Martha Craven Nussbaum

6 mai 1947 - vivante en 2026 américaine 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe américaine néo-aristotélicienne, Martha Nussbaum est la grande théoricienne contemporaine de l'approche par les capabilités, des émotions comme jugements évaluatifs et d'un féminisme universaliste matérialiste.

Biographie

Martha Craven naît le 6 mai 1947 à New York. Son père George Craven est avocat à Philadelphie ; sa mère Betty Warren est femme au foyer. Le milieu familial est aisé, conservateur et marqué par un certain racisme social que Martha rejettera précocement - dimension biographique qu'elle évoquera plus tard comme source d'une vigilance morale précoce.

Elle fait ses études secondaires à la Baldwin School, école privée pour filles de Bryn Mawr (Pennsylvanie). Elle entre à l'université de New York (NYU) où elle obtient son baccalauréat en lettres classiques en 1969. La même année, elle épouse Alan Nussbaum, dont elle prendra le nom et avec qui elle aura une fille, Rachel (née en 1972). Ils divorceront en 1987.

Elle poursuit ses études à Harvard où elle obtient son master (1971) puis son doctorat en philologie classique (1975), sous la direction de G. E. L. Owen - grand spécialiste d'Aristote. Sa thèse porte sur le De Motu Animalium d'Aristote. Cette formation philologique exigeante lui donnera une connaissance exceptionnelle des textes grecs et latins, qui restera l'une de ses marques de fabrique.

Elle commence sa carrière à Harvard (1975-1983) puis à Brown University (1984-1995). En 1995, elle rejoint l'université de Chicago où elle est nommée Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics. Cette double affiliation (Faculté de droit et Faculté de philosophie) reflète sa pratique interdisciplinaire : Nussbaum n'est pas seulement philosophe, elle intervient régulièrement sur le droit, l'éducation, les politiques publiques, la condition féminine.

Sa première grande œuvre, The Fragility of Goodness : Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy (La Fragilité du bien, 1986), est saluée comme un événement intellectuel. Elle y montre que la tragédie grecque (Sophocle, Euripide) et la philosophie morale (Platon, Aristote) traitent ensemble du problème de la vulnérabilité de l'existence éthique à la chance et au malheur. Le livre établit immédiatement Nussbaum comme une figure majeure.

Dans les années 1990 et 2000, son œuvre se diversifie considérablement : Love's Knowledge (1990) explore les rapports entre philosophie et littérature ; The Therapy of Desire (1994) reprend l'éthique hellénistique ; Cultivating Humanity (1997) défend les humanités classiques contre les attaques utilitaristes ; Sex and Social Justice (1999) intervient dans les débats féministes ; Upheavals of Thought (2001) propose une vaste théorie des émotions ; Hiding from Humanity (2004) sur la honte et le dégoût dans le droit ; Frontiers of Justice (2006) étend la théorie de la justice aux handicapés, animaux, peuples étrangers.

Sa collaboration avec l'économiste Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, est l'un des éléments déterminants de sa trajectoire. Ensemble, ils développent l'approche par les capabilités (capabilities approach), théorie de la justice et du développement qui marque profondément les politiques publiques internationales (PNUD, organisations de développement).

Au XXIᵉ siècle, Nussbaum continue de publier à un rythme soutenu : Political Emotions (2013), Anger and Forgiveness (2016), The Cosmopolitan Tradition (2019), Citadels of Pride (2021), Justice for Animals (2023). Cette productivité exceptionnelle fait d'elle l'une des philosophes les plus influentes au monde.

Elle a reçu de très nombreuses distinctions : Kyoto Prize (2016), Berggruen Prize (2018, doté d'un million de dollars), Holberg Prize (2021), Balzan Prize (2022). Elle est membre de l'American Academy of Arts and Sciences (1988), de l'American Philosophical Society (1996), de l'Académie britannique (Fellow correspondant, 2008).

En 2026, à soixante-dix-neuf ans, elle continue d'enseigner à Chicago et de publier. Sa fille Rachel, devenue historienne universitaire, est morte prématurément d'une infection en 2019, deuil qu'elle a évoqué dans certaines interventions publiques.

