Anselme de Cantorbéry

1033 ou 1034 - 21 avril 1109 23 min de lecture

Difficulté : 4/5

Biographie

Anselme naît en 1033 ou 1034 à Aoste, dans le Piémont, alors partie du royaume de Bourgogne (avant son intégration au Saint-Empire). Il appartient à une famille noble : son père, Gondulf, est un Lombard ; sa mère, Ermenberge, est apparentée à la maison de Savoie. Notre principale source biographique est la Vita Anselmi écrite par son secrétaire et disciple Eadmer, l'une des biographies médiévales les plus précieuses.

Le départ d'Aoste

Adolescent, Anselme aurait voulu entrer au monastère, mais son père s'y oppose. Après la mort de sa mère et un conflit avec son père, il quitte Aoste vers 1056, à 23 ans, et passe trois années à voyager en Bourgogne et en France, étudiant ici et là. C'est en 1059 qu'il arrive en Normandie, à l'abbaye du Bec (aujourd'hui Le Bec-Hellouin, dans l'Eure), attiré par la réputation de son école.

Le Bec : Lanfranc, le maître

L'abbaye du Bec, fondée vingt ans plus tôt par Herluin, est devenue, sous la direction du prieur Lanfranc, l'un des plus grands centres intellectuels d'Occident. Lanfranc, juriste italien devenu moine, attire à lui des élèves de toute l'Europe. Anselme l'écoute pendant un an, fasciné. Il hésite entre prendre l'habit, devenir ermite, ou hériter des terres familiales à la mort de son père : la rencontre de Lanfranc le décide. En 1060, à 27 ans, il devient moine bénédictin au Bec.

L'ascension monastique

L'ascension d'Anselme dans l'ordre est rapide. En 1063, quand Lanfranc quitte le Bec pour l'abbaye de Caen, Anselme lui succède comme prieur. À ce poste, il assume non seulement la direction spirituelle de la communauté, mais aussi l'enseignement. Il rédige plusieurs de ses œuvres pendant cette période, notamment le Monologion (1076) et le Proslogion (1078). En 1078, à la mort d'Herluin, Anselme est élu abbé du Bec, charge qu'il occupera quinze ans.

Sous sa direction, le Bec atteint son apogée intellectuelle. Anselme y forme une génération de théologiens et de prélats qui se retrouveront ensuite aux postes les plus élevés de l'Église anglo-normande.

Cantorbéry

En 1093, Anselme se rend en Angleterre pour visiter les domaines du Bec. Le roi Guillaume le Roux, qui avait laissé vacant le siège archiépiscopal de Cantorbéry depuis la mort de Lanfranc en 1089 (afin de percevoir les revenus), tombe alors gravement malade et croit mourir. Pris de remords, il fait nommer Anselme archevêque de Cantorbéry en mars 1093. Anselme accepte à contrecœur (la légende dit qu'il fallut lui forcer la crosse dans la main).

Les exils

Le pontificat d'Anselme à Cantorbéry, qui durera seize ans, est marqué par d'incessants conflits avec le pouvoir royal sur la question des investitures (qui doit nommer les évêques : le roi ou le pape ?). Anselme défend l'indépendance de l'Église face au pouvoir royal, dans la ligne de la réforme grégorienne qui agitait alors toute l'Europe.

Sous Guillaume le Roux, le conflit aboutit à un premier exil de 1097 à 1100 : Anselme se rend en Italie, séjourne auprès du pape Urbain II, participe au concile de Bari (1098) où il défend l'orthodoxie face aux Grecs, achève la rédaction de son grand traité Cur Deus homo.

À la mort de Guillaume le Roux en 1100, son successeur Henri Ier rappelle Anselme en Angleterre. Mais le conflit sur les investitures reprend, et Anselme s'exile à nouveau de 1103 à 1106. Une fois encore, il séjourne à Rome auprès du pape Pascal II.

