La Thérapie du désir : théorie et pratique de l'éthique hellénistique

Titre original : The Therapy of Desire: Theory and Practice in Hellenistic Ethics

Publication : 1994 (Princeton, chez Princeton University Press ;

Type : Traite

Analyse

Présentation

The Therapy of Desire : Theory and Practice in Hellenistic Ethics (en français La Thérapie du désir : théorie et pratique de l'éthique hellénistique) est une œuvre majeure de Martha Craven Nussbaum sur les éthiques hellénistiques, publiée à Princeton chez Princeton University Press en 1994. Nussbaum a alors 47 ans et occupe depuis 1995 la chaire Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics à l'Université de Chicago (poste qu'elle continue d'occuper en 2026, après plus de trente ans). L'œuvre est issue des Martin Classical Lectures que Nussbaum a données à l'Oberlin College (Ohio) en 1986, considérablement développées et révisées pour la publication.

L'ouvrage est de format substantiel (environ 580 pages dans l'édition originale anglaise). Il se compose d'une introduction programmatique, de douze chapitres principaux organisés par école philosophique hellénistique (épicurisme, scepticisme, stoïcisme), et d'une conclusion sur la valeur contemporaine du modèle thérapeutique antique. L'œuvre marque une étape majeure dans la réhabilitation philosophique des éthiques hellénistiques, longtemps considérées comme des philosophies mineures par rapport aux grandes synthèses de Platon et d'Aristote.

L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la lecture nussbaumienne des philosophies antiques :

  1. Les éthiques hellénistiques (l'épicurisme d'Épicure et Lucrèce, le scepticisme pyrrhonien, le stoïcisme de Chrysippe, Sénèque, Épictète et Marc Aurèle) ne sont pas des philosophies mineures ou dégradées par rapport à Platon et Aristote. Elles sont des philosophies majeures qui se conçoivent explicitement comme des thérapies de l'âme.
  1. Le modèle médical est central pour comprendre la philosophie hellénistique. La philosophie est conçue comme une médecine de l'âme : elle vise à guérir les souffrances causées par les croyances fausses (sur la mort, la richesse, le pouvoir, l'amour, le succès, la réputation). Le modèle est rigoureux : on diagnostique les croyances qui causent la souffrance, on prescrit des arguments philosophiques comme remède, on vérifie l'effet thérapeutique sur la vie effective du patient.
  1. Le modèle médical implique plusieurs conséquences méthodologiques : la philosophie n'est pas séparable de la vie effective, les arguments philosophiques doivent toucher non seulement la raison mais aussi les émotions et les désirs, l'enseignement philosophique est un rapport thérapeute-patient et non pas seulement maître-élève.
  1. Il existe une tension interne au modèle thérapeutique entre deux exigences potentiellement contradictoires : d'une part le respect de la rationalité autonome du patient (héritage socratique : le patient doit comprendre par lui-même), d'autre part l'efficacité thérapeutique qui peut conduire à manipuler le patient pour son bien (rhétorique, exhortation, paradoxes choquants). Cette tension est l'un des fils conducteurs de l'analyse nussbaumienne.
  1. Chaque école hellénistique gère cette tension différemment :
  • L'épicurisme d'Épicure et Lucrèce penche du côté de la persuasion émotionnelle et de la communauté philosophique fermée (Jardin), au risque d'une certaine manipulation rhétorique.
  • Le scepticisme pyrrhonien suspend le jugement (épokhè) pour atteindre l'ataraxia (absence de trouble), au risque d'une passivité intellectuelle.
  • Le stoïcisme, particulièrement chez les stoïciens tardifs (Sénèque, Épictète, Marc Aurèle), développe le modèle thérapeutique le plus rigoureux et le plus respectueux de la rationalité autonome.
  1. Nussbaum défend une position néo-stoïcienne modifiée : le modèle thérapeutique antique est philosophiquement fécond et reste utile dans la modernité, à condition de préserver la rationalité autonome du patient contre les dérives manipulatrices. Cette position prolonge sa propre éthique des capacités (capabilities approach) qu'elle développe parallèlement avec Amartya Sen.
  1. L'œuvre dialogue explicitement avec Pierre Hadot (1922-2010), philosophe et historien français qui avait développé parallèlement une conception similaire de la philosophie ancienne comme manière de vivre et exercices spirituels (Exercices spirituels et philosophie antique, 1981 ; Qu'est-ce que la philosophie antique ?, 1995). La filiation Hadot-Nussbaum est l'une des plus fécondes du renouveau contemporain des études hellénistiques.

L'œuvre s'inscrit dans le projet plus large de Nussbaum de renouveler la philosophie morale anglo-saxonne contemporaine en revenant aux sources grecques. Avant The Therapy of Desire, Nussbaum avait publié :

  • The Fragility of Goodness : Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy (La Fragilité du bien, 1986), grande étude sur les tragiques grecs (Eschyle, Sophocle, Euripide), Platon et Aristote.
  • Love's Knowledge : Essays on Philosophy and Literature (1990), sur les rapports entre philosophie et littérature.

The Therapy of Desire prolonge directement The Fragility of Goodness en couvrant la période post-aristotélicienne (du IIIᵉ siècle av. J.-C. au IIᵉ siècle ap. J.-C.).

L'œuvre n'a pas été intégralement traduite en français à ce jour. Plusieurs chapitres ont été traduits dans des revues et dans des recueils thématiques. La référence française reste pour l'instant l'édition originale en anglais et les commentaires francophones (notamment ceux de Sandra Laugier, Solange Chavel, Christine Tappolet qui ont contribué à la diffusion française de Nussbaum). Une traduction française complète serait souhaitable mais reste à venir.

Contexte historique et conditions de rédaction

Martha Craven Nussbaum (née le 6 mai 1947 à New York) compose The Therapy of Desire dans la maturité de sa carrière philosophique, à un moment où elle s'impose comme l'une des principales voix de la philosophie morale anglo-saxonne contemporaine.

