Pierre Maine de Biran

29 novembre 1766 - 20 juillet 1824 🇫🇷 française 14 min de lecture

L'effort volontaire donne d'un seul coup le moi qui veut et le corps qui résiste : de ce fait, Maine de Biran a tiré une psychologie qui refuse autant la statue de Condillac que le cogito de Descartes.

Biographie

Pierre Gontier de Biran, qui prendra le nom de Maine de Biran d'après une terre de sa famille, naît à Bergerac le 29 novembre 1766. Son père est médecin. Il entre dans les gardes du corps du roi et se trouve à Versailles en octobre 1789, où il est blessé lors de l'attaque du château.

Il se retire alors sur ses terres du Périgord et y passe les années de la Terreur dans une solitude studieuse. C'est là qu'il commence à tenir le journal qu'il poursuivra toute sa vie, et à lire les philosophes de son temps : Condillac, Cabanis, Destutt de Tracy, les auteurs qu'on appelait alors les idéologues.

La vie publique le reprend sous le Consulat. Il est administrateur, sous-préfet de Bergerac, député, puis conseiller d'État et questeur de la Chambre des députés sous la Restauration. Il meurt à Paris le 20 juillet 1824, en pleine activité parlementaire.

Cette double existence explique la forme de son œuvre. Maine de Biran n'a presque rien publié. Il écrivait des mémoires pour les concours des académies, les reprenait, les abandonnait et recommençait, de sorte que ses textes existent souvent en plusieurs états successifs sans version définitive. Le Mémoire sur la décomposition de la pensée, couronné en 1805, n'a paru qu'en 1852. L'Essai sur les fondements de la psychologie est resté inachevé.

Il laisse aussi un Journal tenu pendant plus de vingt ans, où l'observation de ses propres états alterne avec les notes de lecture et les comptes rendus de séances parlementaires. Ce document a compté dans l'histoire de l'introspection autant que ses mémoires.

La conséquence est lourde pour sa réputation. Pendant un demi-siècle, il fut connu par ses amis et par quelques académiciens, non par ses livres. Victor Cousin, puis Ernest Naville, puis Pierre Tisserand au vingtième siècle ont publié les manuscrits par étapes, chaque édition modifiant l'image de l'auteur. L'édition complète des œuvres ne s'est achevée qu'à la fin du vingtième siècle.

Pensée principale

Contre la statue de Condillac

Le point de départ est une critique. Condillac expliquait la formation de l'esprit en partant d'une statue dotée d'un seul sens, qui reçoit des sensations et dont tout le reste dérive. Maine de Biran objecte qu'on ne tirera jamais de la sensation passive ce qui fait un sujet : une suite d'impressions, aussi riche soit-elle, ne donne personne à qui elles arrivent.

Il ne rejette pas pour autant l'entreprise des idéologues, dont il est issu. Laurent Giassi relève la dette et la rupture : sans l'idéologie, la pensée biranienne de l'effort n'aurait pas été possible, mais sans une critique de ses présupposés, la fondation de ce que Biran appellera la psychologie ne l'aurait pas été non plus.

Le fait primitif

Ce que Maine de Biran cherche est un fait, non un principe : quelque chose qui se constate et dont tout le reste dépende. Il le trouve dans l'effort volontaire. Quand je veux remuer mon bras et que je le remue, j'éprouve d'un seul coup deux choses inséparables : moi qui veux, et quelque chose qui résiste.

C'est la trouvaille décisive. L'effort est un fait à deux termes, et il livre ensemble la conscience de soi et l'existence du corps. Le moi ne se déduit pas, il se sent agir ; et le corps n'est pas d'abord un objet représenté, il est ce qui oppose une résistance. « Le moi ne s'objective point dans une image ; il ne se conçoit pas non plus sous une abstraction ontologique. Toute son existence réelle est dans l'aperception de l'effort dont il se sent sujet ou cause », écrit-il.

Contre le cogito, aussi

La critique vise Descartes autant que Condillac. Le cogito saisit un sujet pensant sans corps, par une opération de la pensée sur elle-même. Maine de Biran objecte que le moi ne se rencontre jamais ainsi : il se rencontre en agissant, donc engagé dans un corps qui lui résiste. Ses commentateurs ont résumé ce déplacement par une formule devenue célèbre, « je veux, donc je suis », substituée au « je pense, donc je suis ».

L'aperception immédiate nomme le mode de connaissance qui convient à ce fait. Le moi ne s'observe pas comme un objet et ne se déduit pas comme une conclusion : il se saisit dans l'exercice même de sa causalité, et cette saisie est la conscience. De là une méthode propre à la psychologie, distincte de l'expérimentation des physiologistes et de la déduction des métaphysiciens.