Le compromis de Westminster

En 1107, un compromis (le concordat de Londres, parfois appelé compromis de Westminster) est trouvé entre Anselme et Henri Ier sur les investitures : le roi renonce à investir les évêques avec la crosse et l'anneau (symboles spirituels), mais conserve le droit de recevoir leur hommage féodal pour leurs biens temporels. Cette solution préfigure le concordat de Worms de 1122, qui réglera plus largement la querelle à l'échelle de l'Empire.

Les œuvres et la mort

Malgré les tracas politiques, Anselme continue d'écrire jusqu'à la fin de sa vie. Il rédige notamment De concordia (Sur la concordance entre la prescience divine, la prédestination et la grâce avec le libre arbitre, 1107-1108) et d'autres opuscules. Il meurt à Cantorbéry le 21 avril 1109, à 76 ans.

La canonisation tardive

Anselme est rapidement honoré comme saint à Cantorbéry, mais sa canonisation formelle au niveau de l'Église universelle reste longtemps incertaine (la procédure de canonisation se précise au cours du XIIe siècle). Il est officiellement reconnu docteur de l'Église par le pape Clément XI en 1720, six cents ans après sa mort, ce qui témoigne de l'importance reconnue à son œuvre dans l'histoire de la théologie catholique.

Une figure pivot

Anselme est traditionnellement considéré comme le père de la scolastique. C'est une appellation à nuancer : il y a eu avant lui d'autres tentatives de pensée rationnelle au sein du christianisme. Mais Anselme inaugure véritablement la méthode qui sera celle du Moyen Âge classique : partir de la foi pour en chercher l'intelligence rationnelle (fides quaerens intellectum), produire des démonstrations « par les raisons nécessaires » (rationibus necessariis), sans recours aux autorités scripturaires dans le développement même de la preuve. Avec lui s'ouvre une nouvelle époque de la pensée chrétienne.

Pensée principale

La pensée d'Anselme est l'une des plus marquantes du Moyen Âge. Elle inaugure une nouvelle manière de penser la foi chrétienne : non plus seulement par commentaire des Écritures et autorité des Pères, mais par démonstration rationnelle, fides quaerens intellectum, « la foi en quête d'intelligence ». Au cœur de cette pensée, deux gestes majeurs : l'invention de l'argument que Kant nommera bien plus tard ontologique, et la théorie de la satisfaction comme explication de la rédemption.

Le programme : fides quaerens intellectum

La formule fides quaerens intellectum est le sous-titre originel du Proslogion (1078). Elle résume tout le programme philosophique d'Anselme. La foi n'est pas opposée à la raison : elle est le point de départ qui appelle la raison à s'exercer. Anselme reprend à Augustin la formule credo ut intelligam : « je crois pour comprendre ». Le croyant ne se contente pas de croire, il cherche à comprendre ce qu'il croit, pour s'en réjouir et le défendre.

Mais Anselme va plus loin que la simple méditation augustinienne. Il prétend démontrer les vérités de foi par des « raisons nécessaires » (rationibus necessariis) : il s'agit, dans le développement de la preuve, de ne plus invoquer l'autorité des Écritures ou des Pères, mais de procéder par pure démonstration rationnelle, accessible à tout être doué de raison. C'est cette méthode qui fonde la scolastique.

Le Monologion : une méditation rationnelle sur Dieu

Le Monologion (1076), rédigé à la demande de ses frères du Bec, est la première grande œuvre d'Anselme. Le titre signifie « monologue » : Anselme y dialogue avec lui-même. Le projet est de démontrer, par la seule raison, l'existence et les attributs de Dieu, sans recourir à l'autorité de l'Écriture.

Anselme y développe plusieurs preuves, par degrés. Considérons les biens : tous les biens que nous reconnaissons (la justice, la beauté, l'utilité) sont biens à un certain degré. Or, un degré suppose un terme suprême : il doit donc exister un Bien suprême, par lequel tous les autres biens sont biens. De même pour les degrés d'être : il doit y avoir un Être suprême par lequel tout ce qui est est. Ce Bien et cet Être suprêmes sont identiques : c'est Dieu.

