Le néoplatonisme chrétien

IVe siècle - XVe siècle (Renaissance) Empire romain, puis Europe 6 min de lecture

Du IVe siècle à la Renaissance, le néoplatonisme chrétien met la philosophie de Plotin au service de la théologie, pour penser Dieu, l'âme et le monde. Il forme l'un des grands pôles de la pensée médiévale.

Origine et contexte historique

Le néoplatonisme est d'abord une philosophie païenne, élaborée au IIIe siècle par Plotin, puis développée par ses successeurs. Elle propose une vision du monde ordonnée autour d'un principe suprême, l'Un, source de toute réalité, d'où procèdent par degrés l'intelligence, l'âme et le monde sensible. Vers ce principe, l'âme aspire à remonter. Cette architecture, à la fois rationnelle et spirituelle, offrait des ressources précieuses à des penseurs chrétiens en quête d'un langage philosophique.

Dès le IVe siècle, plusieurs auteurs chrétiens s'approprient ces schémas. Ils y voient un moyen d'exprimer la transcendance de Dieu, l'origine de toutes choses et le mouvement de retour de l'âme vers son créateur. Ce dialogue, entamé dans l'Antiquité tardive, se poursuit tout au long du Moyen Âge, avant de connaître un puissant regain à la Renaissance, lorsque les humanistes redécouvrent Platon et ses commentateurs anciens.

Ce courant compte plusieurs relais décisifs. Dans l'Antiquité tardive, un penseur latin traduit les néoplatoniciens et ouvre la voie à leur usage chrétien. Un peu plus tard, un auteur grec, longtemps identifié à tort à un disciple de saint Paul et désigné aujourd'hui comme le Pseudo-Denys, élabore une théologie de la lumière et des hiérarchies célestes appelée à un immense succès. Au haut Moyen Âge, d'autres encore transmettent et prolongent cet héritage, jusqu'à ce que la redécouverte d'Aristote, au XIIIe siècle, en fasse le grand rival de l'aristotélisme au sein de la pensée médiévale.

Les thèses centrales

Le néoplatonisme chrétien n'est pas une doctrine unique, mais une manière de penser qui combine des éléments philosophiques et des convictions religieuses. Plusieurs traits le caractérisent.

Le premier est l'affirmation d'un principe premier absolument transcendant. Les néoplatoniciens chrétiens identifient volontiers le Dieu de la Bible à l'Un des philosophes, source de tout être et lui-même au-delà de toute détermination. Cette proximité conduit certains à une théologie dite négative, selon laquelle on connaît mieux Dieu en disant ce qu'il n'est pas qu'en prétendant le définir.

Le deuxième trait est une conception hiérarchique de la réalité. Le monde est pensé comme un ordre de degrés, depuis Dieu jusqu'aux créatures les plus humbles, chaque niveau procédant du précédent. L'âme humaine occupe une place intermédiaire, tournée à la fois vers le sensible et vers le divin.

Le troisième trait est l'idée d'un retour de l'âme vers Dieu. La vie spirituelle est comprise comme une remontée, une conversion par laquelle l'âme se détache du sensible pour s'élever vers son origine. La philosophie et la contemplation deviennent ainsi des chemins vers le divin. Ce cadre suppose une articulation constante entre la raison et la foi, la première éclairant la seconde sans jamais la remplacer.

À ces traits s'ajoute souvent une théorie de la connaissance d'inspiration platonicienne. Selon elle, l'esprit humain n'atteint la vérité que grâce à une lumière venue de Dieu, qui l'illumine de l'intérieur. Les idées éternelles, que Platon situait dans un monde intelligible, sont alors placées dans la pensée divine, comme les modèles selon lesquels toutes choses ont été créées. Connaître, c'est en quelque sorte remonter jusqu'à ces modèles et, par eux, jusqu'à leur source.

Figures principales

La plupart des grands néoplatoniciens chrétiens, comme le mystérieux auteur connu sous le nom de Pseudo-Denys, ne sont pas encore documentés sur Philotopie. Plusieurs figures majeures le sont néanmoins.

Augustin d'Hippone est sans doute le plus influent. Sa lecture des néoplatoniciens a joué un rôle décisif dans sa conversion et dans l'élaboration de sa pensée. On retrouve dans son œuvre l'idée d'une remontée de l'âme vers Dieu, source de vérité, ainsi qu'une réflexion profonde sur l'intériorité, où Dieu se découvre au plus intime de soi.

Boèce, à la charnière de l'Antiquité et du Moyen Âge, transmet lui aussi une part de cet héritage. Sa méditation sur la consolation que procure la philosophie, sur la providence et sur le bonheur porte l'empreinte de la pensée néoplatonicienne.

Plus tard, Anselme de Cantorbéry prolonge cette tradition. Sa manière de chercher Dieu par la seule raison, dans une foi qui cherche à se comprendre, doit beaucoup à l'inspiration platonicienne et augustinienne qui traverse ce courant.

Postérité et influence

L'influence du néoplatonisme chrétien est considérable et durable. Il constitue, aux côtés de l'aristotélisme, l'un des deux grands pôles de la philosophie médiévale. Nombre de penseurs y puisent une conception de Dieu, de l'âme et de la connaissance. Sa théologie négative marque en outre profondément la mystique chrétienne.

Cette tradition n'est pas restée sans rivale. À partir du XIIIe siècle, la redécouverte massive d'Aristote offre à la pensée chrétienne un autre cadre, plus attentif au monde sensible et à la logique. Une part de la philosophie médiévale se joue alors dans le dialogue, parfois tendu, entre l'héritage platonicien porté par ce courant et le nouvel aristotélisme. Loin de disparaître, l'inspiration néoplatonicienne se maintient toutefois, notamment dans la mystique et dans la théologie spirituelle.

À la Renaissance, ce courant connaît un renouveau éclatant. En traduisant Platon et ses commentateurs anciens, les humanistes de Florence redonnent vie à la synthèse entre platonisme et christianisme, qui inspire alors toute une génération de penseurs et d'artistes. Cette effervescence relie directement le néoplatonisme chrétien à l'humanisme de la Renaissance. Par ce jeu de reprises successives, le platonisme a pu se transmettre, sous une forme chrétienne, jusqu'au seuil de la modernité.

Controverses et héritage

Le principal débat suscité par ce courant porte sur la légitimité même de l'entreprise. Peut-on, sans la trahir, exprimer la foi chrétienne dans le langage d'une philosophie païenne ? Certains ont vu dans cette alliance une fécondation heureuse, d'autres une contamination qui risquait d'altérer le message évangélique. La question de savoir jusqu'où le christianisme pouvait s'approprier la pensée grecque a traversé toute son histoire.

Une autre discussion concerne le partage entre ce qui, dans ces œuvres, relève de la philosophie et ce qui relève de la théologie. Chez un même auteur, les deux dimensions sont souvent inséparables, ce qui rend délicate toute classification tranchée.

Malgré ces débats, l'héritage du néoplatonisme chrétien demeure essentiel. En offrant à la foi un cadre conceptuel d'une grande richesse, il a permis un dialogue durable entre la spiritualité et la raison. Il a aussi assuré la survie d'une part importante de l'héritage platonicien, qu'il a transmis, réinterprété, aux siècles suivants.