Repères biographiques essentiels. Née le 6 mai 1947 à New York dans une famille bourgeoise prospère (père avocat en philadelphie). Études au Bryn Mawr College (pour un semestre, qu'elle quitte), puis à la New York University où elle obtient son BA en lettres classiques en 1969. Études supérieures à Harvard University : master en classics (lettres classiques) en 1972, doctorat en philosophie classique en 1975, sous la direction de G.E.L. Owen. Thèse sur les De Motu Animalium d'Aristote, publiée en livre en 1978 chez Princeton University Press.

Mariage et famille. Mariée en 1969 avec Alan Nussbaum (philologue spécialiste de linguistique indo-européenne). Le couple a une fille, Rachel, née en 1972. Conversion au judaïsme en 1969 lors du mariage (Alan Nussbaum est juif), conversion sincère que Nussbaum a maintenue toute sa vie ultérieure. Le couple divorce en 1987. Nussbaum entretient ensuite une longue relation avec Cass Sunstein (1954-), juriste éminent, sans se remarier.

Carrière universitaire. Postes successifs :

  • Harvard University (1975-1983), assistant professor de philosophie et de classics.
  • Wellesley College (1983-1984), poste de transition.
  • Brown University (1984-1995), professeur de philosophie, classics et études comparatives. Période de production majeure (publication de The Fragility of Goodness en 1986 ; Love's Knowledge en 1990 ; The Therapy of Desire en 1994).
  • University of Chicago (à partir de 1995), chaire Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics, conjointement à la Law School, au département de philosophie et au département de classics.

Œuvres parallèles et ultérieures. Outre les œuvres mentionnées, Nussbaum a publié de très nombreux livres dont :

  • Poetic Justice (1995).
  • Cultivating Humanity (1997).
  • Sex and Social Justice (1999).
  • Women and Human Development (2000), première formulation systématique de l'approche par les capabilités développée parallèlement avec Amartya Sen.
  • Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (2001), grande œuvre sur les émotions comme jugements cognitifs.
  • Hiding from Humanity (2004), sur la honte et le dégoût en droit.
  • Frontiers of Justice (2006), extension de l'approche des capabilités.
  • Creating Capabilities (2011), synthèse pédagogique de l'approche des capabilités.
  • Political Emotions (2013).
  • Anger and Forgiveness (2016).
  • The Monarchy of Fear (2018).
  • Citadels of Pride (2021), sur les abus sexuels dans les institutions.
  • Justice for Animals (2023).

Reconnaissance internationale. Nussbaum est l'une des philosophes les plus reconnues internationalement de la philosophie politique et morale contemporaine. Récipiendaire du Prix Kyoto en arts et philosophie (2016), du Prix Berggruen (2018), du Prix Holberg (2021), entre plus de soixante distinctions et plus de soixante doctorats honoris causa.

**Rédaction de The Therapy of Desire (1986-1993). L'œuvre est issue des Martin Classical Lectures données à l'Oberlin College en 1986. Ces conférences présentent une première version condensée des thèses qui seront développées dans le livre. Nussbaum poursuit ensuite le travail pendant sept ans, en parallèle de l'enseignement à Brown University, et publie l'œuvre considérablement augmentée et révisée en 1994** chez Princeton University Press.

Le contexte intellectuel anglo-saxon des années 1985-1994 est marqué par :

  • Le renouveau de l'éthique des vertus anglo-saxonne, lancé par Elizabeth Anscombe (Modern Moral Philosophy, 1958), prolongé par Philippa Foot, Alasdair MacIntyre (After Virtue, 1981), Bernard Williams (Moral Luck, 1981), et Nussbaum elle-même (The Fragility of Goodness, 1986). The Therapy of Desire s'inscrit dans ce mouvement mais en l'étendant à la période hellénistique.
  • L'émergence d'une philosophie politique post-rawlsienne. John Rawls avait publié A Theory of Justice en 1971 ; les débats des années 1980-1990 (communautarisme de Sandel, MacIntyre, Taylor ; libertarisme de Nozick ; capacités de Sen et Nussbaum) reconfigurent le paysage de la philosophie politique anglo-saxonne.
  • La diffusion anglo-saxonne des travaux de Pierre Hadot sur la philosophie ancienne comme manière de vivre (Exercices spirituels et philosophie antique, 1981 ; traduction anglaise Philosophy as a Way of Life en 1995 par Arnold Davidson). Cette diffusion crée un terrain favorable à The Therapy of Desire.
  • Les dernières grandes œuvres de Michel Foucault sur le « souci de soi » dans l'Antiquité : L'Usage des plaisirs (1984), Le Souci de soi (1984). Foucault développe parallèlement à Hadot et indépendamment de Nussbaum une lecture des éthiques anciennes comme techniques de soi. La convergence Foucault-Hadot-Nussbaum sur cette redécouverte du modèle thérapeutique antique est l'un des phénomènes intellectuels majeurs des années 1980-1990.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage se compose d'une introduction, de douze chapitres organisés par école, et d'une conclusion.

Introduction : Therapeutic Arguments. Nussbaum y présente le projet général de l'ouvrage : étudier les éthiques hellénistiques comme thérapies de l'âme et examiner la tension méthodologique entre efficacité thérapeutique et respect de la rationalité autonome du patient. Elle expose les enjeux contemporains de cette étude : la philosophie morale anglo-saxonne contemporaine a beaucoup à apprendre des modèles thérapeutiques antiques, à condition d'en transformer certains aspects pour préserver la rationalité critique.

Chapitre 1 : Therapeutic Arguments. Élaboration du concept de « argument thérapeutique » : qu'est-ce qu'un argument philosophique conçu sur le modèle médical, qui vise à guérir le patient et non seulement à le convaincre ? Quelles sont les conditions d'un argument thérapeutique légitime qui respecte la rationalité autonome ?

