Féminisme philosophique

fin du XVIIe siècle, avec Poulain de la Barre - courant toujours actif Europe et Amériques 8 min de lecture

Champ philosophique qui prend pour objet la hiérarchie entre les sexes, ses fondements supposés et les catégories sur lesquelles elle repose. Traversé de désaccords profonds, il a transformé l'épistémologie, la philosophie morale et politique et la lecture du canon.

Les premiers textes

Avant que le mot féminisme n'existe, plusieurs auteurs ont soutenu que l'inégalité entre les sexes n'a pas de fondement dans la nature. En 1673, François Poulain de la Barre publie De l'égalité des deux sexes, où il applique aux rapports entre hommes et femmes la méthode du doute cartésien : il traite l'infériorité supposée des femmes comme un préjugé reçu sans examen, et conclut que rien dans l'esprit ne diffère selon le sexe. L'argument est remarquable par sa date et par sa forme : il ne plaide pas, il démontre.

À la fin du XVIIIe siècle, deux textes marquent l'entrée de la question dans le vocabulaire politique de la Révolution et des Lumières : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges, en 1791, et la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft, en 1792. Toutes deux prennent appui sur l'universalisme qui venait d'être proclamé pour en relever la restriction : si les droits appartiennent à l'homme en tant qu'être raisonnable, l'exclusion des femmes est une contradiction, non une exception.

Au XIXe siècle, John Stuart Mill publie De l'assujettissement des femmes, en 1869, texte élaboré dans le dialogue intellectuel avec Harriet Taylor Mill. L'argument y est à la fois libéral et empirique : on ne peut rien conclure des facultés des femmes tant qu'elles n'ont pas eu les mêmes occasions de les exercer, et l'inégalité juridique corrompt jusqu'aux sentiments des dominants.

Le tournant de 1949

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, paru en 1949, change la nature du problème. Beauvoir ne demande plus seulement l'égalité des droits : elle décrit la fabrication d'une condition. La formule qui ouvre le second volume, on ne naît pas femme, on le devient, énonce une thèse philosophique précise : ce qu'une femme est ne se déduit pas de ce qu'elle est biologiquement, mais de ce qu'une société a fait de ce donné, et de la manière dont elle est constituée en autre par un regard qui se pose comme le point de vue par défaut.

Le livre mobilise l'existentialisme, mais aussi la biologie, l'histoire, la psychanalyse et la littérature, et c'est cette circulation entre les registres qui a fait école. La distinction qui structurera les décennies suivantes, celle du sexe et du genre, n'est pas chez Beauvoir sous cette forme, mais tout l'y prépare.

Les grandes orientations contemporaines

À partir des années 1970, le champ se diversifie à un point qui interdit tout résumé unifié. On peut en distinguer quelques orientations, en gardant en tête qu'elles se recoupent et se critiquent.

En France, un féminisme matérialiste analyse la différence des sexes comme le produit d'un rapport social d'exploitation, et non comme son prétexte. Christine Delphy place le travail domestique au centre de l'analyse, Colette Guillaumin décrit un rapport d'appropriation, Monique Wittig soutient que les catégories mêmes d'homme et de femme sont des produits d'un régime politique et doivent être défaites comme telles. Le parti est nettement constructiviste.

Un autre courant français, souvent dit différentialiste, travaille au contraire à faire place à une spécificité féminine que la tradition aurait tue. Luce Irigaray analyse le discours philosophique comme bâti sur un seul sexe, Hélène Cixous explore une écriture qui ne se plie pas aux normes établies, Julia Kristeva travaille le rapport du langage au corps maternel. L'opposition avec le courant précédent est réelle et a été vive.

Dans le monde anglophone, un féminisme de facture analytique s'est développé sur un terrain différent. Martha Nussbaum articule le féminisme à une théorie universaliste de la justice par les capabilités, et défend l'idée que la critique des traditions ne relève pas d'un impérialisme culturel. Sally Haslanger applique les outils de la métaphysique analytique aux catégories sociales et demande ce que sont le genre et la race si ce sont des constructions. Miranda Fricker formule la notion d'injustice épistémique pour nommer le tort fait à quelqu'un en tant que porteur de connaissance, lorsque son témoignage est systématiquement moins crédité.

L'éthique du care constitue une orientation à part. À partir des travaux de Carol Gilligan, en 1982, sur les voix différentes que prennent les raisonnements moraux, puis de ceux de Joan Tronto, ce courant soutient que la philosophie morale a construit ses concepts à partir d'un agent autonome, adulte et sans attaches, et qu'elle a de ce fait rendu invisibles le soin, la dépendance et l'asymétrie, c'est-à-dire la plus grande part de l'expérience morale ordinaire.