Une force qui n'est pas un organe

Pour rendre compte de cette causalité, Maine de Biran est conduit à poser ce qu'il appelle une force hyperorganique. Les mouvements du corps peuvent se produire sans effort voulu ni senti, par automatisme ou par instinct : il faut donc admettre un principe d'action qui ne se confond avec aucun organe et qui, par la manière dont il se sent, échappe à toute représentation. La thèse l'engage dans une discussion serrée avec les physiologistes de son temps, dont il connaissait les travaux de près.

Les trois vies

Ses derniers écrits distinguent trois régimes d'existence. La vie animale est celle de l'affection et de l'instinct, où le moi n'est pas encore constitué. La vie humaine est celle de l'effort, de la volonté et de la liberté, c'est-à-dire du moi proprement dit. La vie de l'esprit est celle où l'homme se reçoit d'une source qui le dépasse, et que Maine de Biran décrit dans un vocabulaire religieux.

Cette dernière partie a été diversement reçue. Certains y voient l'achèvement cohérent d'une philosophie de l'intériorité, d'autres une inflexion mystique qui s'ajoute au système sans en découler.

Œuvres majeures

Mémoire sur l'influence de l'habitude (1802)

Son premier texte important, couronné par l'Institut. Maine de Biran y étudie comment la répétition transforme nos sensations, nos perceptions et nos opérations intellectuelles : ce qui était senti devient insensible, ce qui demandait de l'attention s'exécute sans elle. L'analyse reste proche des idéologues par son vocabulaire, et elle contient déjà l'observation qui le conduira plus loin, celle de la différence entre ce qui s'use dans la passivité et ce qui se fortifie dans l'action. C'est ce mémoire que Félix Ravaisson reprendra pour en tirer tout autre chose.

Mémoire sur la décomposition de la pensée (couronné en 1805, publié en 1852)

Son ouvrage le plus construit, et il n'a paru que vingt-huit ans après sa mort. Maine de Biran y établit le fait primitif de l'effort, y expose la dualité de la volonté et de la résistance, y distingue l'affection simple de la perception active et y développe l'hypothèse de la force hyperorganique. La discussion des physiologistes, Cabanis en particulier, y occupe une place considérable.

Mémoire sur l'aperception immédiate (1807)

Écrit pour un concours de l'Académie de Berlin, ce texte est la présentation la plus ramassée de sa philosophie. Il y traite du mode d'accès que le moi a à lui-même, et il y fonde la prétention de la psychologie à être une science distincte, avec sa méthode propre : ni l'observation extérieure des physiologistes, ni la construction des métaphysiciens, mais la réflexion comprise comme aperception immédiate.

Essai sur les fondements de la psychologie

Inachevé, et considéré par plusieurs commentateurs comme son œuvre maîtresse. Maine de Biran y reprend l'ensemble de ses analyses pour les ordonner en un système. L'état du manuscrit, avec ses reprises et ses variantes, en fait un texte difficile à établir et explique qu'il ait été publié tardivement et en plusieurs versions.

Nouveaux essais d'anthropologie et le Journal

Les derniers écrits exposent la doctrine des trois vies et donnent à la vie de l'esprit une place que les textes antérieurs ne laissaient pas prévoir. Le Journal, tenu de 1794 à sa mort, accompagne tout le parcours : on y suit la pensée en train de se faire, les hésitations, les retours et les observations sur sa propre humeur qui alimentent ses analyses.

Postérité et influence

Le fondateur du spiritualisme français

Maine de Biran est l'origine reconnue du courant qui domine la philosophie universitaire française au dix-neuvième siècle. Victor Cousin, qui publie une partie de ses manuscrits, lui emprunte l'idée d'une psychologie fondée sur l'observation intérieure, en l'intégrant à son éclectisme. Le spiritualisme y trouve son argument principal : il existe un fait intérieur, constatable, que la physiologie ne reconstruira jamais.

Ravaisson, Lachelier, Bergson

La lignée est directe. Félix Ravaisson part du mémoire sur l'habitude et en tire une métaphysique de la nature. Jules Lachelier et Émile Boutroux prolongent la critique du déterminisme. Bergson hérite de l'essentiel : la durée saisie du dedans, la méfiance envers les reconstructions spatiales de la vie intérieure et l'idée que l'introspection atteint quelque chose que l'analyse objective manque. Bergson a rendu hommage à Ravaisson dans une notice célèbre, et par lui à toute cette tradition.

La phénoménologie française

Le vingtième siècle l'a relu avec les instruments de la phénoménologie. Maurice Merleau-Ponty retrouve dans l'effort biranien une première description du corps propre, éprouvé du dedans et non représenté comme un objet parmi d'autres. Paul Ricœur le cite dans ses travaux sur le volontaire et l'involontaire, et Michel Henry en fait le point de départ d'une philosophie de la vie qui lui doit son concept central d'auto-affection. Pour Henry, Maine de Biran est le seul philosophe à avoir atteint le corps subjectif avant la phénoménologie.