Chapitre 2 : Medical Dialectic : Aristotle on Therapeutic Arguments. Analyse des prémisses aristotéliciennes du modèle thérapeutique. Aristote n'est pas un philosophe hellénistique, mais il a posé plusieurs principes méthodologiques qui seront repris par les hellénistiques : la dialectique comme méthode d'examen des opinions reçues, l'attention aux phénomènes (les apparences communes), la conception de l'éthique comme science pratique orientée vers la vie effective.

Chapitre 3 : Aristotle on Emotions and Ethical Health. Théorie aristotélicienne des émotions comme jugements cognitifs. Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles : elles comportent une dimension cognitive (croyances sur ce qui est bon ou mauvais). La santé éthique consiste à avoir des émotions appropriées aux situations, fondées sur des croyances vraies. Cette conception cognitiviste des émotions, héritée d'Aristote, sera systématisée par Nussbaum dans Upheavals of Thought (2001).

Chapitres 4-7 : The Epicureans. Quatre chapitres consacrés à l'épicurisme :

  • Chapitre 4 : Epicurean Surgery. Présentation générale de la thérapie épicurienne comme « chirurgie » de l'âme : l'épicurien doit extirper radicalement les croyances fausses qui causent la souffrance (croire que la mort est un mal, croire que les dieux interviennent dans la vie humaine, croire que la richesse et le pouvoir sont des biens nécessaires).
  • Chapitre 5 : Beyond Obsession and Disgust : Lucretius on the Therapy of Love. Analyse de la critique lucrétienne de la passion amoureuse dans le livre IV du De rerum natura (De la nature des choses). Pour Lucrèce, l'amour passionnel est une maladie qui doit être guérie par l'examen rationnel.
  • Chapitre 6 : Mortal Immortals : Lucretius on Death and the Voice of Nature. Analyse de la célèbre critique lucrétienne de la peur de la mort dans le livre III du De rerum natura. L'argument symétrique lucrétien (notre non-existence post-mortem ne nous fait pas plus de mal que notre non-existence pré-natale) est l'un des arguments thérapeutiques les plus célèbres de la philosophie ancienne.
  • Chapitre 7 : Beyond Anger : Philodemus on Anger and the Politics of Reciprocity. Analyse moins connue mais importante du traité Sur la colère (Peri Orgēs) de Philodème de Gadara (vers 110-vers 30 av. J.-C.), épicurien tardif dont les œuvres ont été retrouvées dans la villa des Papyri d'Herculanum, partiellement carbonisées. Nussbaum y voit une élaboration sophistiquée de la thérapie épicurienne des passions sociales (colère, ressentiment, vengeance).

Chapitre 8 : Skeptic Purgatives : Disturbance and the Life without Belief. Analyse du scepticisme pyrrhonien et de sa thérapie par l'épokhè (suspension du jugement). Le sceptique vise l'ataraxia (absence de trouble) par la dissolution des croyances dogmatiques. Nussbaum questionne la viabilité de cette thérapie : peut-on vraiment vivre sans croyance ? Le scepticisme n'est-il pas une fuite plutôt qu'une véritable thérapie ?

Chapitres 9-12 : The Stoics. Quatre chapitres consacrés au stoïcisme, considéré par Nussbaum comme le modèle thérapeutique le plus sophistiqué :

  • Chapitre 9 : The Stoics on the Extirpation of the Passions. Présentation générale de la doctrine stoïcienne des passions comme jugements erronés sur la valeur des choses extérieures. La thérapie stoïcienne vise l'extirpation complète des passions au profit des bons mouvements (eupatheiai) rationnels.
  • Chapitre 10 : Seneca on Anger in Public Life. Analyse détaillée du De ira (De la colère, vers 41 ap. J.-C.) de Sénèque, l'une des œuvres thérapeutiques les plus achevées de l'Antiquité. Sénèque y développe une stratégie thérapeutique progressive pour guérir la colère, en combinant arguments philosophiques rigoureux et exhortations émotionnelles.
  • Chapitre 11 : Stoic Tonics : Philosophy and the Self-Government of the Soul. Présentation de la discipline stoïcienne comme gouvernement de soi par la raison.
  • Chapitre 12 : The Therapy of Desire. Le chapitre qui donne son titre à l'œuvre. Analyse approfondie de la thérapie stoïcienne du désir dans tous ses aspects : désir sexuel, désir de richesse, désir de réputation, désir de longévité. Nussbaum y conclut que le stoïcisme propose la thérapie la plus complète et la plus rationnellement rigoureuse de l'Antiquité, malgré certaines tensions internes (notamment sur le statut des relations interpersonnelles).

Conclusion. Nussbaum y reprend les principales leçons de l'enquête. Le modèle médical antique est philosophiquement fécond et reste utile dans la modernité. Mais il faut le transformer pour préserver la rationalité autonome contre les dérives manipulatrices. La position de Nussbaum est néo-stoïcienne modifiée : elle reconnaît la justesse de l'analyse stoïcienne des passions comme jugements cognitifs, mais elle refuse l'extirpation complète des émotions et défend l'éducation des émotions vers des formes appropriées.

Thèses centrales

Le modèle médical de la philosophie. Thèse historique-philosophique fondamentale. Les éthiques hellénistiques (épicurisme, scepticisme, stoïcisme) se conçoivent explicitement comme des thérapies de l'âme, sur le modèle de la médecine corporelle. La philosophie diagnostique les croyances fausses qui causent la souffrance, prescrit des arguments comme remède, vérifie l'effet thérapeutique sur la vie effective du patient. Cette conception médicale de la philosophie n'est pas une métaphore secondaire : elle structure profondément la pratique philosophique hellénistique.