Anselme reconnaît lui-même la complexité de ces démonstrations, qui multiplient les chaînes d'arguments. C'est cette complexité qui le conduira à chercher une preuve plus directe et plus élégante : ce sera l'argument du Proslogion.

L'argument du Proslogion

Dans le Proslogion (1078), Anselme propose ce qui est resté l'un des arguments les plus discutés de toute l'histoire de la philosophie. Il s'agit, dit-il dans la préface, d'« un argument unique qui n'eût besoin d'aucun autre pour se prouver lui-même » et qui suffirait à démontrer tout ce que le Monologion avait démontré.

L'argument se déroule ainsi. Tout homme, même celui qui nie l'existence de Dieu (le « fou » du Psaume 13), comprend ce qu'on entend quand on dit « Dieu ». Or, on entend par « Dieu » : aliquid quo nihil maius cogitari possit, « quelque chose tel que rien de plus grand ne puisse être pensé ». Cet objet existe donc, au moins, dans l'entendement. Mais ce qui existe à la fois dans l'entendement et dans la réalité est plus grand que ce qui existe seulement dans l'entendement. Donc, si Dieu n'existait que dans l'entendement, on pourrait penser quelque chose de plus grand que Dieu : quelque chose qui existerait à la fois dans l'entendement et dans la réalité. Mais cela contredirait la définition même de Dieu, qui est ce dont rien de plus grand ne peut être pensé. Donc Dieu existe nécessairement, dans la réalité.

L'objection de Gaunilon et la réponse d'Anselme

L'argument suscite immédiatement une objection célèbre. Un moine, Gaunilon, abbé de Marmoutier, rédige un Liber pro insipiente (« Livre pour le fou ») où il conteste la démonstration. Selon Gaunilon, on pourrait, par un raisonnement parallèle, démontrer l'existence d'une « île parfaite » : il suffirait de définir une île telle qu'aucune île plus grande ne puisse être pensée, et de conclure qu'elle existe nécessairement, sous peine de contradiction.

Anselme répond avec finesse. L'argument ne s'applique qu'à Dieu, et à rien d'autre, parce que Dieu seul est ce dont rien de plus grand ne peut être pensé, absolument, et non dans un genre limité (île, montagne, livre). Pour toute autre chose, on peut concevoir une chose plus grande sans qu'il y ait contradiction. Pour Dieu seul, la non-existence implique contradiction. La structure logique de l'argument est singulière, propre à l'objet « Dieu », et ne se transpose pas.

Le débat entre Anselme et Gaunilon est généralement publié à la suite du Proslogion dans les éditions modernes : il en éclaire les enjeux.

Cur Deus homo : la théorie de la satisfaction

L'autre grande œuvre d'Anselme est Cur Deus homo (« Pourquoi un Dieu homme », rédigé vers 1095-1098 pendant son premier exil). Il y aborde la question de l'incarnation : pourquoi Dieu s'est-il fait homme pour racheter le péché des hommes ? Anselme propose une nouvelle théorie, dite théorie de la satisfaction, qui s'écartera des conceptions patristiques antérieures.

Le péché, dit Anselme, est un déshonneur infligé à Dieu, un manque de l'honneur dû. Comme Dieu est infini, le déshonneur est infini, et l'homme, créature finie, ne peut le réparer par lui-même : il ne dispose d'aucun bien qu'il ne doive déjà à Dieu. Seul un être à la fois divin (capable d'offrir un bien infini) et humain (qui doit la réparation) pouvait satisfaire à cette dette. C'est pourquoi le Christ, Dieu et homme, a dû se faire homme et mourir : sa mort, librement consentie, offre à Dieu une satisfaction infinie qui répare le déshonneur du péché.