Une influence sans célébrité

Sa postérité est réelle et son nom reste peu connu hors de France. Trois raisons y concourent : il n'a presque rien publié de son vivant, son style est répétitif et difficile et son vocabulaire mêle celui des idéologues et celui de la métaphysique classique sans toujours les démarquer. La philosophie analytique l'ignore presque entièrement, alors que le problème qu'il traite, celui du rapport entre la conscience de l'action et la connaissance du corps, y est aujourd'hui discuté sous d'autres noms.

Controverses et débats

Quel texte est le bon ?

La difficulté précède l'interprétation. Maine de Biran reprenait ses mémoires sans les achever, de sorte que plusieurs de ses textes majeurs existent en états successifs dont aucun n'est définitif. Les éditeurs ont dû choisir, et leurs choix ont façonné des Maine de Biran différents : celui de Victor Cousin, au service de l'éclectisme universitaire, n'est pas celui d'Ernest Naville, ni celui que Pierre Tisserand a établi au vingtième siècle. Juger une thèse biranienne suppose donc de savoir sur quelle édition on travaille.

L'effort est-il un fait, ou une interprétation ?

Maine de Biran présente l'effort comme un fait primitif, constaté et non construit. L'objection est ancienne : ce que l'on éprouve est peut-être une sensation musculaire parmi d'autres, et y lire la causalité d'un moi serait déjà interpréter. Les physiologistes de son temps le lui ont dit, et la psychologie expérimentale l'a répété. Ses défenseurs répondent que l'objection suppose résolu ce qui est en question, puisqu'elle traite du dedans avec les catégories du dehors.

La vie de l'esprit appartient-elle au système ?

Les derniers écrits ajoutent aux deux premières vies une troisième, où l'homme se reçoit d'un principe qui le dépasse, et le vocabulaire y devient religieux. Deux lectures s'affrontent. L'une tient cette troisième vie pour l'achèvement logique d'une philosophie qui, dès le départ, trouvait le moi dans une dépendance. L'autre y voit une conversion personnelle juxtaposée à l'analyse, et choisit de s'en tenir aux textes sur l'effort.

Précurseur de la phénoménologie, ou lecture rétrospective ?

Michel Henry a fait de Maine de Biran le seul philosophe à avoir atteint le corps subjectif avant Husserl, et cette lecture a renouvelé les études biraniennes. Elle est contestée par ceux qui estiment qu'elle prête à un auteur de 1805 des distinctions forgées plus d'un siècle après, et qu'elle néglige ce que le vocabulaire de Maine de Biran doit encore à la physiologie de son temps. La question se pose pour toute réhabilitation : ce qu'on y gagne en actualité, on peut le perdre en exactitude historique.

Psychologie ou métaphysique ?

Maine de Biran revendique de fonder une science, la psychologie, avec une méthode propre. Mais il admet une force hyperorganique qui échappe à toute représentation, ce qui est une thèse métaphysique. Ses interprètes se partagent entre ceux qui tiennent la seconde pour une conséquence de la première et ceux qui y voient le retour d'une ontologie que la méthode devait écarter.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Le Mémoire sur l'aperception immédiate, écrit pour l'Académie de Berlin, est l'exposé le plus court et le plus clair : commencez par là. Prenez ensuite le Mémoire sur la décomposition de la pensée, en lisant d'abord les sections sur l'effort et sur la distinction de l'affection et de la perception. Le Journal se lit à part, par fragments, et donne accès à l'homme autant qu'à la doctrine.

Les textes

Le Mémoire sur la décomposition de la pensée dans l'édition de 1852 est accessible librement dans la bibliothèque des Classiques des sciences sociales de l'Université du Québec à Montréal, et c'est ce texte que cite cette fiche. Les Œuvres complètes ont été publiées sous la direction de François Azouvi chez Vrin, en une vingtaine de volumes : c'est l'édition de référence. Le Journal a été édité par Henri Gouhier aux Éditions de la Baconnière.

Pour aller plus loin

Laurent Giassi, « Maine de Biran. La décomposition de la pensée et l'effort biranien », Philopsis, revue numérique en accès libre, pour le rapport à Condillac et aux idéologues.

Henri Gouhier, Les Conversions de Maine de Biran, Vrin, l'étude classique sur les étapes de son itinéraire, y compris la dernière.

Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps. Essai sur l'ontologie biranienne, Presses universitaires de France, 1965, la lecture qui a relancé les études biraniennes au vingtième siècle.

François Azouvi, Maine de Biran. La science de l'homme, Vrin, pour la situation historique et la constitution de l'œuvre.

Si vous préparez un examen

Un seul point suffit, et il faut le tenir fermement : l'effort volontaire est un fait à deux termes, qui donne du même coup le moi et le corps qui résiste. Tout le reste en découle, la critique de Condillac comme celle du cogito. Sachez aussi que le Mémoire sur la décomposition de la pensée, couronné en 1805, n'a paru qu'en 1852 : l'influence de Maine de Biran est largement posthume, ce qui explique qu'on le trouve en amont de Bergson plutôt qu'en débat avec ses contemporains.

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