Milan

Lombardie, Italie 7 min de lecture

Capitale impériale d'Occident à la fin de l'Antiquité, Milan est le lieu où le christianisme latin a rencontré le néoplatonisme, où Ambroise a imposé une pénitence publique à l'empereur et où Augustin s'est converti en 386.

Pourquoi une capitale

Mediolanum n'est pas une cité grecque dotée d'écoles philosophiques, et rien dans son histoire ancienne ne la destinait à ce rôle. Ce sont des raisons stratégiques qui l'y ont conduite. À la fin du IIIe siècle, la réorganisation de l'Empire fait d'elle la résidence du souverain pour la partie occidentale : située au débouché des cols alpins, elle permet de gagner rapidement le Rhin ou le Danube, ce que Rome, trop au sud, ne permettait plus.

Milan devient donc pour plus d'un siècle le lieu où se décide la politique de l'Occident romain, jusqu'au transfert de la cour à Ravenne au début du Ve siècle. Cette fonction attire une administration, des rhéteurs, des évêques et des solliciteurs, et c'est ce milieu qui fait son importance intellectuelle.

C'est aussi à Milan que Constantin et Licinius se rencontrent en 313 et s'accordent sur la tolérance accordée aux chrétiens. Les historiens rappellent que le texte connu sous le nom d'édit de Milan ne fut pas publié dans la ville, mais la décision y fut prise, et l'épisode vaut comme signe du poids politique du lieu.

Ambroise et l'invention d'un rapport de forces

Ambroise devient évêque de Milan en 374, dans des circonstances remarquables : il était gouverneur de la province et ne comptait pas faire carrière dans l'Église. Ce passé de haut fonctionnaire explique en partie ce qu'il va faire de sa charge.

Trois épisodes ont une portée proprement philosophique.

Le premier est la controverse de 384 sur l'autel de la Victoire. Le préfet Symmaque demande le rétablissement, dans la salle du Sénat romain, d'un autel païen retiré par l'empereur. Ambroise lui répond par écrit. L'échange est l'un des rares débats conservés où les deux positions sont argumentées : Symmaque plaide la coutume et l'idée que des voies diverses mènent au même mystère, Ambroise oppose l'unicité de la vérité et refuse que l'ancienneté d'un usage vaille justification. Vous y trouverez, sous une forme antique, les termes d'une discussion sur la tolérance qui n'a pas cessé.

Le deuxième est l'affrontement avec Théodose après le massacre de Thessalonique, en 390. Ambroise exige de l'empereur une pénitence publique et l'obtient. L'événement a été abondamment commenté, parce qu'il institue un précédent : un pouvoir spirituel peut sommer le pouvoir temporel de rendre compte de ses actes. Toute la réflexion médiévale sur les deux glaives, puis les théories modernes de la limitation du souverain, y ont trouvé un point de référence.

Le troisième est l'œuvre écrite d'Ambroise elle-même. Son traité sur les devoirs du clergé reprend méthodiquement le plan et les catégories du De officiis de Cicéron, en substituant aux vertus romaines leur version chrétienne. C'est l'une des opérations les plus nettes de reprise du stoïcisme dans la morale chrétienne, et elle a fixé pour des siècles la manière d'enseigner les devoirs.

Le cercle néoplatonicien

Milan abritait dans ces années un milieu lettré qui lisait les platoniciens. On y trouve Simplicianus, prêtre puis successeur d'Ambroise, et Manlius Theodorus, haut fonctionnaire et philosophe à qui Augustin dédiera son dialogue sur la vie heureuse. Circulaient surtout les traductions latines que Marius Victorinus avait faites de Plotin et de Porphyre, sans lesquelles l'Occident latin n'aurait eu du néoplatonisme qu'une connaissance de seconde main.

L'existence de ce cercle explique ce qui va suivre. Ce n'est pas la prédication seule qui a retourné Augustin, c'est la conjonction d'une prédication et d'une philosophie disponibles au même endroit.