La tension entre efficacité thérapeutique et rationalité autonome. Diagnostic méthodologique central. Le modèle thérapeutique implique une tension potentielle entre deux exigences : d'une part le respect de la rationalité autonome du patient (le patient doit comprendre les arguments par lui-même, selon le modèle socratique), d'autre part l'efficacité thérapeutique (qui peut conduire à utiliser des moyens rhétoriques, émotionnels, voire manipulateurs). Chaque école hellénistique gère cette tension différemment ; aucune ne la résout parfaitement.

La supériorité relative du modèle stoïcien. Position interprétative de Nussbaum. Parmi les trois écoles hellénistiques étudiées, le stoïcisme (particulièrement chez Sénèque, Épictète et Marc Aurèle) propose le modèle thérapeutique le plus sophistiqué et le plus respectueux de la rationalité autonome. Le stoïcisme romain combine rigueur argumentative (les passions comme jugements cognitifs) et éducation émotionnelle progressive (par les exercices spirituels). Cette supériorité stoïcienne n'est pas absolue : Nussbaum reconnaît les limites du stoïcisme (notamment sur les émotions appropriées dans les relations interpersonnelles), mais elle voit dans le stoïcisme tardif la forme la plus aboutie de la philosophie thérapeutique antique.

Les émotions comme jugements cognitifs. Thèse philosophique majeure héritée des stoïciens et systématisée par Nussbaum. Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles qui s'opposeraient à la raison : elles comportent une dimension cognitive (croyances sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce qui est en notre pouvoir ou non). La colère suppose la croyance qu'on a été lésé et que la lésion est grave ; la peur suppose la croyance que quelque chose de mauvais peut nous arriver ; etc. Cette conception cognitiviste des émotions, défendue par Nussbaum tout au long de son œuvre (Upheavals of Thought, 2001), s'oppose aux conceptions non-cognitivistes (émotions comme sensations brutes) qui dominent partiellement la psychologie moderne.

La philosophie comme manière de vivre. Thèse historique-philosophique majeure. La philosophie antique, particulièrement à l'époque hellénistique, n'est pas une activité académique séparée de la vie : elle est une manière de vivre intégrale, qui touche les croyances, les émotions, les désirs, les actions. Cette thèse, partagée avec Pierre Hadot, transforme profondément la conception moderne de la philosophie. La philosophie moderne, en se professionnalisant comme discipline académique, a perdu cette dimension existentielle qu'il faut retrouver.

La continuité aristotélicienne. Position interprétative importante. Aristote n'est pas un philosophe hellénistique stricto sensu (il meurt en 322 av. J.-C., l'année avant la mort d'Alexandre qui marque conventionnellement le début de l'époque hellénistique), mais il a posé plusieurs principes méthodologiques (dialectique des opinions, attention aux phénomènes, conception pratique de l'éthique) qui seront repris et développés par les écoles hellénistiques. La rupture Aristote / hellénismes est moins nette qu'on ne le pense souvent.

La critique de l'extirpation totale des passions. Position originale de Nussbaum. Le stoïcisme classique défend l'extirpation complète des passions au profit des seuls bons mouvements rationnels (eupatheiai). Nussbaum trouve cette position trop radicale : certaines émotions (l'amour pour ses proches, la compassion pour les souffrants, la juste indignation face à l'injustice) sont valuables et ne doivent pas être extirpées mais éduquées vers leurs formes appropriées. Cette position modifie le stoïcisme classique et rejoint partiellement la position aristotélicienne (les vertus comme médiété émotionnelle).

L'argument symétrique lucrétien sur la mort. Analyse historique majeure. La critique lucrétienne de la peur de la mort dans le livre III du De rerum natura est l'un des arguments thérapeutiques les plus célèbres de la philosophie ancienne. Lucrèce y soutient : nous ne souffrons pas de notre non-existence avant notre naissance ; par symétrie, nous ne devons pas souffrir à l'idée de notre non-existence après notre mort. Nussbaum analyse rigoureusement la force et les limites de cet argument, qui reste l'un des objets de discussion philosophique contemporaine sur la mort.

Le rôle de la rhétorique et de la littérature. Position méthodologique. La rhétorique et la littérature ne sont pas extérieures à la philosophie thérapeutique : elles en sont des moyens légitimes, à condition qu'elles soient subordonnées à la rationalité critique. Les dialogues philosophiques (Platon), les lettres thérapeutiques (Sénèque), les Méditations (Marc Aurèle), les épîtres lucrétiennes en vers, sont des formes littéraires-philosophiques qui combinent rigueur argumentative et efficacité émotionnelle. Cette valorisation de la littérature philosophique prolonge la position nussbaumienne défendue dans Love's Knowledge (1990).

La pertinence contemporaine du modèle thérapeutique. Thèse programmatique. Le modèle thérapeutique antique reste fécond pour la philosophie morale contemporaine, à condition de le transformer pour préserver la rationalité critique autonome. La philosophie peut et doit aider les gens à mieux vivre, à mieux comprendre leurs émotions, à mieux affronter la mort, la perte, la souffrance, la passion. Cette ambition thérapeutique, longtemps abandonnée par la philosophie analytique anglo-saxonne au profit d'analyses formelles déconnectées de la vie, doit être réactivée. C'est l'un des sens de l'œuvre nussbaumienne dans son ensemble.

Postérité et influence

Influence sur le renouveau des études hellénistiques. The Therapy of Desire est l'une des œuvres fondatrices du renouveau des études philosophiques sur l'hellénisme dans le monde anglo-saxon depuis les années 1990. Elle a contribué à réhabiliter philosophiquement l'épicurisme, le scepticisme et le stoïcisme contre la longue tradition qui les considérait comme des philosophies mineures ou dégradées par rapport à Platon et Aristote. De nombreux travaux ultérieurs (A.A. Long, David Sedley, John Sellars, Pierre-Marie Morel, Carlos Lévy, Thomas Bénatouïl) prolongent et nuancent les analyses nussbaumiennes.