Pensée principale

Une philosophie ancrée dans Aristote

Martha Nussbaum est, à un degré rare dans la philosophie contemporaine, une aristotélicienne authentique. Elle ne se contente pas de citer Aristote comme une référence parmi d'autres : elle lit, traduit, commente les textes en grec et fait travailler Aristote dans les débats les plus actuels. De Motu Animalium (sa thèse), l'Éthique à Nicomaque, la Politique, la Rhétorique sont des sources permanentes de sa réflexion. Cet ancrage philologique lui donne une autorité spécifique dans les débats contemporains : quand elle invoque Aristote, ce n'est jamais une rhétorique vague mais un argument textuel précis.

L'aristotélisme de Nussbaum n'est pas un retour conservateur à un auteur ancien. Elle relit Aristote pour en tirer des ressources contemporaines : sa conception de l'éthique comme attention aux particuliers et aux émotions, sa théorie de la phronesis (sagesse pratique), sa pensée du bonheur (eudaimonia) comme épanouissement effectif. Elle écarte en revanche ce qu'elle juge inacceptable chez Aristote : son sexisme, sa défense de l'esclavage, son élitisme.

La fragilité du bien

L'œuvre fondatrice de Nussbaum est La Fragilité du bien (1986). Sa thèse centrale est puissante : contre une tradition philosophique qui voudrait que la vertu vraie soit invulnérable (vertu stoïcienne ou kantienne, garantie par la seule droiture intérieure), Aristote et les tragiques grecs ont raison de soutenir que l'éthique humaine est vulnérable à la chance (tyché).

Le bonheur authentique suppose des biens qui ne dépendent pas entièrement de nous : la santé, l'amitié, l'amour, la beauté du monde, la chance des circonstances. Une vie réussie peut être brisée par un accident, par la perte d'un être cher, par un revers de fortune politique. Cette vulnérabilité n'est pas un défaut de la condition humaine à dépasser : elle est constitutive de notre humanité.

Cette thèse a des conséquences philosophiques importantes. Elle réhabilite la littérature et la tragédie comme sources de connaissance morale : les tragiques grecs (Sophocle, Euripide) ne sont pas des artistes inférieurs aux philosophes, ils explorent des dimensions de l'expérience éthique que le discours conceptuel ne peut pas atteindre. Elle critique le rationalisme moral qui prétend faire de la vertu une affaire de pure rationalité intérieure (Platon par moments, les stoïciens, Kant).

L'approche par les capabilités

Le concept le plus connu de Nussbaum est l'approche par les capabilités (capabilities approach), développée en collaboration avec Amartya Sen depuis les années 1980. La question initiale est celle de la métrique de la justice sociale : comment évaluer si une société est juste ? Le PIB par habitant est insuffisant (il ignore la distribution et de nombreux biens non monétaires). Les théories rawlsiennes des biens premiers (ressources distribuables) sont insuffisantes aussi (elles ignorent les différences de besoin et d'efficacité de conversion des ressources).

Sen et Nussbaum proposent de raisonner non plus en termes de ressources mais de capabilités : ce que les personnes peuvent réellement faire et être dans une société donnée. Une capabilité est une combinaison de :

  • l'existence d'une ressource (un livre)
  • la liberté formelle d'en disposer (le droit de lire)
  • la capacité effective d'en faire usage (savoir lire)

Là où Sen reste prudent et refuse de fixer une liste de capabilités fondamentales, Nussbaum propose une liste de dix capabilités centrales humaines, fondée sur une conception aristotélicienne du fonctionnement humain :

  1. La vie (pouvoir vivre une vie d'une durée normale).
  2. La santé corporelle (alimentation, abri, santé reproductive).
  3. L'intégrité corporelle (mobilité, sécurité, choix sexuel et reproductif).
  4. Les sens, l'imagination et la pensée (éducation, expression).
  5. Les émotions (pouvoir éprouver attachements et émotions sans peur).
  6. La raison pratique (former une conception du bien, planifier sa vie).
  7. L'affiliation (relations sociales, dignité, non-discrimination).
  8. Les autres espèces (pouvoir vivre en relation avec animaux, plantes, nature).
  9. Le jeu (rire, jouer, profiter d'activités récréatives).
  10. Le contrôle sur son environnement (politique et matériel).

Une société juste est celle qui garantit à tous ses membres un seuil minimal de chacune de ces dix capabilités. Cette liste, exposée dans Women and Human Development (2000), est l'apport le plus original de Nussbaum à la théorie de la justice contemporaine. Elle est controversée (Sen lui-même refuse de l'endosser) mais offre une base concrète pour les politiques publiques.

