Naturphilosophie
Mouvement allemand né en 1797 autour de Schelling, qui conçoit la nature comme une activité productrice organisée en degrés, dont l'esprit humain est le terme. Il a réuni philosophes, poètes et savants avant d'être rejeté par la science expérimentale du milieu du XIXe siècle.
Le problème dont elle naît
Il faut partir de l'impasse que lui laisse l'idéalisme post-kantien. Kant avait établi que nous ne connaissons la nature qu'à travers les formes de notre sensibilité et de notre entendement, et il avait reconnu, dans la Critique de la faculté de juger, que les êtres vivants nous obligent à penser une finalité que la causalité mécanique ne rend pas. Mais il n'accordait à cette finalité qu'un statut régulateur : une façon dont nous devons juger, non une propriété des choses.
Fichte avait radicalisé le point de départ subjectif, au point de ne plus faire de la nature qu'un obstacle posé par le moi pour s'y exercer. C'est contre cette réduction que Schelling se détermine. Si la nature n'est qu'un matériau pour la liberté, on n'explique pas qu'elle produise des organismes, ni que la pensée y apparaisse. Il faut donc lui reconnaître une productivité propre, et admettre que l'esprit n'est pas devant elle mais en est le dernier terme.
La formule qui condense le programme se trouve dans les Idées pour une philosophie de la nature, en 1797 : la nature doit être l'esprit visible, l'esprit la nature invisible. Suivent De l'âme du monde en 1798 et le Premier projet d'un système de la philosophie de la nature en 1799.
Les thèses principales
Quatre idées en forment le noyau.
La nature est d'abord productivité avant d'être produit. Ce que nous rencontrons comme objets stables sont des arrêts provisoires d'une activité qui ne cesse pas. Schelling oppose la nature comme sujet, c'est-à-dire comme puissance de produire, à la nature comme ensemble de choses produites, et reproche à la physique de son temps de ne connaître que la seconde.
Cette productivité procède par polarité. Toute activité suppose une opposition de forces qui se limitent mutuellement, et l'on retrouve cette structure à tous les niveaux : attraction et répulsion dans la matière, pôles de l'aimant, électricité positive et négative, irritabilité et sensibilité dans le vivant. Les découvertes contemporaines sur le magnétisme et le galvanisme ont beaucoup compté dans cette généralisation, qui en retour a orienté des recherches.
La nature s'organise en degrés. Du minéral au vivant, puis du vivant à la conscience, Schelling décrit une série où chaque niveau reprend à un plus haut degré ce que le précédent esquissait. Il ne s'agit pas d'une évolution au sens où le XIXe siècle l'entendra, puisqu'il n'est pas question de descendance, mais d'une hiérarchie dynamique des formes d'organisation.
L'organisme, enfin, est le modèle et non l'exception. Là où la physique mécaniste traitait le vivant comme un cas compliqué de matière inerte, la Naturphilosophie fait l'inverse : elle prend l'auto-organisation pour le caractère fondamental de la nature et traite l'inerte comme un cas où cette activité s'est figée.
Un mouvement, pas une doctrine
La Naturphilosophie a été une entreprise collective qui a réuni des philosophes, des poètes et des savants. Goethe, dont les travaux de morphologie sur les plantes et les couleurs cherchaient les métamorphoses d'une forme unique, en a été l'inspirateur et le compagnon critique. Novalis et Friedrich Schlegel en ont tiré une poétique. Du côté scientifique, Johann Wilhelm Ritter a travaillé sur l'électricité et le galvanisme, Lorenz Oken sur la morphologie comparée, Carl Gustav Carus sur la psychologie et l'anatomie, Henrik Steffens sur la géologie. Le Danois Hans Christian Ørsted, qui a découvert en 1820 l'action d'un courant électrique sur l'aiguille aimantée, se réclamait de cette tradition et cherchait précisément l'unité des forces qu'elle postulait.
Il serait pourtant faux d'en faire une école unie. Hegel a consacré une philosophie de la nature à l'intérieur de son système, mais il a attaqué durement ce qu'il appelait le formalisme des naturphilosophes, c'est-à-dire l'habitude d'appliquer des schémas de polarité et de triades à n'importe quel contenu, en tenant la ressemblance pour une démonstration. La préface de la Phénoménologie de l'esprit vise cette facilité. Schelling lui-même a modifié plusieurs fois ses positions et s'est éloigné, dans sa dernière philosophie, des constructions de ses débuts.
Le déclin
Le mouvement s'effondre au milieu du XIXe siècle, et son nom devient en Allemagne un terme de réprobation chez les savants. La physiologie expérimentale se constitue explicitement contre lui : la génération de Hermann von Helmholtz tient la mesure et l'expérimentation contrôlée pour la seule voie et voit dans la spéculation sur les forces vitales l'ennemi à abattre. Les chimistes ont ironisé sur des analogies qui dispensaient de vérifier. Le reproche était en partie mérité : la méthode permettait d'engendrer des correspondances sans fin, dont rien ne départageait les bonnes des mauvaises.
Réévaluation
L'histoire des sciences a repris la question depuis la fin du XXe siècle, avec plus de nuance. On a montré que la Naturphilosophie avait fourni à plusieurs chercheurs des hypothèses heuristiques productives, en particulier l'idée d'une unité des forces physiques, qui a précédé de plusieurs décennies la formulation du principe de conservation de l'énergie. On a montré aussi qu'elle n'était pas seulement une poétique : elle discutait les résultats expérimentaux de son temps, même si elle prétendait les déduire.
Sur le plan philosophique, la relecture est venue d'un autre côté. Toute pensée qui cherche à décrire la nature comme un processus plutôt que comme un ensemble d'objets, et l'individu comme le résultat provisoire d'une individuation plutôt que comme une substance, retrouve des problèmes que Schelling avait posés. C'est pourquoi Bergson, et plus nettement encore Simondon avec sa théorie de l'individuation, ont été lus en regard de la Naturphilosophie, sans qu'il y ait de filiation directe. Les réflexions contemporaines sur l'écologie et sur le statut du vivant y reviennent également, en y cherchant une alternative au partage entre une nature objet et un sujet qui la connaît.
Les débats ouverts
Trois questions restent discutées.
La première est celle du statut de la démarche. Schelling construit-il la nature a priori, en déduisant ses degrés de principes, ou interprète-t-il les résultats de la science de son temps ? Les deux lectures trouvent des appuis dans les textes, et la réponse change tout : dans un cas la Naturphilosophie est une métaphysique spéculative, dans l'autre une philosophie des sciences.
La deuxième est celle de ses résultats. Faut-il créditer le mouvement d'avoir orienté des découvertes réelles, ou s'agit-il de coïncidences que l'histoire reconstruit après coup ? Les historiens des sciences restent partagés, et la réponse varie selon les cas examinés.
La troisième est celle du rapport de Hegel au mouvement. Est-il un naturphilosophe parmi d'autres, ou celui qui en a fait la critique décisive tout en gardant son ambition ? La question n'est pas de vocabulaire : elle décide de ce qu'il reste de pensable, après Kant, dans l'idée d'une philosophie de la nature.