Cette théorie de la satisfaction, profondément influencée par les structures juridiques féodales (l'honneur dû au seigneur, le service obligé du vassal), influencera durablement la théologie occidentale. Elle sera reprise par Thomas d'Aquin, modifiée à l'époque moderne, contestée par certaines théologies contemporaines.

La vérité, la liberté, le mal

Anselme a aussi consacré plusieurs traités à des questions philosophiques plus techniques. Le De veritate (Sur la vérité, vers 1080) propose une définition originale : la vérité est rectitude (rectitudo), c'est-à-dire conformité de la chose à ce qu'elle doit être. La vérité ne se réduit pas à l'adéquation de la pensée et de la chose : il y a une vérité de l'être lui-même (la chose est vraie quand elle est ce qu'elle doit être), une vérité de l'action (l'action est vraie quand elle fait ce qu'elle doit faire).

Dans De libertate arbitrii (Sur le libre arbitre) et De casu diaboli (Sur la chute du diable), Anselme propose une théorie originale de la liberté. La liberté n'est pas pour lui le pouvoir de choisir entre le bien et le mal (sinon Dieu et les bienheureux, qui ne peuvent plus pécher, ne seraient pas libres). La liberté est le pouvoir de garder la rectitude de la volonté pour elle-même. C'est une définition positive, qui anticipe certains aspects de la conception de la liberté chez Spinoza ou Kant (la liberté comme autonomie, et non comme indétermination).

Une œuvre brève mais dense

Comparée à celle d'autres grands scolastiques, l'œuvre d'Anselme est de volume modeste : une dizaine de traités, quelques opuscules, des prières et méditations, une correspondance. Mais sa densité conceptuelle, l'originalité de la méthode, et la puissance des intuitions en font l'une des œuvres les plus discutées de la philosophie occidentale. Aucun des grands philosophes ayant abordé la question de l'existence de Dieu n'a pu ignorer l'argument du Proslogion : Thomas d'Aquin le réfute, Descartes le reprend, Leibniz le défend, Kant le nomme et le récuse, Hegel le réhabilite, le XXe siècle (Karl Barth, Charles Hartshorne, Norman Malcolm, Alvin Plantinga, Kurt Gödel) ne cesse de le reformuler.

Œuvres majeures

L'œuvre d'Anselme se compose d'une dizaine de traités, d'un recueil de méditations et prières, et d'une correspondance abondante. Tous les textes sont rédigés en latin.

Monologion (1076)

Première grande œuvre, rédigée à la demande des moines du Bec. Titre original : Exemplum meditandi de ratione fidei, « exemple de méditation sur la raison de la foi ». Démontre par la raison seule l'existence et les attributs de Dieu, par plusieurs voies argumentatives. Texte plus long et plus complexe que le Proslogion, mais d'une grande richesse.

Proslogion (1078)

Court texte qui propose l'argument dit ontologique dans ses chapitres II à IV. Titre original prévu : Fides quaerens intellectum, la foi en quête d'intelligence. Suivi du Liber pro insipiente (Livre pour le fou) de Gaunilon et de la réponse d'Anselme (Responsio ad Gaunilonem). Œuvre la plus célèbre d'Anselme.

De grammatico (vers 1080)

Petit traité de logique sur le statut des termes paronymes (comme grammaticus, « grammairien »). Question de logique aristotélicienne, mais qui prépare des analyses plus profondes.

De veritate (Sur la vérité, vers 1080-1085)

Dialogue (entre un maître et un disciple) qui propose une définition originale de la vérité comme rectitude. Court et accessible.

De libertate arbitrii (Sur le libre arbitre, vers 1085)

Dialogue où Anselme propose une définition positive de la liberté : non comme pouvoir de pécher, mais comme pouvoir de garder la rectitude de la volonté pour elle-même.

De casu diaboli (Sur la chute du diable, vers 1085-1090)

Dialogue qui poursuit la réflexion sur la liberté à propos du péché des anges déchus. Texte technique mais important pour comprendre l'éthique anselmienne.