L'épistémologie du point de vue situé, développée par Nancy Hartsock, Sandra Harding et Patricia Hill Collins, soutient que la position sociale d'un sujet conditionne ce qu'il peut connaître, et que les positions dominées peuvent offrir sur un rapport social une vue que la position dominante n'a pas. Donna Haraway en propose une version nuancée, qui refuse à la fois l'objectivité de surplomb et le relativisme.

Avec Trouble dans le genre, en 1990, Judith Butler déplace encore le terrain : le genre n'est pas l'expression culturelle d'un sexe préalable, il est l'effet d'une répétition de normes, et la catégorie de sexe est elle-même traversée par cette normativité. La notion de performativité, empruntée à la philosophie du langage, en est l'instrument.

Enfin l'intersectionnalité, dont Kimberlé Crenshaw formule le concept juridique en 1989 après des travaux de bell hooks et d'Angela Davis, soutient que les rapports de sexe, de classe et de race ne s'additionnent pas mais se composent, de sorte qu'une analyse menée sur un seul axe manque la situation des personnes placées à leur croisement. Les féminismes postcoloniaux, avec Chandra Talpade Mohanty ou Gayatri Chakravorty Spivak, prolongent cette critique en interrogeant la position de celle qui parle au nom des autres.

Un effet sur l'histoire de la philosophie

Un apport souvent sous-estimé concerne la lecture des textes classiques. Des travaux comme ceux de Genevieve Lloyd sur la figure de l'homme de raison ont montré que la raison philosophique s'est fréquemment définie en s'opposant à des qualités attribuées au féminin, le corps, l'affect, le particulier. Cette lecture ne consiste pas à juger les auteurs du passé selon nos normes : elle demande ce qu'une conception de la raison doit à ce qu'elle exclut, question qui relève pleinement de l'histoire de la philosophie.

Ce travail a aussi conduit à relire ou à exhumer des autrices que le canon avait omises, de Christine de Pizan à Anne Conway, et à poser la question de la formation des canons comme un problème philosophique et non seulement documentaire.

Controverses

Les désaccords internes sont nombreux et, pour la plupart, non réglés.

Le plus ancien oppose constructivisme et reconnaissance d'une spécificité. Si tout, dans ce qu'on appelle femme, est construit, que reste-t-il à émanciper, et au nom de qui parle-t-on ? Si quelque chose demeure en propre, comment éviter de reconduire les assignations que l'on combat ? Les deux positions s'adressent mutuellement ce reproche depuis cinquante ans.

Un deuxième débat porte sur l'universalisme. L'approche par les capabilités revendique des normes transculturelles permettant de critiquer une pratique où qu'elle se trouve ; les critiques postcoloniales y voient le risque de prendre une expérience particulière pour la mesure de toutes. Nussbaum a par ailleurs adressé à Butler une critique très commentée, lui reprochant de substituer à l'action politique une subversion purement symbolique, à quoi il a été répondu que modifier les catégories est une action politique.

Un troisième porte sur l'extension du sujet du féminisme : la question de savoir qui la catégorie de femme inclut, et selon quel critère, est aujourd'hui l'une des plus discutées du champ, et les positions en présence s'appuient sur des analyses philosophiques différentes de ce qu'est le genre. Il faut aussi mentionner les désaccords, anciens et toujours vifs, sur la prostitution, la pornographie et la maternité, où des arguments féministes se rencontrent dans les deux camps.

Un quatrième, enfin, est méta-philosophique : y a-t-il un féminisme philosophique, ou des travaux philosophiques portant sur des questions féministes ? La réponse engage ce que l'on tient pour un courant : une communauté de thèses, qui manque ici, ou une communauté de problèmes, qui est bien réelle.

Ce que le champ a établi

Quelles que soient les divergences, quelques acquis font l'objet d'un large accord. Que la hiérarchie entre les sexes réclame une explication et ne peut pas être traitée comme un donné naturel. Que les catégories de la philosophie ont une histoire, et que cette histoire comporte des exclusions qui ont laissé des traces conceptuelles. Que l'autonomie, la dépendance et le soin doivent être pensés ensemble. Et que la question de savoir qui est reconnu comme sujet de connaissance appartient de plein droit à l'épistémologie. Ces résultats circulent aujourd'hui bien au-delà du féminisme, ce qui est la meilleure mesure de son apport.

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