme une forme d'égoysme ou d'indifférence au bien commun. Les épicuriens répondent que cette prudence est la condition d'une vie sereine dans un monde incertain.

Malgré ces réserves, l'héritage de l'épicurisme est immense. En liant une physique matérialiste, une morale de la mesure et une thérapie des peurs, il offre l'un des exemples les plus achevés d'une philosophie conçue comme remède à l'inquiétude humaine.