Epistola de incarnatione Verbi (Lettre sur l'incarnation du Verbe, 1092-1094)

Contre Roscelin, théologien qui soutenait que la Trinité doit être pensée comme trois substances séparées (anticipation du nominalisme). Anselme défend l'orthodoxie trinitaire.

Cur Deus homo (Pourquoi un Dieu homme, vers 1098)

L'une des œuvres majeures, achevée pendant le premier exil en Italie. Deux livres en dialogue entre Anselme et son disciple Boson. Présente la théorie de la satisfaction sur l'incarnation et la rédemption.

De conceptu virginali et de originali peccato (Sur la conception virginale et le péché originel, vers 1100)

Sur le péché originel et la conception virginale de Marie. Prolonge les réflexions de Cur Deus homo.

De processione Spiritus Sancti (Sur la procession du Saint-Esprit, 1102)

Texte rédigé à la suite du concile de Bari (1098), où Anselme avait défendu la doctrine occidentale du Filioque (procession du Saint-Esprit du Père et du Fils) face aux théologiens orientaux. Document important pour les débats entre Églises latine et grecque.

De concordia (1107-1108)

Titre complet : De concordia praescientiae et praedestinationis et gratiae Dei cum libero arbitrio (Sur la concordance entre la prescience divine, la prédestination et la grâce avec le libre arbitre). Œuvre tardive qui synthétise et reformule la théorie de la liberté et de la grâce.

Meditationes et Orationes

Recueil de méditations et de prières, dans une tradition monastique. Textes moins philosophiques mais d'une grande beauté spirituelle, qui ont profondément marqué la spiritualité médiévale.

Correspondance

La correspondance d'Anselme comprend environ 400 lettres conservées, échangées avec ses moines, ses confrères, des évêques, des rois, des papes. Elle est précieuse pour comprendre la vie monastique et politique de son temps, et pour suivre les développements de sa pensée.

Édition et traductions

L'édition critique de référence en latin est celle de Franciscus Salesius Schmitt, S. Anselmi Cantuariensis archiepiscopi opera omnia, six volumes, Edinburgh, 1946-1961.

En français, l'édition de référence est L'Œuvre de saint Anselme de Cantorbéry, sous la direction de Michel Corbin, Éditions du Cerf, sept volumes parus depuis 1986. Édition bilingue (latin-français) avec introductions et notes substantielles.

Des éditions courantes (Vrin, GF-Flammarion) proposent le Monologion, le Proslogion (avec le dialogue de Gaunilon) et Cur Deus homo dans des volumes séparés. Pour une première approche, l'édition bilingue Vrin du Proslogion et de ses discussions est un choix accessible.

Postérité et influence

L'influence d'Anselme est de deux ordres : par l'argument du Proslogion, qui traverse toute l'histoire de la philosophie occidentale, et par la méthode scolastique, dont il est l'un des inventeurs. Sa postérité est donc à la fois philosophique et théologique, et déborde largement le cadre médiéval.

L'invention de la scolastique

Anselme est traditionnellement appelé « père de la scolastique ». L'appellation est commode, à condition de la nuancer : la pensée chrétienne ne commence évidemment pas avec lui, et il y avait avant lui des tentatives de pensée rationnelle (Augustin, Boèce, Jean Scot Érigène). Mais Anselme inaugure véritablement la méthode qui dominera le Moyen Âge classique : démontrer par des « raisons nécessaires », sans recours à l'autorité dans la démonstration elle-même.

Cette méthode sera reprise et transformée par les grands maîtres du XIIe siècle (Pierre Abélard, Hugues de Saint-Victor), puis par les grands scolastiques du XIIIe siècle.

La querelle de l'argument ontologique

C'est par l'argument du Proslogion qu'Anselme entre dans l'histoire philosophique. Mais la postérité de cet argument est complexe : presque tous les grands philosophes l'ont discuté, et la plupart pour le réfuter, sans pour autant en épuiser la pertinence.

Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle, refuse l'argument. Selon lui, on ne peut passer de l'idée à l'existence : ce que l'on conçoit comme existant dans l'entendement ne se déduit pas nécessairement comme existant dans la réalité. Thomas préfère les cinq voies a posteriori (preuves par les effets) à toute preuve a priori. Cette critique sera reprise par la plupart des thomistes.

Descartes, au XVIIe siècle, reprend l'argument à son compte dans la cinquième Méditation métaphysique : « l'existence ne peut, non plus, être séparée de l'essence de Dieu, qu'on peut séparer d'un triangle rectiligne l'existence des trois angles qu'il contient ». La formulation cartésienne est différente, mais l'esprit est anselmien. Descartes le reconnaît dans ses Réponses aux objections.

Leibniz défend l'argument tout en proposant une amélioration logique : l'argument cartésien suppose que la notion de Dieu (être suprêmement parfait) ne contient pas de contradiction. Leibniz tente de démontrer cette non-contradiction par l'analyse logique des attributs divins.

Kant, au XVIIIe siècle, donne à l'argument son nom célèbre : preuve ontologique. Et il le réfute par un coup décisif : « l'existence n'est pas un prédicat réel ». Dire qu'un être existe n'ajoute rien à sa définition. Cent thalers réels ne contiennent pas plus de pièces que cent thalers possibles. La critique kantienne, exposée dans la Critique de la raison pure, deviendra la réfutation classique.

Hegel, au XIXe siècle, défend à nouveau l'argument contre Kant. Selon Hegel, Kant a tort de séparer l'être de la pensée : dans la pensée du concept absolu, l'être et l'essence sont identiques. L'argument ontologique exprime ainsi une vérité spéculative que Kant ne pouvait voir.

Au XXe siècle, l'argument connaît une renaissance inattendue, notamment dans la philosophie analytique. Charles Hartshorne et Norman Malcolm proposent une reformulation modale : ce qui existe nécessairement, s'il existe, ne peut pas ne pas exister. Alvin Plantinga, dans The Nature of Necessity (1974), élabore une version sophistiquée en termes de mondes possibles. Et Kurt Gödel laisse à sa mort en 1978 une preuve formelle en logique modale, redécouverte et publiée en 1987, qui prolonge l'inspiration anselmienne.

La théorie de la satisfaction

L'influence de Cur Deus homo est tout aussi considérable, mais dans le champ théologique. La théorie anselmienne de la satisfaction s'imposera dans la théologie catholique médiévale et moderne. Thomas d'Aquin la reprend et la modifie. Les réformateurs (Luther, Calvin) la prolongent dans leur propre théologie de la justification. Elle restera dominante jusqu'au XXe siècle, où certaines théologies contemporaines la critiqueront pour son caractère juridique et féodal.

Karl Barth et la redécouverte théologique

Au XXe siècle, Karl Barth, théologien protestant suisse, propose en 1931 un ouvrage marquant : Fides quaerens intellectum. La preuve de l'existence de Dieu chez saint Anselme. Barth y défend une lecture spécifiquement théologique de l'argument du Proslogion : l'argument ne serait pas une démonstration philosophique externe, mais une démarche interne à la foi, une intelligence de ce qui est déjà cru. Cette lecture, parfois discutée, a renouvelé l'intérêt pour Anselme dans la théologie contemporaine.

L'augustinisme et le franciscanisme

Anselme est l'un des grands relais de l'augustinisme au Moyen Âge. Sa méthode (la foi en quête d'intelligence), sa théologie (primat de la grâce, péché originel, vérité comme rectitude), sa spiritualité (intériorité, contemplation), prolongent et reformulent Augustin. À ce titre, il est l'un des inspirateurs de l'école franciscaine du XIIIe siècle (Bonaventure surtout), opposée à la lecture aristotélicienne de Thomas d'Aquin.