Influence sur la philosophie des émotions. The Therapy of Desire prépare directement Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (2001), l'œuvre nussbaumienne majeure sur les émotions. La conception cognitiviste des émotions héritée des stoïciens et développée par Nussbaum a profondément influencé la philosophie contemporaine des émotions. Robert Solomon, Ronald de Sousa, Peter Goldie, Christine Tappolet, Sabine Roeser, Patricia Greenspan dialoguent directement avec la position nussbaumienne.

Influence sur la philosophie morale néo-aristotélicienne. The Therapy of Desire prolonge dans une direction hellénistique le renouveau néo-aristotélicien lancé par Anscombe, Foot, MacIntyre, Williams. La filiation avec Williams est particulièrement nette : tous deux défendent une éthique attentive à la fragilité humaine, à la complexité des situations concrètes, à l'importance des émotions et des engagements personnels.

Influence sur Foucault et les études foucaldiennes. La parution simultanée de The Therapy of Desire (1994) et des dernières grandes œuvres foucaldiennes sur le « souci de soi » dans l'Antiquité (L'Usage des plaisirs, 1984 ; Le Souci de soi, 1984 ; cours au Collège de France publiés posthumes L'Herméneutique du sujet, 2001, Le Gouvernement de soi et des autres, 2008, Le Courage de la vérité, 2009) crée une convergence intellectuelle majeure. Foucault et Nussbaum n'ont pas dialogué directement (Foucault est mort en 1984, dix ans avant la publication du Therapy of Desire), mais leurs analyses se complètent et se nuancent mutuellement. Arnold Davidson, élève de Foucault à Berkeley, est l'un des principaux artisans du dialogue posthume entre les deux pensées.

Influence sur Pierre Hadot et le renouveau français. Pierre Hadot (1922-2010), philosophe et historien français, avait développé parallèlement et indépendamment une conception similaire de la philosophie ancienne comme manière de vivre (Exercices spirituels et philosophie antique, 1981 ; Qu'est-ce que la philosophie antique ?, 1995). Nussbaum reconnaît explicitement sa dette envers Hadot et l'influence réciproque entre les deux philosophes. La filiation Hadot-Nussbaum est l'une des plus fécondes du renouveau contemporain des études hellénistiques. Le traducteur anglais de Hadot, Arnold Davidson, est aussi proche de Nussbaum à Chicago.

Influence sur la pratique philosophique contemporaine. The Therapy of Desire a contribué à l'émergence d'un mouvement de « philosophie pratique » ou « philosophie thérapeutique » dans le monde anglo-saxon et plus largement. Plusieurs initiatives (cliniques philosophiques, consultations philosophiques, « stoic week » organisée par des chercheurs comme Donald Robertson et John Sellars) prolongent les intuitions nussbaumiennes. Le stoïcisme moderne (modern stoicism), particulièrement aux États-Unis et au Royaume-Uni, doit beaucoup à l'œuvre nussbaumienne.

Influence sur l'approche par les capabilités. The Therapy of Desire prépare implicitement l'approche par les capabilités que Nussbaum développera systématiquement dans Women and Human Development (2000) et Creating Capabilities (2011). La conception nussbaumienne du bien humain comme épanouissement de capacités plurielles s'enracine partiellement dans la lecture des éthiques hellénistiques comme arts de vivre orientés vers l'épanouissement (eudaimonia).

Critiques principales.

  • Critique de la sélection néo-stoïcienne : la préférence nussbaumienne pour le stoïcisme tardif (Sénèque, Épictète, Marc Aurèle) est parfois jugée partiale. D'autres lectures de l'hellénisme privilégient l'épicurisme (par exemple, Marcel Conche, Pierre-Marie Morel) ou le scepticisme (par exemple, certains lecteurs de Sextus Empiricus). Le classement nussbaumien des trois écoles est l'un des aspects les plus discutés de l'œuvre.
  • Critique de la modernisation des Anciens : Nussbaum est-elle trop moderniste dans sa lecture des éthiques hellénistiques ? Plusieurs historiens de la philosophie ancienne (notamment A.A. Long sur certains points) reprochent à Nussbaum de projeter sur les Anciens des préoccupations contemporaines (autonomie, individualité, rationalité critique) qui ne leur étaient pas pleinement étrangères mais qui n'avaient pas le statut central qu'elles ont chez les Modernes.
  • Critique du cognitivisme émotionnel : la conception nussbaumienne des émotions comme jugements cognitifs a été critiquée par les défenseurs de conceptions non-cognitivistes des émotions (William James, Antonio Damasio dans certaines de ses positions, Jesse Prinz). Pour ces critiques, les émotions comportent une dimension corporelle et affective non réductible aux croyances cognitives.
  • Critique de l'universalisme philosophique : la position nussbaumienne suppose qu'il existe une manière rationnelle universelle de penser le bien humain, qui transcende les variations culturelles. Cette position universaliste a été critiquée par les défenseurs du relativisme culturel (en anthropologie, en philosophie post-coloniale), qui défendent la diversité irréductible des modèles de vie bonne selon les cultures.
  • Critique de l'élitisme philosophique : la thérapie philosophique antique, telle que présentée par Nussbaum, suppose des conditions matérielles et culturelles (loisir, éducation, accès aux textes) qui n'étaient accessibles qu'à une élite restreinte. Cette dimension sociologique est parfois insuffisamment thématisée par Nussbaum. Les critiques féministes et marxistes ont particulièrement souligné ce point.