Augustin à Milan

Augustin arrive à Milan en 384, à une trentaine d'années, nommé professeur de rhétorique de la cour grâce à des appuis qu'il doit au milieu manichéen. Il y reste deux ans, et ces deux ans décident de tout.

Il va d'abord écouter Ambroise prêcher, par curiosité professionnelle, pour juger de son éloquence. Il y découvre une lecture allégorique de l'Ancien Testament qui lève l'objection qui le retenait : les récits bibliques qu'il jugeait grossiers peuvent se lire autrement que littéralement.

Il lit ensuite ce qu'il appelle les livres des platoniciens. Leur apport est, selon son propre récit, de lui fournir deux outils qui lui manquaient. D'une part la possibilité de penser une réalité immatérielle, alors qu'il ne concevait jusque-là que des corps, ce qui lui interdisait toute idée cohérente de Dieu. D'autre part une explication du mal qui n'en fait pas une substance : le mal est privation, défaut d'être, ce qui désamorce le dualisme manichéen auquel il avait adhéré.

La suite est le récit le plus célèbre des Confessions : la crise du jardin, en 386, et l'abandon de sa charge. Il est baptisé par Ambroise à Pâques 387. Augustin lui-même indique les limites de ce que les platoniciens lui ont donné : ils lui ont permis de concevoir le terme, non de parcourir le chemin.

L'important, pour l'histoire de la philosophie, est que la synthèse augustinienne du christianisme et du platonisme s'est formée là, dans ces conditions locales. Elle a dominé la pensée occidentale jusqu'au XIIIe siècle et au retour d'Aristote, et elle est revenue au premier plan à chaque crise de l'aristotélisme.

Après l'Antiquité

Le transfert de la cour à Ravenne retire à Milan sa centralité. La ville reste importante par son évêché et par son économie, mais elle cesse d'être un lieu où la philosophie se fait. Les grands foyers médiévaux sont ailleurs : à Paris, à Bologne, à Oxford.

À l'époque moderne, deux faits méritent mention. Le cardinal Frédéric Borromée fonde au début du XVIIe siècle la Bibliothèque ambrosienne, l'une des premières bibliothèques d'Europe ouvertes au public lettré, qui conserve des manuscrits de première importance pour l'étude des textes anciens. Et au XIXe siècle, Milan devient un centre du débat politique et scientifique italien, autour notamment de Carlo Cattaneo, fondateur de la revue Il Politecnico, qui défendait une approche positive des faits sociaux et une solution fédérale à la question italienne.

Au XXe siècle, l'activité philosophique milanaise passe principalement par deux canaux. L'Université catholique du Sacré-Cœur, fondée en 1921, y constitue un pôle de philosophie d'inspiration chrétienne. Et l'édition : les maisons milanaises ont fait beaucoup pour la diffusion de la philosophie en italien, l'exemple le plus marquant étant la publication par Adelphi de l'édition critique des œuvres de Nietzsche établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, travail devenu la référence internationale et dont les traductions dans d'autres langues dépendent.

Ce que Milan permet de comprendre

L'intérêt de ce lieu, pour qui s'intéresse à la philosophie, n'est pas monumental. Il est méthodologique.

Milan montre d'abord qu'une rencontre intellectuelle décisive peut dépendre de conditions entièrement extérieures à la pensée : si la cour n'avait pas été là, Augustin n'y aurait pas enseigné, n'aurait pas entendu Ambroise, ni trouvé les traductions de Victorinus. La géographie des cols alpins a sa part dans l'histoire de la métaphysique occidentale.

Elle montre ensuite que les tournants ne se produisent pas dans les lieux les plus savants. Athènes et Alexandrie avaient des écoles, des bibliothèques et des maîtres ; c'est à Milan, qui n'avait rien de tel, que le christianisme latin s'est doté de sa philosophie.

Elle montre enfin qu'un épisode politique local peut devenir une matrice conceptuelle. L'exigence d'Ambroise envers Théodose n'était pas une thèse, c'était un acte. Mais cet acte a fourni pendant mille ans un argument à qui voulait soutenir que le pouvoir est jugeable.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Milan », Philotopie, - CC BY-SA 4.0