Les émotions et la rationalité

Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (2001) est l'autre grande synthèse de Nussbaum. Plus de 700 pages pour défendre une thèse : les émotions sont des jugements évaluatifs, et non des impulsions irrationnelles à dominer par la raison.

Contre une tradition qui oppose émotion et raison (les stoïciens, Spinoza, une partie de Kant), Nussbaum soutient que les émotions ont un contenu cognitif. Avoir peur, c'est juger qu'un mal grave nous menace ; aimer, c'est juger qu'une certaine personne a une importance particulière pour notre épanouissement ; éprouver de la honte, c'est juger qu'on a manqué à une norme à laquelle on tient.

Cette analyse cognitive des émotions a des conséquences morales importantes. Les émotions sont éduquables : on peut apprendre à éprouver les bonnes émotions dans les bonnes circonstances. La littérature, l'art, l'éducation sentimentale jouent ici un rôle décisif. Une éducation morale réussie n'est pas seulement intellectuelle, elle est aussi affective.

Le féminisme

Nussbaum est l'une des grandes voix féministes contemporaines. Son approche se distingue à la fois du féminisme libéral classique (qu'elle juge insuffisamment attentif aux conditions matérielles des femmes du Sud) et du féminisme post-moderne qu'elle critique sévèrement (cf. sa célèbre attaque contre Judith Butler dans « The Professor of Parody », 1999).

Son féminisme est universaliste et matérialiste : les capabilités fondamentales sont les mêmes pour toutes les femmes du monde ; les différences culturelles ne peuvent pas justifier la privation de ces capabilités. Sex and Social Justice (1999) et Women and Human Development (2000) défendent cette position avec rigueur, contre les relativismes culturalistes mais aussi contre les paternalismes occidentaux.

Les émotions politiques et la cosmopolitisme

Dans ses derniers livres, Nussbaum s'intéresse aux émotions politiques comme cément de la démocratie. Political Emotions : Why Love Matters for Justice (2013) soutient qu'une démocratie libérale stable a besoin de cultiver activement des émotions politiques (amour de la patrie, indignation morale, compassion) tout en évitant les émotions corrosives (peur, haine, dégoût). Anger and Forgiveness (2016) critique la colère comme émotion fondamentalement défaillante moralement.

The Cosmopolitan Tradition (2019) défend une éthique cosmopolite qui prend au sérieux l'humanité tout entière comme communauté morale, héritage de la tradition stoïcienne qu'elle réinterprète.

La justice pour les animaux et le monde

Dans Frontiers of Justice (2006) puis Justice for Animals (2023), Nussbaum étend l'approche par les capabilités aux animaux : les animaux non humains ont eux aussi des capabilités fondamentales (vivre selon leur nature spécifique, échapper à la souffrance, exercer leurs facultés caractéristiques), que la justice doit prendre en compte. Cette extension est l'une des contributions les plus originales à l'éthique animale contemporaine.

Œuvres majeures

The Fragility of Goodness (La Fragilité du bien, 1986)

Œuvre fondatrice. Sur la vulnérabilité éthique à la chance, lue à travers Aristote et les tragiques grecs (Sophocle, Euripide). Plus de 500 pages, lecture exigeante mais essentielle. Traduction française : La Fragilité du bien, trad. G. Colonna d'Istria et R. Frapet, L'Éclat, 2016.

Love's Knowledge : Essays on Philosophy and Literature (1990)

Recueil d'essais sur les rapports entre littérature et philosophie morale. Sur Henry James, Proust, Beckett. Défend l'idée que la littérature est une source authentique de connaissance morale, à l'égal du discours conceptuel.

The Therapy of Desire : Theory and Practice in Hellenistic Ethics (1994)

Sur les écoles philosophiques hellénistiques (épicurisme, stoïcisme, scepticisme) conçues comme thérapeutiques du désir. Texte de référence pour la redécouverte contemporaine de l'éthique hellénistique.

Cultivating Humanity : A Classical Defense of Reform in Liberal Education (1997)

Défense des humanités classiques et de l'éducation libérale contre les attaques utilitaristes. Plaidoyer pour la formation d'une citoyenneté cosmopolite cultivée.