Lectures contemporaines. The Therapy of Desire reste massivement étudiée :

  • Dans les cours de philosophie ancienne, particulièrement sur les éthiques hellénistiques.
  • Dans les études de philosophie morale contemporaine, comme l'une des œuvres majeures du néo-aristotélisme étendu à l'hellénisme.
  • Dans la philosophie des émotions comme préparation à Upheavals of Thought (2001).
  • Dans les mouvements contemporains de philosophie pratique et de stoïcisme moderne.
  • Dans les études d'histoire de la philosophie ancienne en dialogue avec la modernité.

Controverses et débats

Nussbaum et Hadot : convergence ou rivalité ? Question d'histoire de la philosophie. Position majoritaire : convergence profonde sur l'idée centrale de la philosophie ancienne comme manière de vivre, malgré des différences méthodologiques (Nussbaum plus analytique anglo-saxonne, Hadot plus historico-philologique français). La rivalité parfois supposée par les commentateurs n'a pas de fondement réel : les deux philosophes se sont mutuellement reconnus et ont enrichi leurs analyses respectives.

Nussbaum stoïcienne ou aristotélicienne ? Question d'interprétation. Position majoritaire : Nussbaum est avant tout néo-aristotélicienne (continuité avec The Fragility of Goodness, 1986), mais elle reconnaît dans le stoïcisme tardif (Sénèque particulièrement) un développement sophistiqué de la conception aristotélicienne de l'éthique pratique. Sa position est plutôt celle d'un néo-aristotélisme ouvert sur le stoïcisme, plutôt qu'un néo-stoïcisme pur.

L'extirpation totale des passions chez les stoïciens. Question d'interprétation historique. Position de Nussbaum : les stoïciens classiques (Chrysippe particulièrement) défendent l'extirpation complète des passions, qu'elle juge trop radicale. Position de certains historiens (Marcia Colish, Margaret Graver) : la position stoïcienne est plus nuancée qu'il n'y paraît ; les bons mouvements (eupatheiai) stoïciens préservent une certaine forme de vie émotionnelle authentique. Le débat reste vif chez les historiens du stoïcisme.

L'argument symétrique lucrétien sur la mort. Question philosophique contemporaine. L'argument symétrique de Lucrèce (la non-existence post-mortem est symétrique à la non-existence pré-natale, donc ne doit pas nous effrayer) est-il valide ? Position défendue par Lucrèce et discutée par Nussbaum : oui, l'argument est valide. Position critique (Thomas Nagel dans Mortal Questions, 1979 ; Bernard Williams dans The Makropulos Case, 1973) : non, il existe une asymétrie entre les deux non-existences (la mort interrompt des projets, la naissance n'interrompt rien). Le débat reste l'un des plus vifs de la philosophie contemporaine sur la mort.

La philosophie comme thérapie : danger ou promesse ? Question contemporaine majeure. Position favorable de Nussbaum : la philosophie peut et doit aider les gens à mieux vivre. Position critique (certains philosophes analytiques) : la thérapeutisation de la philosophie risque de la réduire à une forme de psychologie positive ou de coaching, en perdant sa rigueur critique propre. Position contemporaine majoritaire : la philosophie peut avoir une dimension thérapeutique légitime, à condition de préserver sa rationalité critique autonome - position défendue explicitement par Nussbaum elle-même.

Citations clés

« Les éthiques hellénistiques se conçoivent explicitement comme des thérapies de l'âme, sur le modèle de la médecine corporelle. La philosophie diagnostique les croyances fausses qui causent la souffrance, prescrit des arguments comme remède, vérifie l'effet thérapeutique sur la vie effective du patient. »

-- The Therapy of Desire, paraphrase de la thèse historique-philosophique fondamentale

« Il existe une tension irréductible dans la philosophie thérapeutique entre deux exigences : le respect de la rationalité autonome du patient (héritage socratique) et l'efficacité thérapeutique qui peut conduire à utiliser des moyens rhétoriques ou émotionnels. »

-- The Therapy of Desire, paraphrase du diagnostic méthodologique central

« Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles : elles comportent une dimension cognitive (croyances sur ce qui est bon ou mauvais). La santé éthique consiste à avoir des émotions appropriées aux situations, fondées sur des croyances vraies. »

-- The Therapy of Desire, paraphrase de la conception cognitiviste des émotions

« La philosophie antique, particulièrement à l'époque hellénistique, n'est pas une activité académique séparée de la vie : elle est une manière de vivre intégrale, qui touche les croyances, les émotions, les désirs, les actions. »

-- The Therapy of Desire, paraphrase de la conception de la philosophie comme manière de vivre

« Le modèle thérapeutique antique reste fécond pour la philosophie morale contemporaine, à condition de le transformer pour préserver la rationalité critique autonome contre les dérives manipulatrices. »