Les recherches contemporaines

Les recherches anselmiennes contemporaines sont actives. Sur le plan philologique, l'édition critique de Schmitt et la traduction française de Michel Corbin ont donné un accès renouvelé aux textes. Sur le plan philosophique, les études d'Étienne Gilson (Études de philosophie médiévale), de Michel Corbin (Prière et raison de la foi, 1992) et de spécialistes anglo-saxons comme Brian Davies, Thomas Williams, ou Sandra Visser, ont profondément renouvelé la lecture de l'œuvre.

L'argument du Proslogion reste, plus de neuf siècles après sa formulation, l'un des arguments les plus discutés de la philosophie. Que les commentateurs le défendent ou le réfutent, ils continuent à se mesurer à lui : c'est là, peut-être, le signe le plus sûr de la fécondité de la pensée anselmienne.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Étienne Gilson, Études de philosophie médiévale, Strasbourg, 1921 (chapitres sur Anselme). Classique de référence par l'un des plus grands médiévistes français.
  • Michel Corbin, Prière et raison de la foi. Introduction à l'œuvre de saint Anselme de Cantorbéry, Cerf, 1992. Excellente introduction par le directeur de l'édition française.
  • Sandra Visser et Thomas Williams, Anselm, Oxford University Press, 2009 (en anglais). Synthèse rigoureuse récente.
  • Brian Davies, Brian Leftow (dir.), The Cambridge Companion to Anselm, Cambridge UP, 2004. En anglais, articles complémentaires de référence.

Études approfondies

  • Karl Barth, Fides quaerens intellectum. La preuve de l'existence de Dieu chez saint Anselme, Labor et Fides, 1985 (édition originale allemande 1931). Lecture théologique majeure.
  • Paul Vignaux, Philosophie au Moyen Âge, Albin Michel, 1958 (rééd. Vrin). Le chapitre sur Anselme est précieux.
  • Henri Bouillard, La Connaissance de Dieu. Foi chrétienne et discernement philosophique, Aubier, 1967.
  • Anthony Kenny, The Five Ways. Saint Thomas Aquinas' Proofs of God's Existence, Routledge, 1969 (chapitre sur Anselme).
  • Alvin Plantinga, The Nature of Necessity, Oxford UP, 1974 (chapitre sur l'argument ontologique modal).

Œuvres d'Anselme : par où commencer

  • Proslogion avec la Réponse à Gaunilon : court, fondamental, à lire en premier. Édition Vrin (bilingue) ou Folio essais.
  • Monologion : plus long, plus exigeant, à lire après le Proslogion pour le compléter.
  • Cur Deus homo : pour la théorie de la satisfaction. Édition Cerf (Michel Corbin).
  • De libertate arbitrii et De casu diaboli : pour comprendre la théorie anselmienne de la liberté.
  • De veritate : court et dense, pour la conception de la vérité comme rectitude.

Sur le contexte historique

  • Richard Southern, Saint Anselm and his Biographer, Cambridge UP, 1963. Étude classique du contexte.
  • Richard Southern, Saint Anselm. A Portrait in a Landscape, Cambridge UP, 1990. Vaste synthèse biographique et intellectuelle.
  • Eadmer, Vita Anselmi, traduction française dans la collection « Sources chrétiennes » ou en édition bilingue chez Oxford Medieval Texts.

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Saint Anselm » par Thomas Williams, plato.stanford.edu.
  • Internet Encyclopedia of Philosophy, article « Anselm of Canterbury » par Sandra Visser et Thomas Williams.
  • La Bibliothèque augustinienne et la collection « Œuvres de saint Anselme » (Cerf) sont accessibles en bibliothèques universitaires.

Anselme est l'un des philosophes les plus accessibles du Moyen Âge à un lecteur contemporain. Le Proslogion, en particulier, peut être lu en quelques heures, et offre une expérience de pensée d'une rare densité. La discussion entre Anselme et Gaunilon, qui suit le texte, en éclaire les enjeux. Aucun lecteur intéressé par la métaphysique ou la philosophie de la religion ne devrait passer à côté.

Voir la cartographie