Le néokantisme
Courant dominant de la philosophie universitaire allemande, des années 1870 aux années 1930, le néokantisme prône un retour à Kant centré sur la théorie de la connaissance et la philosophie de la culture. Il se déploie surtout à travers deux écoles rivales, celle de Marbourg et celle du Sud-Ouest.
Un mot d'ordre : « Retour à Kant »
Pour comprendre la naissance du néokantisme, il faut se rappeler le paysage intellectuel de l'Allemagne au milieu du XIXe siècle. La grande vague de l'idéalisme allemand, qui culmine avec Hegel, s'est essoufflée. Beaucoup lui reprochent ses constructions spéculatives jugées trop ambitieuses. Face à ce déclin, une autre tendance progresse, le matérialisme, nourri par les succès des sciences de la nature. C'est entre ces deux écueils, la métaphysique spéculative d'un côté et le matérialisme de l'autre, que va se glisser l'appel à revenir à Kant.
Ce mot d'ordre, « Retour à Kant » (Zurück zu Kant), est notamment associé à Otto Liebmann, dont l'ouvrage de 1865 conclut chacun de ses chapitres par cette formule. Mais Liebmann n'est pas seul : dès les années 1860, plusieurs penseurs préparent ce retour, parmi lesquels Kuno Fischer, le physiologiste Hermann von Helmholtz, Friedrich Albert Lange et Eduard Zeller. Tous voient dans la philosophie critique de Kant une troisième voie, capable de reconnaître la valeur des sciences sans céder au matérialisme et de préserver la dimension morale et rationnelle de l'homme sans retomber dans la spéculation.
On situe généralement la naissance du néokantisme proprement dit en 1871, avec la publication par Hermann Cohen d'un livre consacré à la théorie kantienne de l'expérience. À partir de là, le mouvement se structure et gagne les universités, au point de devenir, pendant plusieurs décennies, le courant dominant de la philosophie académique allemande.
Deux écoles rivales
Il n'existe pas un néokantisme, mais des néokantismes. Les historiens distinguent surtout deux grandes écoles, qui partagent un même point de départ kantien mais divergent nettement sur les accents et les priorités.
L'école de Marbourg
La première, l'école de Marbourg, est fondée par Hermann Cohen, qui enseigne dans cette université, puis continuée par Paul Natorp et Ernst Cassirer. Elle met l'accent sur la logique, les mathématiques et la théorie de la connaissance. Sa démarche caractéristique consiste à partir du « fait de la science », c'est-à-dire de l'existence même du savoir scientifique, pour en dégager les conditions qui le rendent possible et valide. Ce que Kant appelait la méthode transcendantale devient chez les Marbourgeois une recherche des principes qui fondent l'objectivité de la connaissance.
Un trait notable de cette école est le rejet de la chose en soi comprise comme une réalité indépendante donnée de l'extérieur. Pour Cohen, l'objet de la connaissance n'est pas reçu passivement, il est en quelque sorte produit par la pensée selon ses propres lois. Les Marbourgeois combattent aussi le psychologisme, cette tendance à réduire la validité de la pensée à de simples processus mentaux : pour eux, la vérité d'une connaissance ne dépend pas de la psychologie du sujet qui la pense. Cohen développe par ailleurs une éthique et une philosophie de la religion. Sa pensée nourrit aussi un courant de socialisme dit éthique. Natorp, de son côté, travaille la logique, la psychologie et l'interprétation de Platon.
L'école du Sud-Ouest
La seconde grande école est celle du Sud-Ouest, également appelée école de Bade ou de Heidelberg. Fondée par Wilhelm Windelband et systématiquement développée par Heinrich Rickert, avec des figures comme Emil Lask, elle oriente le néokantisme vers une philosophie des valeurs. Sa contribution la plus célèbre est une distinction entre deux grands types de sciences. Windelband oppose les sciences qui cherchent des lois générales, qu'il nomme nomothétiques, aux sciences qui s'attachent à l'individuel et au singulier, qu'il nomme idiographiques. Les premières correspondent aux sciences de la nature et les secondes à l'histoire.
Rickert prolonge cette réflexion en opposant deux familles de sciences : les sciences de la nature procèdent par généralisation, tandis que les sciences de la culture s'intéressent à des objets singuliers rapportés à des valeurs. Pour cette école, la question des valeurs devient centrale : connaître, juger et agir supposent toujours un rapport à des valeurs qui donnent sens et orientation. On mesure ici la différence avec Marbourg, plus tournée vers la logique de la science, alors que le Sud-Ouest insiste sur la culture, l'histoire et la validité des valeurs.
Les thèses centrales
Par-delà leurs divergences, les néokantiens partagent plusieurs convictions qui donnent au courant son unité. La première est la primauté de la théorie de la connaissance. Avant de bâtir un système du monde, il faut examiner ce que nous pouvons connaître et à quelles conditions : la philosophie commence par une réflexion sur le savoir et sur ses catégories.