Sex and Social Justice (1999)

Essais féministes sur le sexe, la sexualité, le mariage, la prostitution, le sexisme dans les religions. Contient la célèbre critique de Judith Butler (« The Professor of Parody »).

Women and Human Development : The Capabilities Approach (2000)

Exposé systématique de l'approche par les capabilités appliquée à la condition féminine, notamment dans les pays du Sud. Contient la liste des dix capabilités centrales humaines.

Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (2001)

Vaste théorie des émotions comme jugements évaluatifs. Plus de 700 pages mobilisant Aristote, les stoïciens, Spinoza, Marcel Proust. Traduction française : L'Intelligence des émotions, trad. C. Vaucher-Tarrière, Climats, 2017.

Frontiers of Justice : Disability, Nationality, Species Membership (2006)

Extension de la théorie de la justice à trois cas exclus de la tradition rawlsienne : les personnes handicapées, les peuples étrangers, les animaux. Application systématique de l'approche par les capabilités.

Creating Capabilities : The Human Development Approach (2011)

Présentation accessible de l'approche par les capabilités, destinée aux étudiants et au grand public.

Political Emotions (2013), Anger and Forgiveness (2016), The Cosmopolitan Tradition (2019), Justice for Animals (2023)

Cycle tardif sur les émotions politiques, la critique de la colère, le cosmopolitisme et l'éthique animale.

Postérité et influence

L'approche par les capabilités dans les politiques publiques

L'apport le plus visible de Nussbaum (et de Sen) est l'adoption de l'approche par les capabilités dans les politiques internationales de développement. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) construit son Indice de développement humain (IDH) à partir des concepts de Sen et Nussbaum. Cette transformation des indicateurs de développement, partie d'une réflexion philosophique abstraite, a des effets pratiques considérables sur les politiques de développement dans le monde.

L'influence sur la philosophie morale

Nussbaum a profondément renouvelé la philosophie morale contemporaine en réhabilitant l'aristotélisme, en intégrant les émotions à la rationalité pratique, en revalorisant la littérature comme source de connaissance morale. Cette approche dialogue avec l'éthique de la vertu (Anscombe, MacIntyre), mais s'en distingue par son universalisme et son féminisme.

La théorie féministe

Son féminisme universaliste et matérialiste a structuré une partie importante du débat féministe contemporain. Son intervention sur les femmes du Sud et la condition féminine en Inde (où elle a longuement travaillé) a été particulièrement influente. Sa critique de Judith Butler (« The Professor of Parody », New Republic, 1999) a polarisé le champ : féminisme matérialiste vs féminisme déconstructionniste.

L'éthique animale

Frontiers of Justice (2006) puis Justice for Animals (2023) ont positionné Nussbaum comme l'une des principales théoriciennes de l'éthique animale contemporaine, en alternative ou complément des positions utilitaristes de Peter Singer.

Le rayonnement international

Nussbaum est probablement, avec Habermas, la philosophe vivante la plus connue dans le monde. Ses livres sont traduits dans plus de quarante langues. Elle reçoit le Kyoto Prize (2016), le Berggruen Prize (2018, doté d'un million de dollars), le Holberg Prize (2021), le Balzan Prize (2022). Cette accumulation de prix internationaux majeurs est exceptionnelle pour une philosophe.

Le débat avec Rawls

Nussbaum part de Rawls, dont elle se réclame, mais critique sa métrique des biens premiers (insuffisamment attentive aux différences de besoins et aux capacités de conversion). Sa proposition d'une métrique en termes de capabilités est l'une des principales alternatives au rawlsianisme à l'intérieur du libéralisme égalitaire.

Pour aller plus loin

  • Martha Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste ?, trad. S. Chavel, Climats, 2012. La meilleure entrée dans sa pensée : court, accessible, présentation de l'approche par les capabilités.
  • Martha Nussbaum, La Fragilité du bien, L'Éclat, 2016. L'œuvre fondatrice, exigeante mais essentielle pour comprendre la pensée tragique de l'éthique chez Nussbaum.
  • Martha Nussbaum, L'Intelligence des émotions, Climats, 2017. Pour entrer dans la théorie des émotions.
  • Martha Nussbaum, Les Émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIᵉ siècle ?, trad. S. Chavel, Climats, 2011. Pour le versant politique et éducatif.
  • Notice « Martha Nussbaum » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (notice « The Capability Approach »).
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