-- The Therapy of Desire, paraphrase de la position programmatique contemporaine

Pour aller plus loin

  • Martha C. Nussbaum, The Therapy of Desire : Theory and Practice in Hellenistic Ethics, Princeton University Press, 1994 ; rééditions. Édition originale anglaise de référence.
  • Martha C. Nussbaum, La Fragilité du bien : fortune et éthique dans la tragédie et la philosophie grecques, traduction française, L'Éclat, 2016 (original The Fragility of Goodness, 1986). Œuvre antérieure complémentaire.
  • Martha C. Nussbaum, L'Art d'être juste : l'imagination littéraire et la vie publique, traduction française, Climats, 2015 (original Poetic Justice, 1995). Pour la conception nussbaumienne de la littérature philosophique.
  • Martha C. Nussbaum, Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions, Cambridge University Press, 2001. Œuvre majeure ultérieure sur les émotions qui prolonge directement The Therapy of Desire.
  • Martha C. Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste ?, traduction française, Flammarion, 2012 (original Creating Capabilities, 2011). Pour l'approche par les capabilités.
  • Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 1981 ; rééditions Études augustiniennes, plusieurs éditions. Œuvre française parallèle fondatrice.
  • Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard (Folio Essais), 1995. Œuvre française classique complémentaire.
  • A.A. Long, Hellenistic Philosophy : Stoics, Epicureans, Sceptics, Duckworth, 1974 ; 2ᵉ édition 1986 ; rééditions. Étude historique anglo-saxonne classique de référence.
  • A.A. Long et David Sedley, Les Philosophes hellénistiques, traduction française, GF Flammarion, 3 volumes, 2001 (original The Hellenistic Philosophers, Cambridge University Press, 1987). Anthologie commentée monumentale de référence.
  • Carlos Lévy, Cicéron et les éthiques hellénistiques, Vrin, 1992. Étude française importante.
  • Pierre-Marie Morel, Épicure. La nature et la raison, Vrin, 2009. Étude française contemporaine sur l'épicurisme.
  • Thomas Bénatouïl et Mauro Bonazzi (éd.), Theoria, Praxis and the Contemplative Life after Plato and Aristotle, Brill, 2012. Pour le contexte historique-philosophique.
  • John Sellars, Stoicism, Acumen, 2006. Introduction anglo-saxonne contemporaine au stoïcisme.
  • Pierre Manent, La Cité de l'homme, Fayard, 1994. Pour la mise en perspective française des éthiques anciennes.
  • Sandra Laugier (éd.), Éthique, littérature, vie humaine, PUF, 2006. Pour la réception française de Nussbaum.

Sources

  • « Martha Nussbaum », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
  • « The Therapy of Desire », Wikipédia (version anglaise), consulté le 06/06/2026.
  • Notice « Martha Nussbaum » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (en cours de rédaction selon les volumes), plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
  • Notice « Hellenistic Philosophy » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Dirk Baltzly et al., plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
  • Site institutionnel de Martha C. Nussbaum à l'Université de Chicago, law.uchicago.edu/faculty/nussbaum, consulté le 06/06/2026.

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```yaml oeuvre: slug: the-therapy-of-desire titreoriginal: "The Therapy of Desire: Theory and Practice in Hellenistic Ethics" titrefrancais: "La Thérapie du désir : théorie et pratique de l'éthique hellénistique" langueoriginale: anglais typeoeuvre: traite datepublication: 1994 datepublicationaffichage: "1994 (Princeton, chez Princeton University Press ; issue des Martin Classical Lectures données par Nussbaum à l'Oberlin College en 1986, considérablement développées et révisées pour la publication)" dateredaction: "1986-1993" posthume: false nombrechapitres: 12 niveaudifficulte: 4 auteurslug: nussbaum descriptioncourte: | Œuvre majeure de Martha Nussbaum sur les éthiques hellénistiques (épicurisme, scepticisme, stoïcisme), publiée à Princeton chez Princeton University Press en 1994. Nussbaum a alors 47 ans et est professeur à Brown University (elle rejoindra Chicago en 1995). L'ouvrage est issu des Martin Classical Lectures données à l'Oberlin College en 1986, développées sur sept ans. Œuvre fondatrice du renouveau anglo-saxon des études hellénistiques. Articule la thèse historique de la philosophie hellénistique comme thérapie de l'âme sur le modèle médical, le diagnostic méthodologique de la tension entre efficacité thérapeutique et respect de la rationalité autonome, la position interprétative de la supériorité relative du modèle stoïcien tardif (Sénèque, Épictète, Marc Aurèle), la conception cognitiviste des émotions héritée des stoïciens (que Nussbaum systématisera dans Upheavals of Thought, 2001), et la position programmatique contemporaine sur la pertinence du modèle thérapeutique pour la philosophie morale moderne. Prolongement direct de The Fragility of Goodness (1986) qui avait couvert les tragiques grecs, Platon et Aristote. Filiation explicite avec Pierre Hadot et convergence avec les dernières œuvres de Foucault sur le souci de soi. metatitle: "The Therapy of Desire (Nussbaum, 1994) - Philotopie" metadescription: | The Therapy of Desire de Martha Nussbaum (1994) : philosophie hellénistique comme thérapie de l'âme, épicurisme, scepticisme, stoïcisme, émotions comme jugements cognitifs. statut: publie philosophes_associes:

  • slug: nussbaum

role: auteur description: | Nussbaum rédige cette œuvre entre 1986 et 1993, principalement à Brown University où elle enseigne depuis 1984. Elle a 47 ans à la publication en 1994. L'œuvre prolonge directement The Fragility of Goodness (1986) qui avait couvert les tragiques grecs, Platon et Aristote. Elle prépare en arrière-plan l'œuvre majeure sur les émotions Upheavals of Thought (2001) et l'approche par les capabilités systématisée dans Creating Capabilities (2011). Elle rejoindra l'Université de Chicago en 1995 sur la chaire Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics qu'elle occupe toujours en 2026.

  • slug: aristote

role: interlocuteur description: | Aristote n'est pas un philosophe hellénistique stricto sensu (il meurt en 322 av. J.-C., l'année avant la mort d'Alexandre qui marque conventionnellement le début de l'époque hellénistique), mais il a posé plusieurs principes méthodologiques (dialectique des opinions, attention aux phénomènes, conception pratique de l'éthique, théorie des émotions comme jugements cognitifs) qui seront repris et développés par les écoles hellénistiques. Les chapitres 2 et 3 du livre lui sont consacrés comme préliminaires.

  • slug: socrate

role: interlocuteur description: | Socrate, par son refus de la manipulation rhétorique et son insistance sur l'examen rationnel des opinions, est le modèle de la rationalité critique que Nussbaum oppose aux dérives manipulatrices possibles de certaines thérapies hellénistiques. La référence socratique est l'un des critères de validité d'un argument thérapeutique légitime.