La deuxième est une relecture de la révolution que Kant appelait copernicienne. Selon celle-ci, l'esprit ne se contente pas de recevoir le monde, il contribue à le mettre en forme. Les néokantiens reprennent cette idée que l'objet de connaissance dépend en partie des structures et des principes de la pensée. Ils réélaborent à cette occasion la notion d'a priori, ces conditions qui ne viennent pas de l'expérience mais la rendent possible, en la détachant souvent de l'idée de formes fixes pour la penser de manière plus souple.
La troisième conviction est un refus commun : celui de la chose en soi comprise comme un au-delà inconnaissable posé derrière les phénomènes. Beaucoup de néokantiens jugent cette notion encombrante et cherchent à s'en défaire, ce qui les conduit à réinterpréter la distinction kantienne entre phénomène et noumène et, plus largement, l'idéalisme transcendantal. Enfin, la plupart partagent l'ambition de construire, à partir de la connaissance, une véritable philosophie de la culture, embrassant la science, la morale, le droit, l'art et la religion.
Rayonnement et influence
Le néokantisme n'a pas été un courant marginal : il a occupé les chaires les plus prestigieuses et formé des générations d'étudiants. Son influence dépasse largement le cercle de ses membres déclarés. En sciences humaines, la réflexion de Windelband et de Rickert sur les valeurs et sur les sciences de la culture a profondément marqué le sociologue Max Weber, notamment dans sa méthode et dans sa manière de penser l'objectivité en histoire.
En philosophie, le mouvement a été un terreau décisif. La phénoménologie naissante s'est construite en partie dans le dialogue et la confrontation avec lui. Martin Heidegger, qui soutient en 1913 une thèse sous la direction de Rickert, en tire une part de sa formation avant de s'en éloigner. Du côté opposé, la tradition qui mènera au positivisme logique lui doit également beaucoup : Rudolf Carnap, formé dans ce climat intellectuel, en retiendra le souci de rigueur et l'attention à la science, tout en le transformant radicalement. Cassirer, enfin, élargit l'héritage de Marbourg en une ambitieuse philosophie des formes symboliques, qui étudie comment l'esprit humain met en forme le réel à travers le langage, le mythe, l'art et la science.
Le déclin et l'épisode de Davos
Après la Première Guerre mondiale, le climat philosophique change. De nouvelles tendances, la phénoménologie, la philosophie de la vie et bientôt l'existentialisme, reprochent au néokantisme son intellectualisme et son éloignement de l'existence concrète. Un épisode est souvent retenu comme symbole de ce basculement : la rencontre de Davos, en 1929, où Cassirer et Heidegger débattent publiquement de l'interprétation de Kant. Là où Cassirer défend une lecture tournée vers la connaissance et la culture, Heidegger propose une interprétation qui met l'accent sur la finitude humaine et l'imagination, dans une perspective d'ontologie. Beaucoup y ont vu, rétrospectivement, le moment où une génération se détournait du néokantisme.
L'arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 précipite la fin du mouvement en tant que force organisée. Nombre de ses représentants, souvent d'origine juive, sont contraints à l'exil. Cassirer lui-même quitte l'Allemagne et poursuit son œuvre à l'étranger. On le considère souvent comme le dernier grand représentant de l'école de Marbourg. Les historiens situent donc le déclin du courant entre la fin de la Première Guerre mondiale et cette dispersion des années 1930. (# TODO: vérifier si l'on préfère dater la fin du courant de 1929, de 1933 ou plus tardivement selon les auteurs.)
Controverses et héritage
La délimitation même du néokantisme fait débat. Certains historiens le restreignent aux deux écoles de Marbourg et du Sud-Ouest, seules à avoir appliqué le programme kantien avec une véritable systématicité. D'autres l'entendent plus largement, en y incluant une foule d'auteurs qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, se sont inspirés de Kant ou se sont mesurés à lui, du côté de la physiologie, de la logique ou de la philosophie des sciences. Selon la définition retenue, le paysage du courant change sensiblement.
Une autre question porte sur son statut philosophique. Longtemps, le néokantisme a été négligé, voire perçu comme une simple transition sans grande originalité, entre le déclin de l'hégélianisme et l'essor de la phénoménologie. Des travaux plus récents ont au contraire souligné la richesse de ses analyses, en particulier sur la connaissance scientifique, sur les valeurs et sur la culture. Ils ont montré à quel point il a irrigué la pensée du XXe siècle. On peut ainsi soutenir que la plupart des grands courants ultérieurs, de la phénoménologie à la philosophie analytique, se sont construits en partie à partir de lui ou contre lui.
Son héritage se lit enfin dans une exigence toujours actuelle : réfléchir sur les conditions et la méthode de la connaissance tout en philosophant au contact des sciences de son temps plutôt qu'à l'écart d'elles. En cela, au-delà de son contexte historique, le néokantisme conserve une portée qui explique l'intérêt renouvelé dont il fait aujourd'hui l'objet.