  • slug: epicure

role: interlocuteur description: | Épicure et l'épicurisme sont l'objet des chapitres 4 à 7 du livre. Nussbaum analyse la thérapie épicurienne comme chirurgie de l'âme : l'épicurien doit extirper radicalement les croyances fausses qui causent la souffrance (sur la mort, les dieux, la richesse). Position de Nussbaum : la thérapie épicurienne est puissante mais elle penche parfois du côté de la persuasion émotionnelle au détriment de la rationalité autonome, particulièrement dans le contexte de la communauté philosophique fermée du Jardin.

  • slug: lucrece

role: interlocuteur description: | Lucrèce, poète épicurien latin du Iᵉʳ siècle av. J.-C., est l'objet d'une analyse approfondie. Les chapitres 5 et 6 sont consacrés à sa critique de la passion amoureuse (livre IV du De rerum natura) et à sa critique de la peur de la mort (livre III, célèbre argument symétrique). Nussbaum considère Lucrèce comme l'un des plus grands philosophes thérapeutiques de l'Antiquité, dont la forme poétique amplifie l'efficacité de l'argument philosophique.

  • slug: seneque

role: interlocuteur description: | Sénèque est l'objet du chapitre 10 du livre, consacré à son De ira (De la colère, vers 41 ap. J.-C.). Nussbaum y voit l'une des œuvres thérapeutiques les plus achevées de l'Antiquité, qui combine arguments philosophiques rigoureux et exhortations émotionnelles dans une stratégie thérapeutique progressive. Sénèque est l'une des figures majeures du stoïcisme tardif que Nussbaum considère comme le modèle thérapeutique le plus sophistiqué.

  • slug: epictete

role: interlocuteur description: | Épictète, ancien esclave devenu maître stoïcien à Rome puis à Nicopolis, est l'une des figures majeures du stoïcisme tardif analysées par Nussbaum. Ses Entretiens (rapportés par son élève Arrien) développent une thérapie stoïcienne axée sur la distinction entre ce qui dépend de nous (nos jugements, nos désirs) et ce qui ne dépend pas de nous (les événements extérieurs). Cette distinction est l'un des outils thérapeutiques stoïciens les plus puissants selon Nussbaum.

  • slug: marc-aurele

role: interlocuteur description: | Marc Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien, est l'auteur des Méditations (rédigées vers 170-180 ap. J.-C., publiées posthumes), texte d'exercices spirituels stoïciens à usage personnel. Nussbaum y voit l'un des sommets de la philosophie thérapeutique antique : la philosophie comme pratique quotidienne d'auto-examen et de réforme de soi par la rationalité stoïcienne.

  • slug: foucault

role: heritier description: | Foucault développe parallèlement à Nussbaum et indépendamment d'elle une lecture des éthiques anciennes comme techniques de soi dans L'Usage des plaisirs (1984), Le Souci de soi (1984), et les cours au Collège de France publiés posthumes (L'Herméneutique du sujet, 2001). La convergence Foucault-Nussbaum sur la philosophie ancienne comme thérapie est l'un des phénomènes intellectuels majeurs des années 1980-1990, même si les deux philosophes n'ont pas dialogué directement (Foucault est mort en 1984, dix ans avant la publication du Therapy of Desire). Arnold Davidson, élève de Foucault à Berkeley puis collègue de Nussbaum à Chicago, est l'un des principaux artisans du dialogue posthume entre les deux pensées.

  • slug: macintyre

role: heritier description: | Alasdair MacIntyre, dans After Virtue (1981) et plusieurs œuvres ultérieures, prolonge le renouveau néo-aristotélicien dont Nussbaum est l'une des figures majeures. Les deux philosophes partagent une critique de l'éthique moderne kantienne et utilitariste au nom d'une éthique antique de la vertu et de la pratique. Mais MacIntyre est plus radicalement néo-aristotélicien et plus communautarien que Nussbaum, qui reste plus libérale et plus universaliste.

  • slug: bernard-williams

role: heritier description: | Bernard Williams, avec Moral Luck (1981) et Shame and Necessity (1993), partage avec Nussbaum une attention à la fragilité humaine, à la complexité des situations concrètes, à l'importance des émotions et des engagements personnels. La filiation Williams-Nussbaum est l'une des plus fécondes du renouveau néo-aristotélicien anglo-saxon. Les deux philosophes diffèrent cependant sur plusieurs points : Williams est plus post-aristotélicien que néo-aristotélicien, plus tragique, plus pluraliste sur les valeurs ; Nussbaum reste plus optimiste sur la possibilité d'une éthique rationnelle universaliste.

  • slug: foot

role: heritier description: | Philippa Foot, l'une des principales artisanes du renouveau de l'éthique des vertus anglo-saxonne avec Anscombe, partage avec Nussbaum une éthique néo-aristotélicienne attentive à la nature humaine et à l'épanouissement (eudaimonia). Les deux philosophes diffèrent sur le statut épistémologique de l'éthique (Foot plus naturaliste, Nussbaum plus dialectique-narrative), mais elles convergent sur l'orientation néo-aristotélicienne générale. courants_associes:

  • slug: ethique-des-vertus

type_lien: oeuvre-importante description: | The Therapy of Desire est l'une des œuvres majeures du renouveau de l'éthique des vertus anglo-saxonne et de son extension à la période hellénistique. Le renouveau néo-aristotélicien avait été inauguré par Elizabeth Anscombe (Modern Moral Philosophy, 1958), prolongé par Philippa Foot (Virtues and Vices, 1978), Alasdair MacIntyre (After Virtue, 1981), Bernard Williams (Moral Luck, 1981) et Nussbaum elle-même dans The Fragility of Goodness (1986). The Therapy of Desire étend ce renouveau à l'hellénisme (épicurisme, scepticisme, stoïcisme), en montrant que ces éthiques partagent avec Aristote une conception pratique de l'éthique comme orientation vers l'épanouissement humain, dans des cadres conceptuels différents. La filiation avec Pierre Hadot (Exercices spirituels et philosophie antique, 1981) est explicite et reconnue par Nussbaum elle-même. ```